Rouler

Quad ou VTT ou Quatre rouesSoit deux poèmes tirés de recueils récents, les deux publiés au Québec :

Ici on voyage nulle part
on fait juste des tours
de bécique de pickup de tracteur
de batteuse de pelle mécanique
de quat’roues
de waguine
qu’il est long le temps
de l’indépassable campagne (Expo habitat, p. 14).

mon grand frère est toujours
ami avec des bums
comme les frères proulx
qui se promènent
en quatre roues (Mont de rien, p. 54-55).

Le poème de Marie-Hélène Voyer est situé en «indépassable campagne»; celui de Maxime Catellier, très précisément à Saint-Anaclet-de-Lessard. Ici et là, on se promène en quatre roues, avec ou sans apostrophe.

Pour désigner ce genre de véhicules, l’Office québécois de la langue française propose motoquad — «Véhicule tout-terrain motorisé à quatre roues muni d’une selle et d’un guidon» — ou autoquad — «Véhicule tout-terrain motorisé à quatre roues muni d’un ou de plusieurs sièges, d’un volant, de pédales et d’un cadre de protection». En France, la Commission d’enrichissement de la langue française recommande «officiellement» quad.

Dans la «langue courante», l’OQLF connaît aussi VTT («véhicule tout-terrain») et quatre-roues.

La poésie et la langue courante ont des raisons que la lexicologie ne connaît pas.

P.-S.—Oui, c’est vrai : l’Oreille tendue aurait pu choisir un autre poème de Maxime Catellier (p. 66).

 

Illustration : photographie disponible sur Wikimedia Commons

 

Références

Catellier, Maxime, Mont de rien. Roman en trois périodes et deux intermèdes, Montréal, L’Oie de Cravan, 2018, 123 p.

Voyer, Marie-Hélène, Expo habitat, Chicoutimi, La Peuplade, 2018, 157 p.

L’animal de la peur

Marie-Élaine Guay, Castagnettes, 2018, couvertureSoit une phrase tirée du recueil d’histoires de Raymond Bock, Atavismes (2011) : «Chaque fois que les portes de l’ascenseur ouvrent, j’ai la chienne» (p. 193).

Soit le vers suivant, de Castagnettes, le recueil de poésie récent de Marie-Élaine Guay : «j’ai la chienne d’eux de l’automne du sable qui engouffre» (p. 25).

Avoir la chienne : avoir peur. Le titre de poème de Marie-Élaine Guay dont provient ce vers ne laisse aucun doute : «frousse».

Références

Bock, Raymond, Atavismes, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 03, 2011, 230 p.

Guay, Marie-Élaine, Castagnettes, Montréal, Del Busso éditeur, 2018, 76 p. Ill.

Vers de puck

Maxime Catellier, Mont de rien, 2018, couverture

Les poètes québécois francophones aiment le hockey : Roland Giguère, Michel Beaulieu, Patrice Desbiens, Michel Bujold, Daniel Dargis, Bernard Pozier, François Pelletier et Paul Marion, Shawn Cotton, Alexandre Dostie, Jean-Christophe Réhel, Samuel Mercier, Yvon d’Anjou, François Black et Stéphane Poirier, Catherine Cormier-Larose, Philippe Chagnon, Stéphane Picher lui ont consacré un poème, ou plusieurs, voire un recueil. Le joueur le plus souvent mis en vers est Maurice Richard, par Jean-Paul Daoust, Camil DesRoches, Alexandre Faustino, Jeannine Goulet, François Guerrette, François Hébert, Félix Leclerc, Edmond Robillard, Denis Vanier et des auteurs anonymes.

Ajoutons à ce florilège deux titres récents.

À la fin de Castagnettes, Marie-Élaine Guay publie une suite poétique de quatre pages, «les caraïbes saignent». Cette suite se termine — et le recueil avec elle — par ces vers :

je pose un pied sur la glace sans effort
ça joue au hockey dans mes tripes
ça patine ça aiguise
ça goale tellement fort
le jeu continue observé
ça patine pour gagner
on tourne toujours l’histoire à notre avantage
comment je vais faire pour avancer dans le noir ?
tu étais ma lampe de poche
le dépanneur fait son last call
les chiens aboient entre eux
puis
cent millions de nuits faibles fondent sur l’asphalte

Le hockey, ce «jeu», est affaire de vitesse («ça patine», deux fois), de volonté («ça goale tellement fort», «ça patine pour gagner») et d’émotion («dans mes tripes»). Il se pratique «sans effort». Puis la situation est mise à distance («le jeu continue observé») et elle se délite («comment je vais faire pour avancer dans le noir ?»). Rideau.

