Archives pour la catégorie Lectures recommandées

Le dieu du cinématographe

Soit la phrase suivante, d’un article récent de William S. Messier :

«D’ailleurs, le passage d’Eggers à l’émission en 1998 marque la facture littéraire de This American Life. En rétrospective, j’ai du mal à ne pas considérer la rencontre comme ayant été arrangée avec le gars des vues» (p. 132).

Qui est, au Québec, ce gars des vues ? Il incarne l’absence de crédibilité d’une situation. Ce qui est arrangé avec le gars des vues est organisé, planifié, trafiqué. Personne n’est moins spontané que le gars des vues. Dès qu’il met la main à la pâte, on doit se méfier : dans l’ombre, il intervient pour qu’une situation se présente sous son meilleur jour. En revanche, s’il est démasqué, il perd tous ses pouvoirs.

P.S.—Une vue ? Un film. Le gars des vues est un dieu cinématographique.

Référence

Messier, William S., «Le grand radioroman américain», Nouveau projet, 05, printemps-été 2014, p. 128-132.

Accouplements 05

Que fait le chef mafieux Tony Soprano dans la vie ? C’est la question que lui pose sa psychiatre, Jennifer Melfi, dans le premier épisode de la série télévisée The Sopranos, quand elle ignore encore qui il est. Sa réponse : «Waste management consultant» (consultant en gestion des ordures).

Que fait le père de Michael Delisle dans la vie (avant de rencontrer Dieu) ? La réponse se trouve dans le Feu de mon père (2014) :

Quand il était question de mon père pour les Sœurs de la Providence, ou les Sœurs de Sainte-Anne, ou les Sœurs grises, ma réponse était toute faite. Je ne me souviens plus qui de mes parents m’a appris le mot éboueur, mais il était important que je le retienne. Si on me demandait de nommer le métier de mon père, je ne devais pas dire passeur de Chinois aux lignes, ma sœur, ni fraudeur d’élections, voleur, arnaqueur, braqueur ou propriétaire d’alambic, je disais :
— Éboueur, ma sœur, mon père est éboueur.
Le mot était plus français que vidangeur. Je me souviens maintenant, c’est ma mère qui m’a appris le mot. Il n’y avait qu’elle pour me dire :
— Ton père est vidangeur. En français, on dit éboueur.
Le français a toujours été pour elle non seulement une réalité étrangère, mais une réalité parallèle (p. 54-55).

Voilà ce qui se cacherait derrière les ordures.

Référence

Delisle, Michael, le Feu de mon père, Montréal, Boréal, 2014, 121 p.

Le zeugme du dimanche matin et de Louvet

«Touché de mon attention, le baron se remit au jeu d’un air satisfait : l’étourdie comtesse perdit bientôt ses avantages et la partie.»

Jean-Baptiste Louvet de Couvray, les Amours du chevalier de Faublas, édition présentée, établie et annotée par Michel Delon, Paris, Gallimard, coll. «Folio classique», 2829, 1996, 1172 p., p. 635.

Bibliothèque linguistique du lundi matin

L’Oreille tendue aime lire des livres sur la langue. Voici des suggestions de sa part. (Et les vôtres ?)

Balibar, Renée, Histoire de la littérature française, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 2601, 1993 (deuxième édition corrigée), 127 p.

Du colinguisme : les langues — et les littératures — ne vivent jamais seules.

Belleau, André, Surprendre les voix, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 1986, 237 p. «Avertissement» de François Ricard et Fernand Ouellette.

Notamment pour le texte «Pour un unilinguisme antinationaliste» (p. 115-123), peut-être le plus grand texte jamais écrit sur la langue au Québec.

Bouchard, Chantal, la Langue et le nombril. Une histoire sociolinguistique du Québec, Montréal, Fides, coll. «Nouvelles études québécoises», 2002 (nouvelle édition mise à jour), 289 p.; Méchante langue. La légitimité linguistique du français parlé au Québec, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Nouvelles études québécoises», 2012, 171 p.

Le sport national des Québécois n’est pas le hockey, mais la langue.

Brunet, Sylvie, les Mots de la fin du siècle, Paris, Belin, coll. «Le français retrouvé», 1996, 254 p.

Parmi les passages à savourer, celui sur Patrick Bruel et le tutoiement.

Klemperer, Victor, LTI, la langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue, traduit de l’allemand et annoté par Élisabeth Guillot, présenté par Sonia Combe et Alain Brossat, Paris, Albin Michel, coll. «Agora», 202, 1996, 372 p.

Livre mal foutu — mais terrible et indispensable.

Klinkenberg, Jean-Marie, la Langue et le citoyen. Pour une autre politique de la langue française, Paris, Presses universitaires de France, coll. «La politique éclatée», 2001, 196 p.

Il n’y a pas que le lutétiotropisme dans la vie.

Laroche, Hervé, Dictionnaire des clichés littéraires, Paris, Arléa, coll. «Arléa-poche», 80, 2003 (2001), 188 p.

Voilà quelqu’un qui n’a pas l’oreille dans sa poche.

Pellerin, Gilles, Récits d’une passion. Florilège du français au Québec, Québec, L’instant même, 1997, 157 p. Ill.

Pour un retour aux textes (et aux images).

Predazzi, Francesca et Vanna Vannuccini, Petit voyage dans l’âme allemande, Paris, Grasset, 2007 (2004), 239 p. Traduction de Nathalie Bauer.

Porte d’entrée : les mots.

Rittaud-Hutinet, Chantal, Parlez-vous français ? Idées reçues sur la langue française, Paris, Le cavalier bleu éditions, coll. «Idées reçues», 2011, 154 p. Ill.

À lire avec Yaguello 1988.

Villers, Marie-Éva de, le Vif Désir de durer. Illustration de la norme réelle du français québécois, Montréal, Québec Amérique, 2005, 347 p. Ill.

La langue québécoise existe ? Non.

Wallace, David Foster, Consider the Lobster and Other Essays, New York, Little, Brown and Company, 2005. Ill. Édition numérique (iBooks).

Pour, entre autres choses, le texte «Authority and American Usage».

Winchester, Simon, The Professor and the Madman. A Tale of Murder, Insanity, and the Making of the Oxford English Dictionary, New York, HarperPerennial, 1999 (1998) xiii/242 p.

Assassin, et fou, mais lexicographe.

Yaguello, Marina, Catalogue des idées reçues sur la langue, Paris, Points, série «Point-virgule», V61, 1988, 157 p. Ill.

À lire avec Rittaud-Hutinet 2011.

Citation philologique du jour

«J’avais honte. Constamment attaché, en tant que philologue, à relever ce que chaque situation et chaque cercle avait de particulier sur le plan linguistique, et à parler moi-même de manière tout à fait neutre et non marquée, j’avais pourtant bel et bien été influencé par mon entourage. (De cette manière, on se gâte l’ouïe, cette faculté d’enregistrer.).»

Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue, traduit de l’allemand et annoté par Élisabeth Guillot, présenté par Sonia Combe et Alain Brossat, Paris, Albin Michel, coll. «Agora», 202, 1996, 372 p., p. 239.