Accouplements 118

Boîte de friandises Cracker Jack(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Mavrikakis, Catherine, les Derniers Jours de Smokey Nelson, Montréal, Héliotrope, 2011, 303 p.

«Dis-moi, juste de toi à moi : tu l’as trouvé dans une boîte de Cracker Jack, ton permis ?» (p. 15)

La Charité, Claude, le Meilleur Dernier Roman, Longueuil, L’instant même, 2018, 177 p. Ill.

«L’institution universitaire avait eu plus que son lot de ces aventuriers de la vérité mesurable en beaux billets du dominion. Aussi, notre assemblée départementale avait-elle inscrit à l’ordre du jour une proposition de doctorat honoris causa. Les collègues les plus attachés aux traditions avaient tenu au latinisme pour bien marquer notre dissidence par rapport à la logique ambiante des docteurs honorifiques trouvant leur parchemin à sceau dans une boîte de Cracker Jack, après avoir promis un généreux don à la fondation de l’université qu’ils versaient a posteriori pour éviter toute impression de conflit d’intérêts, même s’ils étaient passés maîtres sinon docteurs en la matière» (p. 82).

P.-S.—Au Québec, les boîtes de friandises Cracker Jack pourraient donc contenir aussi bien des permis de conduire que des doctorats honoris causa. Ce n’est pas rassurant.

«Ceci est mon corps»

Catherine Voyer-Léger, Prendre corps, 2018, couvertureÀ l’origine, pendant seize mois, il y eut un site Web, toujours visible, corps dedans / dehors. Aujourd’hui, Catherine Voyer-Léger reprend les textes de son site en livre, sous le titre Prendre corps, à La Peuplade.

Le site ne balisait pas la lecture — on y entrait par le texte de son choix et on y circulait sans parcours fléché :

Il n’y a aucun point de départ à cet objet dont le code est volontairement cryptique pour la majorité des gens appelés à s’y frotter. La première responsabilité du lecteur est de trouver un mode, un modèle, un rituel — ou non — pour l’aborder en circulant parmi les cinq pages [«Terre», «Fer», «Eau», «Métal», «Bois»]. Chercher la clé organisationnelle ? Chemin possible, mais non nécessaire. L’objet littéraire peut-il se réinventer chaque fois qu’on l’aborde organisé différemment ? C’est une des questions que j’explore à travers ce projet.

Le numérique permet d’offrir pareille non-linéarité.

L’ouvrage qui vient de paraître est fidèle — autant que faire se peut — à ce défi : «Sans folios, sans mode d’emploi, ce livre se vit» (deuxième rabat). Ajoutons sans table des matières et sans texte d’introduction expliquant le projet. Au lecteur de trouver une cohérence, s’il le souhaite, aux fragments qui lui sont donnés à lire : ils sont titrés le plus souvent d’un seul mot — parfois le même mot sert de titre à plusieurs textes —, mais pas paginés, et ordonnés. En effet, des pages roses, contenant les titres des textes à venir, proposent ce qu’on appellera, à défaut de meilleur terme, des «chapitres». Les textes sont brefs — d’une ligne à une page et demie — et précédés d’une épigraphe de Roland Barthes, penseur du fragment, sur l’imaginaire du corps. Malgré quelques poèmes, la prose domine. L’auteure n’a pas peur des titres techniques : malléole, ischiojambier, dyshidrose, poplité.

Catherine Voyer-Léger, Prendre corps, 2018, page intérieurePrendre corps convoque quelques personnages : la mère et la grand-mère, plus que le père et le frère; des amants; des interlocuteurs anonymes; des médecins. C’est toutefois un je qui domine, qui essaie de donner sens à ses rapports à son corps, et ce je est bien souvent seul («l’absence de relation»). Il se souvient et le souvenir n’est pas source de joie («Le rejet comme infection»). Le corps représenté est féminin : «Mamelon», «Vulve» (suivi de «Pénis»), «Féminité», «Utérus», «Règles», «Sangs», «Pertes»; «Avortement» fait face à «Allaitement».

