Le zeugme du dimanche matin et du Machin à écrire

«Je n’ai pas découvert dans le bois du Séminaire une entrée dérobée menant à un vaste système de cavernes, où j’aurais fait de la spéléologie avec des amis et les moyens du bord et où, alors que nous aurions été pourchassés par une mystérieuse créature troglodyte et sanguinaire, je me serais enfargé dans une stalagmite retorse, ce qui m’aurait fait faire une chute de plusieurs mètres.»

Nicolas Guay, «Passé simple (77) — Comment je ne me suis pas cassé la jambe», blogue le Machin à écrire, 18 juillet 2018.

L’oreille tendue de… Jules Verne

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, 1871, couverture«Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, bonnet de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J’étais prêt. J’attendis. Les frémissements de l’hélice troublaient seuls le silence profond qui régnait à bord. J’écoutais, je tendais l’oreille. Quelque éclat de voix ne m’apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait d’être surpris dans ses projets d’évasion ? Une inquiétude mortelle m’envahit. J’essayai vainement de reprendre mon sang-froid.»

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, Paris, J. Hetzel et cie, 1871, 436 p., p. 283.

Désaltérer Bouddha

Maison des Esprits, Cha Am, Thaïlande, 7 juin 1999

L’Oreille tendue, pour des raisons familiales, a séjourné deux fois en Thaïlande. Elle en a rapporté un petit livre, Bangkok, paru en 2009. À l’entrée Wat, elle y écrivait ceci :

Il y a les wats, temples bouddhistes que l’on croise partout. Il y a les maisons des Esprits, ces petits autels publics ou domestiques qui se cachent dans les endroits les plus inattendus. La divinité y est vénérée, dans l’odeur de l’encens, entourée d’offrandes bien de ce monde : colliers de fleurs (des soucis), animaux sculptés, fruits, verres d’eau ou de lait (dans un pays où en boit si peu), animaux sculptés — voire bouteilles de Fanta ou de Coke. Ces bouteilles étonnent à peine moins que le soin qu’on a eu d’y glisser une paille (p. 50).

Lisant The Bangkok Asset, le polar / roman de science-fiction / texte gore de John Burdett (2015), elle se rend compte qu’elle n’avait pas rêvé : les boissons offertes sont diverses. La preuve ? Deux citations.

«I love the way you take care of your house gods», I said, taking out my wallet. «Please let me buy a few garlands of lotus buds to help out.» I took out a thousand-bath note, held it between my palms while I stood up and stepped out of the cabin to wai the two statues. I tucked the money under a can of Nescafé that someone had given as an offering that morning.

In Bangkok that kind of money buys four thousand square feet of habitable area including maid’s quarters with a plunge pool on the terrace, guards at the gate who cut sharp salutes and click their heels Prussian style, and a house god who lives in a small palace atop a stone column and looks in four directions at once. To judge from the offerings as we passed him on the driveway he was partial to oranges, bananas, and Pepsi-Cola.

Eau, lait, Fanta, Coke, Nescafé, Pepsi-Cola : les dieux ont soif.

Références

Burdett, John, The Bangkok Asset, New York, Alfred A. Knopf, 2015. Édition numérique : iBooks.

Melançon, Benoît, Bangkok. Notes de voyage, Montréal, Del Busso éditeur, coll. «Passeport», 2009, 62 p. Quinze photographies en noir et blanc.

Benoît Melançon, Bangkok, 2009, couverture

Bien couverte

Maxime Raymond Bock, les Noyades secondaires, 2017, couverture

Soit la phrase suivante, tirée des excellentes Noyades secondaires de Maxime Raymond Bock (2017) : «Elle m’a regardé, bouche ouverte, culottes baissées» (p. 310).

Qu’on se rassure : l’infirmière ici décrite ne s’est pas dévêtue en plein hôpital.

Explication du Petit Robert, édition numérique de 2014 : «(1979) (Canada) Fam. Se faire prendre les culottes baissées, les culottes à terre : être pris au dépourvu, surpris dans une situation embarrassante.»

La morale est sauve.

Référence

Bock, Maxime Raymond, les Noyades secondaires. Histoires, Montréal, Le Cheval d’août, 2017, 369 p.

