Rappel bienvenu du début de semaine

Jacques Cellard, Histoire de mots, 1985, couverture

«Une double remarque s’impose d’abord : ni la notion de “mode” ni celle de “maladie” n’ont de sens pour un linguiste. Il n’existe que des états, des niveaux, des structures et peut-être des tendances de langue. Comme la constatation de l’état d’une langue, et surtout la transmission scolaire du maniement de cette langue, son enseignement, sont toujours en retard sur une évolution nécessaire et constante, la tentation est grande de baptiser “mode” ou “maladie” des phénomènes évolutifs qu’on ne peut ou ne veut pas analyser.»

Jacques Cellard, «Plaidoyer pour l’adjectif» (le Monde, 19 mai 1970), dans Histoire de mots, Paris, La Découverte / Le Monde, 1985, p. 112-118, p. 112.

Accouplements 113

Charlotte Aubin, Paquet de trouble, 2018, couverture(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Dostie, Alexandre, Shenley, Montréal, Éditions de l’écrou, 2014, 93 p.

«t’es un amour de parking
un souvenir de banquette» (p. 63)

Aubin, Charlotte, Paquet de trouble. Poésie, Montréal, Del Busso éditeur, 2018, 99 p. Ill.

«j’te jure
c’est pas si compliqué que ça
fourrer dans un char» (p. 71)

P.-S.—Ce n’est pas la première fois que l’Oreille tendue s’intéresse aux transports amoureux : Melançon, Benoît, «Faire catleya au XVIIIe siècle», Études françaises, 32, 2, automne 1996, p. 65-81. URL : <http://www.erudit.org/revue/etudfr/1996/v32/n2/036026ar.pdf>.

 

[Complément]

Martineau-Lavoie, Ellie, les Bikinis couleur peau. Poésie, Montréal, Del Busso éditeur, 2018, 86 p.

«entre Montréal et Joliette
nous avons croisé des dizaines de voitures
au moins cinq camions
pas un seul ne s’est aperçu que tu avais ta main
dans ma culotte
durant tout le trajet
que mes cris couvraient la musique» (p. 83)

Accouplements 112

Michel Gay, Ce sera tout, 2018, couverture(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Roubaud, Jacques, Poésie, etcetera : ménage, Paris, Stock, coll. «Versus», 1995, 282 p.

«je suis un poète qu’on dit formaliste» (p. 58).

Gay, Michel, Ce sera tout, Montréal, VLB éditeur, 2018, 161 p. Ill.

«Je m’étonne qu’il faille rappeler un tel principe à un auteur “spécialiste du minimalisme”, si j’en crois certains on-dit» (p. 106 n. 78).

Il paraît difficile de se dire, soi-même, minimaliste.

Le zeugme du dimanche matin et de Nicolas Dickner

Nicolas Dickner, DaNse contact, 2012, couverture«Edith se dressa dans le lit. Son téléphone avait vibré sur la table de chevet. Le cadran indiquait 1:47 — l’heure des faux numéros, des Ukrainiens saouls, et des urgences.»

Nicolas Dickner, DaNse contact – TV Satelite – CuisiNe familial, Québec, Alto, coll. «On a tous les jours 5 ans», 2012. Édition numérique.

Penser la thèse à trente

Devenir chercheur, ouvrage collectif, 2013, couverture

«Quelqu’un qui souhaite écrire une thèse
n’a en fait que trois problèmes à résoudre :
comment commencer,
comment terminer
et que faire entre les deux.»
(Howard S. Becker)

Pour réfléchir à la thèse, on peut travailler seul (Umberto Eco, Tis, Marie-Lambert-Chan, Geneviève Belleville, Tiphaine Rivière), se mettre à deux (Catherine Duffau et François-Xavier André), conjuguer ses efforts pour actualiser un ouvrage souvent réédité (Michel Beaud, Magali Gravier et Alain de Tolédo). On peut aussi constituer une équipe : c’est ce qu’ont fait Moritz Hunsmann et Sébastien Kapp pour Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales (2013). Leur ouvrage est né d’un séminaire de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris), «Les aspects concrets de la thèse» (p. 22-23).

Présenter les vingt-cinq chapitres de ce recueil, signés par trente chercheurs, serait barbant. L’Oreille tendue a choisi ceux qui lui paraissent d’un intérêt particulier.