Cet autoportrait démembré, malgré sa sensualité, repose sur une souffrance. Cela peut prendre une forme en apparence légère : «Mon corps est essentiellement fait de nerfs coincés et d’hormones déséquilibrées» («Engourdissement»); «Mon corps est une tâche. Parmi tant d’autres» («Utilité»). Il en va de même quand l’attention portée au moindre signe mène à l’hypocondrie assumée. Plus souvent, la souffrance est profonde : «Pourquoi y a-t-il une blessure entre moi et le monde ?» («Douleur»)

Il y a malgré tout des raisons d’avancer dans Prendre corps. À de rares moments («la beauté de mes seins», «ma plus belle voix»), le corps n’est pas objet d’inquiétude. Dans les premières pages, la présence d’enfants est connotée positivement. Plus loin, quand se fait entendre le désir de maternité («Duo», «Bleus», «Perte», «Écho»), l’espoir est encore plus fort.

Dans le fragment intitulé «Transparence», Catherine Voyer-Léger écrit : «J’ai choisi l’écriture parce que c’est la forme d’art qui permet le mieux de cacher le corps.» Ce n’est pas vrai. Prendre corps en est la preuve : «Ceci est mon corps» («Point»).

Référence

Voyer-Léger, Catherine, Prendre corps, Chicoutimi, La Peuplade, coll. «Microrécits», 2018, s.p. Ill.

Site, corps dedans / dehors, page d’accueil

Les zeugmes du dimanche matin et de Simon Brousseau

Simon Brousseau, les Fins heureuses, 2018, couverture

«La chanson Losing My Religion y jouait sans arrêt et me racontait ma peine, les quelques habitués marquaient les heures, vidant tour à tout leur bouteille et leur vessie, pendant que je jouais avec cet ami que j’aimais tellement, qui me battait à tout coup et que je n’ai plus revu depuis» (p. 117).

«Je suis allé me coucher et j’ai dormi par saccades, d’un sommeil plein de rêves et de sueur, avant de me réveiller seul au milieu de la nuit» (p. 154-155).

Simon Brousseau, les Fins heureuses. Nouvelles, Montréal, Le Cheval d’août, 2018, 196 p.

Changer d’identité familiale

Charles-Philippe Laperrière, Gens du milieu, 2018, couvertureEn 1760, Jean-Philippe Rameau, «le grand compositeur et célèbre théoricien de l’harmonie» (p. 9), se transforme, du moins brièvement, en «RAMEAU, l’oncle» (p. 96). C’est André Magnan qui raconte la chose dans son ouvrage Rameau le neveu. Textes et documents (1993). La réputation du neveu, Jean-François, a entraîné un changement d’identité familiale chez l’oncle, Jean-Philippe. (Voir ici.)

Soit la phrase suivante, tirée de Gens du milieu. Légendes vivantes, que fait paraître ces jours-ci Charles-Philippe Laperrière au Quartanier : «Sofika considère aussi qu’à la base de la politique officielle du multiculturalisme de 1971, dont Trudeau père est l’illustre porte-couleurs, il y a cette idée [etc.]» (p. 41). Il s’appelait Pierre Elliott Trudeau; il a été premier ministre du Canada; son patronyme suffisait. Il a eu des enfants; un de ceux-ci, Justin, est devenu premier ministre du Canada; son patronyme ne suffit plus; il est devenu «Trudeau père».

Parlera-t-on de conversion onomastique rétroactive ? De rétroconversion onomastique ?

Références

Laperrière, Charles-Philippe, Gens du milieu. Légendes vivantes, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 121, 2018, 178 p.

Magnan, André, Rameau le neveu. Textes et documents, Paris et Saint-Étienne, CNRS éditions et Publications de l’Université de Saint-Étienne, coll. «Lire le XVIIIe siècle», 11, 1993, 246 p. Ill.