Les zeugmes du dimanche matin et de Philippe Lançon

Philippe Lançon, le Lambeau, 2018, couverture«Dans ces cas-là, le jeune homme qui allait jadis au théâtre rencontre le journaliste qu’il est devenu. Après un moment plus ou moins de flottement, de timidité, d’approche, le premier communique au second sa spontanéité, son incertitude, sa virginité, puis il quitte la salle pour que l’autre, stylo en main, puisse reprendre son activité et, malheureusement, son sérieux» (p. 11).

«Il ne faudrait jamais regarder la télé avant d’aller se coucher, me suis-je dit, ça pèse autant que des draps sales sur la conscience et l’estomac» (p. 29).

«Louis Farrakhan, le dirigeant noir de Nation of Islam, était d’un chic et d’un mépris complets» (p. 36).

«Plus tard, entre les blocs et les soins, entre la morphine et les insomnies, je me suis souvent fait le récit dérivant de cet entretien» (p. 45).

«Il y a eu encore des balles, des secondes, des “Allah Akbar !”» (p. 79).

«Je l’ai senti soudain presque au-dessus de moi et j’ai fermé les yeux, les ai rouverts aussitôt, comme si, pour voir quelques bouts de son corps et la suite de l’histoire, j’étais prêt à prendre le risque d’en subir la fin : c’était plus fort que moi» (p. 79).

«Des souvenirs remontaient en surface et en désordre, déformés, hors d’usage, parfois même non identifiables, mais d’une présence ferme» (p. 93).

«Si je mordais dans un pomme, mes dents allaient tomber et les champs de pommier disparaître, jusqu’à ce qu’un rayon de soleil — ou le sourire d’une infirmière, ou le vers d’un poète, ou un air de Chet Baker qui, lui aussi, maintenant que j’y pense, avait perdu d’un coup la plupart de ses dents — rétablisse la mâchoire, la lumière, le verger et l’horizon» (p. 135).

«J’avais cinquante et un ans et un trou dans la mâchoire. J’avais sept ans et la nuit arrivait» (p. 172).

«La peluche, je m’en suis souvenu soudain, était un écureuil, charmant petit rongeur qui n’est fait que pour évoquer l’automne, les arbres, un plumeau et sa propre disparition» (p. 186).

«Nous étions là, dans cette petite chambre, comme au fond du ventre d’une baleine, elle avec sa vie coupée, moi avec mon visage défait, suspendus entre les drames, et elle n’allait changer ni de situation ni de caractère sous prétexte que je devais changer de mâchoire et de vie» (p. 187-188).

«Ils n’avaient pas exterminé les Juifs. Ils n’avaient pas les arbitres dans leurs mains. Ils ne répandaient pas leurs ventres et leurs cris sur les plages espagnoles» (p. 189-190).

«Il ne me reste pour l’instant que trois doigts émergeant des bandelettes, une mâchoire sous pansement et quelques minutes d’énergie au-delà desquelles mon ticket n’est plus valable pour vous dire toute mon affection et vous remercier de votre soutien et de votre amitié» (p. 204).

«son mari a perdu une jambe et son autonomie à la suite d’un accident opératoire» (p. 280).

«Je somnolais, abruti par l’émotion et les médicaments» (p. 323).

«Corinne était pétrifiée dans sa blouse, les pieds dans le jaune, pâle comme une morte. Une minute a passé, je continuais à vomir sur son silence et sur son immobilité, tout en la regardant et en me demandant : mais d’où vient tout ce jaune ?» (p. 397)

«Il faisait chaud, le temps s’arrêtait, pour mes amis comme pour moi, et, quand ils repartaient dans la nuit, épuisé je regagnais ma petite chambre, ma vaseline, mon somnifère, ma brosse à dents ultra-souple et ma vue particulière sur le dôme du tombeau» (p. 406-407).

«C’était donc à moi de mettre ce petit tube dans le cul et d’attendre quelques minutes son effet. Une fois le produit lâché, c’est très long, quelques minutes; c’est une éternité. On la parcourt comme un supplément de douleur et un défi, qu’on relève parce qu’on veut en sortir. J’ai fini par courir vers la cuvette et la libération, avec un peu d’espace sur le timing recommandé. Deux heures plus tard, j’arrivais au théâtre, aussi fier que Pompée après une victoire» (p. 448).

«Je lui aurais volontiers donné du lait, un baiser ou un sourire; mais je ne pouvais ni embrasser ni sourire, et préférait le vin» (p. 475).

Philippe Lançon, le Lambeau, Paris, Gallimard, 2018, 509 p.