La préface d’Howard S. Becker, «Écrire une thèse, enjeu collectif et malaise personnel» (p. 9-16), se distingue doublement. Elle contient la remarque suivante :

je vais vous livrer un autre secret qui m’a permis de finir ma thèse rapidement et sans souffrance inutile. J’écrivais deux pages par jour, sans exception. C’était ma tâche quotidienne. Si j’avais fini mes deux pages à neuf heures du matin, je m’accordais le reste de la journée. Quand c’était nécessaire, je travaillais pendant des heures. Mais je finissais toujours la journée avec deux nouvelles pages. Un ami avait fait le calcul à ma place : si l’on écrit deux pages par jour, à la fin de l’année, on disposera de 730 pages, c’est-à-dire assez pour au moins deux thèses.

Voici ma dernière injonction à tous ceux qui ont du mal à écrire : commencez à écrire ! Ne restez jamais à regarder votre écran blanc. Écrivez quelque chose, peu importe ce que vous écrivez. Continuez à écrire jusqu’à ce que vous trouviez quelque chose qui a l’air utile, puis travaillez ce passage (p. 15).

Et elle se termine par une citation de Satchel Paige.

Lamia Zaki («Rédiger sa thèse comme on assemble un puzzle. Mieux articuler écriture et réécriture», p. 171-183) rejoint en quelque sorte les propos de Becker, par le biais de souvenirs :

J’aurais trouvé rassurant de savoir qu’une thèse ne se termine pas toujours ni pour tous par une longue période d’écriture frénétique (les récits des jeunes initiés racontant leur dernière année de thèse «coupée du monde», «sans vie sociale», «infernale», accréditent cette conception classique, agréée par le milieu académique, de la nécessaire écriture d’une seule traite). Savoir que l’on peut aussi rédiger sa thèse progressivement, ou plutôt par à-coups, m’aurait davantage motivée que de redouter et d’attendre une phase ultime de souffrance initiatique (p. 175).

«La communication orale. Partie intégrante du processus scientifique» (p. 217-228), de Luc Van Campenhoudt, est, aux yeux de l’Oreille, la meilleure contribution de l’ouvrage. Il s’agit d’une réflexion bienvenue et tout à fait juste sur la prise de parole publique dans la vie des thésards. Des citations ? «Sous diverses formes, la communication orale mais aussi la discussion qui s’ensuit généralement font partie intégrante du processus de recherche» (p. 220). «Ne pas respecter ces règles [de durée des interventions] représente une faute professionnelle, ni plus ni moins» (p. 225). Celle-ci, surtout : «La clarté et la cohérence rendent évidemment vulnérable à la critique car elles permettent aux interlocuteurs de saisir la signification des propos» (p. 225).

Dans «Le canon à idées. Les opportunités du numérique pour les jeunes chercheurs» (p. 251-268), puis dans «Maîtriser son identité numérique» (p. 269-270), Martin Dacos et Pierre Mounier, reprenant des travaux antérieurs, rappellent qu’il est désormais essentiel, pour un thésard, d’envisager la diversité des modes de diffusion du savoir et d’assurer son identité numérique.

Tous les objets abordés ne sont pas originaux — comment l’être ? —, ce qui ne les rend pas moins nécessaires : «Que faire des conseils (ou de l’absence de conseils) de son directeur de thèse ?» (Monique de Saint Martin, p. 63-79); «Le projet de thèse. Un processus itératif» (Jean-Pierre Olivier de Sardan, p. 107-124); «L’apprentissage du xiangqi ou l’ethnographe comme auteur» (Thierry Wendling, p. 201-214); «Le travail des revues» (Nicolas Barreyre, p. 245-249); «Le moment de la soutenance de thèse» (Laurence Zigliara et Rémi Hess, p. 271-280) et «Soutenir le poids de la thèse» (Claudine Dardy, p. 281-287).

Bref, à boire et à manger.

P.-S.—Jean-Louis Fabiani a un texte tout à fait stimulant, «Faire son choix théorique en science sociales» (p. 47-62), qui propose un état présent des débats théoriques en sociologie. Ça n’a malheureusement rien à voir avec le travail de thèse tel qu’il est abordé dans les autres textes du collectif. Fabiani n’est pas le seul dans ce cas.

P.-P.-S.—Lecteur, si tu n’aimes pas le mot posture, n’ouvre pas ce livre. Tu souffriras, et beaucoup.

Référence

Hunsmann, Moritz et Sébastien Kapp (édit.), Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, coll. «Cas de figure», 29, 2013, 358 p. Préface de Howard S. Becker.