Dans Mont de rien, de Maxime Catellier, le hockey occupe une place bien plus grande que chez Marie-Élaine Guay. Dans ce «roman», mais en vers, découpé en trois périodes, comme un match, on trouve deux intermèdes et une prolongation : ces trois textes font appel à la mémoire du sport. Il est également question des cartes de hockey que collectionne le poète dans sa jeunesse (p. 54, p. 59-60, p. 84-85), de ses lectures hockeyistiques (p. 95, p. 121) et de la mort de John Kordic (p. 115).

Le premier intermède, «La bataille du vendredi saint. 20 avril 1984» (p. 35-38), rappelle une des plus célèbres bagarres de l’histoire du hockey, entre les Canadiens de Montréal et les Nordiques de Québec. Le second décrit, doublement, «La veine de Clint Malarchuk. 22 mars 1989» (p. 77-80) : ce gardien, en plein match, a eu la (veine) jugulaire tranchée; il s’en est malgré tout tiré (il a eu de la veine). Les deux poèmes, tout en rappelant le nom des joueurs concernés dans un cas comme dans l’autre, magnifient ces faits divers en les rattachant au «vrai nord» (p. 37), aux «étoiles» (p. 37), à «l’ordre divin» (p. 38), au «soleil» (p. 38), au «lustre effondré du temps» (p. 79), aux «anges» (p. 80). Le nom de Malarchuk unit ces deux textes.

Dans un passage de «1000 timbres. prolongation» (p. 118-121), enfin, on oppose deux émeutes montréalaises. Le 17 mars 1955, les amateurs saccagent les alentours du Forum à la suite de la suspension du plus grand joueur de l’équipe à l’époque, Maurice Richard : on «défend» alors «l’honneur de la patrie» (p. 119). En revanche, le 9 juin 1993, c’est une «talle de mongols» (p. 118), voire de «mongols à batterie» (p. 121), qui s’en prend aux commerces qui environnent le Forum, «talle» faite de «vandales» (p. 118), de «sauvages» (p. 118) : «vingt mille macaques à chouclaques se crachent dans les mains en allumant des chars par en-dessous» (p. 118). De 1955 à 1993, la consommation capitaliste a triomphé : on ne se bat plus que pour des produits («le sang neuf cherche à dévorer la marchandise, seule matière première valable», p. 119). C’est à un drame politique que l’on assiste : «ça valait la peine de fuguer pour se retrouver ici, cette île ne mérite pas d’être un paradis, c’est l’enfer des âmes perdues, les limbes du rêve national» (p. 119).

Pour Marie-Élaine Guay et pour Maxime Catellier, le hockey est une affaire de «tripes».

Références

Catellier, Maxime, Mont de rien. Roman en trois périodes et deux intermèdes, Montréal, L’Oie de Cravan, 2018, 123 p.

Guay, Marie-Élaine, Castagnettes, Montréal, Del Busso éditeur, 2018, 76 p. Ill.

Les zeugmes du dimanche matin et de Maxime Catellier

Maxime Catellier, Mont de rien, 2018, couverture

«un crochet par derrière à moller
vient l’étendre comme un monsieur
à quatre sous en lui faisant perdre
le vrai nord et le goût du pain» (p. 37)

«les meubles sont lourds de linge et de secrets» (p. 117)

Maxime Catellier, Mont de rien. Roman en trois périodes et deux intermèdes, Montréal, L’Oie de Cravan, 2018, 123 p.

L’oreille tendue de… François Blais

François Blais, Iphigénie en Haute-Ville, 2006, couverture

«Cette nuit-là, un morne silence régnait sur la mare. Toutefois, en tendant bien l’oreille, on pouvait entendre la conversation que tenaient les parents de notre jeune magnat du pain.»

François Blais, Iphigénie en Haute-Ville. Roman à l’eau de rose, Québec, L’instant même, 2006, 200 p., p. 66.