Les zeugmes du dimanche matin et de Rodolphe Girard

Rodolphe Girard, Marie Calumet, éd. de 2020, couverture

«Grande, forte de taille et de buste, elle débordait de santé et de graisse» (p. 48).

«Et elle riait, elle, elle pour qui il venait de se beurrer de merde et de honte» (p. 64).

«La ménagère perdit patience et la tête» (p. 136).

P.-S.—Même l’éditeur, Jean-Philippe Chabot, s’y met : «Rodolphe Girard a faim et un enfant, bientôt deux […]» (p. 252); «ce gamin qui, tenant pour acquis le premier degré du discours, fait tourner le figuré au vinaigre, et la situation à son avantage» (p. 278); «Quelle meilleure explication que l’addition d’un cœur éconduit et d’un “laxatif infaillible” […] ?» (p. 297)

Rodolphe Girard, Marie Calumet. Roman, édition, postface & chronologie par Jean-Philippe Chabot, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 142, 2020 (1904), 305 p.

Justin Trudeau et Réjean Ducharme

Réjean Ducharme, HA ha !…, 1982, couverture

Demain soir, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, s’adressera à la nation. En après-midi, les citoyens auront eu droit à un discours du trône.

Il n’y a rien à faire : quand l’Oreille tendue entend «discours du trône», elle pense immédiatement à l’incipit de HA ha !…, la pièce de Réjean Ducharme.

Des déclics de magnétophone, des cris de bande rembobinée. Lumières. Roger qui recommence l’enregistrement de son «Bedit Discours». Il le lit sur un bout de papier froissé en se bouchant le nez.

Roger : Bedit Discours du trône à quatre pattes dont deux molles : «La nouvelle pissance bio-dégradante du Danemark amélioré aux enzymes ravive les gouleurs foncées du Saint-Relent, le fleuve qui l’arrose, comme une mouffette. (Il fait jouer le nouvel enregistrement. Il se félicite en s’écoutant : ) Infect !… Abject !… Ignoble !… Répugnant !… Ah stextra ! stexcellent ! (HA ha !…, p. 15)

Qu’on lui pardonne ce rapprochement.

P.-S.—Oui, en effet, l’Oreille se répète.

 

Référence

Ducharme, Réjean, HA ha !…, Montréal, Lacombe, 1982, 108 p. Préface de Jean-Pierre Ronfard.

Accouplements 158

Louise Dupré, Théo à jamais, 2020, couverture

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Dupré, Louise, Théo à jamais. Roman, Montréal, Héliotrope, 2020, 233 p.

«Quelques mois plus tôt, j’avais refusé de participer à une émission sur les adolescents, je ne me voyais pas parler d’Elsa et de Théo à la radio. La recherchiste avait semblé étonnée, tout le monde rêvait d’avoir quinze minutes de gloire, qu’est-ce qui n’allait pas chez moi ?» (p. 134)

Melançon, Benoît, «Un intellectuel heureux ?», dans Pour Jacques. Du beau, du bon, Dubois, Bruxelles, Labor, coll. «Espace Nord», 1998, p. 169-174.

«Il faut savoir apprécier la beauté de la chose : un professeur d’université deviserait à la télévision avec un imitateur tenant le rôle d’un comédien, lui-même jouant le rôle d’un dramaturge imaginé pour une pièce de théâtre de Sacha Guitry adaptée par Jean-Claude Brisville et filmée par Molinaro. (Le pauvre Beaumarchais aurait été absolument oublié dans cette galère.) Devant le refus du professeur de se prêter à cette mascarade, surprise — et panique : l’émission est le lendemain — de la recherchiste, qui semblait ne pas comprendre que l’on n’accepte pas d’emblée son invitation et que l’on se prive de l’occasion d’aller causer à la télé» (p. 170-171).

Nicholson Baker et la fête du Travail

Nicholson Baker, The Anthologist, 2009, couverture

L’Oreille tendue relit ces jours-ci plusieurs livres de Nicholson Baker, dont The Anthologist (2009). Un poème du narrateur de Baker prend un sens particulier pour elle aujourd’hui.

I walked upstairs behind her
Staring at her stitched seams
Normally she wore black pants
But it was the last day of the year
That she could wear the white ones
So she did (p. 196)

Pourquoi est-ce le dernier jour de l’année pour porter un pantalon blanc («But it was the last day of the year / That she could wear the white ones») ? C’est qu’il ne faudrait jamais, dit la sagesse populaire, porter de blanc après la fête du TravailDon’t wear white after Labor Day»).

La fête du Travail, c’est aujourd’hui.

 

Référence

Baker, Nicholson, The Anthologist, New York, Simon & Schuster, 2009, 243 p. Ill.