Portrait à la Perec

«Karastein était un individu de taille élancée, que ne déparait pas une certaine corpulence. De l’orteil au cheveu, il faisait, à vue de nez, dans les cent quatre-vingts centimètres. Sa largeur hors tout approchait les soixante-dix centimètres. Sa capacité thoracique était proprement phénoménale, son pouls lent, son air amène. Son visage ne présentait aucune particularité remarquable : il avait deux yeux bleus, un nez épatant, une grande bouche, deux oreilles décollées, un cou pas très propre. Ni barbe, ni moustaches, nous l’aurions remarqué tout de suite. Des sourcils abondamment fournis, des narines sensuelles, des joues rebondies, des lèvres charnues, un menton volontaire, une mâchoire carrée, un front bas, des tempes dégarnies, des paupières spirituelles. Le nombre de ses mimiques semblait pourtant limité. Il avait l’air intelligent de l’indigène auquel Arthur de Bougainville demanda son chemin lorsqu’il débarqua de la gare de Lyon le 11 septembre 1908.

Et si nous ajoutons qu’il était d’un naturel taciturne, qu’il avait comme l’air perdu dans un rêve intérieur, qu’il sortait de chez un coiffeur qui ne l’avait pas gâté, et qu’il tournait et retournait dans ses grosses mains velues son calot de drap rude, nous penserons avoir donné de cet homme un portrait suffisamment précis pour que, si d’aventure vous le rencontrez par hasard au croisement de la rue Boris-Vian et du boulevard Teilhard-de-Chardin, vous vous hâtiez de changer de trottoir, exactement comme nous-mêmes le ferions si pareil alinéa nous tombait dessus (il est vrai que nous connaissons, nous, le fin mot de l’histoire…).»

Georges Perec, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 1413, 1982 (1966), 118 p., p. 60-61.

Accouplements 78

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

La première phrase se trouve dans Un homme qui dort (1967) de Georges Perec : «Lèvres muettes, yeux éteints, tu sauras désormais repérer dans les flaques, dans les vitres, sur les carrosseries luisantes des automobiles, les reflets fugitifs de ta vie ralentie» (éd. de 1976, p. 37).

La seconde, dans Lac (1988) de Jean Echenoz : «Chopin reconnut là, garée dans le creux d’une ombre au coin de la rue du Jour, l’Opel bleu nuit du colonel; la ligne de poubelles se reflétait dans son pare-brise en cinémascope» (p. 77).

Par ses voitures, la ville se reflète.

Références

Echenoz, Jean, Lac, Paris, Éditions de Minuit, 1989, 188 p.

Perec, Georges, Un homme qui dort, Paris, Union générale d’éditions, coll. «10/18», 1110, 1976 (1967), 181 p.

Le zeugme du dimanche matin et de Sébastien Bailly

«Il faut se serrer les coudes, pas la ceinture.»

Sébastien Bailly, les Miraculées, Rouen, Éditions des Falaises, 2016, 79 p., p. 58.

P.-S. — Pour qui connaît Sébastien Bailly, la présence de ce zeugme ne saurait étonner.

Autopromotion 270

Alex Gagnon, la Communauté du dehors, 2016, couverture

L’Oreille tendue est éditrice à ses heures. Un nouveau titre vient de paraître dans la collection «Socius» qu’elle dirige aux Presses de l’Université de Montréal :

Gagnon, Alex, la Communauté du dehors. Imaginaire social et crimes célèbres au Québec (XIXe-XXe siècle), Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Socius», 2016, 492 p. ISBN : 2-978-7606-3687-3. (39,95 $ / 36 euros)

On en trouve la table des matières détaillée ici.