Le fatal et le fortuit

Jean-Philippe Toussaint, Made in China, 2017, couverture«si on veut que la réalité chatoie,
il faut bien la romancer un peu»

Les lecteurs de Nue, le roman que publiait Jean-Philippe Toussaint en 2013, se souviennent de sa scène d’ouverture : une mannequin, portant une robe en miel, est suivie d’un essaim d’abeilles, puis le scénario capote.

En 2014, Toussaint se rend en Chine pour tourner, avec son ami et éditeur Chen Tong, un court métrage reprenant cette scène. The Honey Dress est diffusé en 2015. (On peut voir le film ici.)

Made in China, qui a paru il y a quelques semaines, raconte, entre autres choses, le tournage du film : la nécessité de travailler avec des interprètes, le choix d’un décor, l’embauche d’un apiculteur et d’une actrice principale, les répétitions et, avec un réel humour, la confection ou la recherche des accessoires (crinoline, miel, abeilles vivantes et mortes, string). Chen Tong, qui n’en est pas à son premier film avec Toussaint, ne manque pas de ressources :

Chen Tong était rompu maintenant à l’art délicat de satisfaire à mes exigences les plus insolites quand je venais tourner un film en Chine. Il m’avait déjà déniché une voiture de police, une moto, un hors-bord, un cheval et un Boeing (alors, un apiculteur, vous pensez) (p. 139).

Toussaint évoque souvent, dans la première des deux parties du livre, leurs multiples collaborations, lui qui en est à son septième voyage en Chine quand il y débarque en novembre 2014 (p. 44).

Tissé à ce journal de tournage, pendant lequel l’auteur a tenu des carnets (p. 120), un double art romanesque (comme on dit «art poétique») se donne à lire.

Il y a plusieurs passages sur le livre en train de se faire, ce Made in China qui désigne à la fois le film réalisé en Chine et le texte que le lecteur tient entre ses mains. Toussaint avait commencé, avant de partir à Guangzhou, la rédaction d’un «essai littéraire», le Fatal et le Fortuit (p. 123). Il en reprend la matière, mais sous une forme imprévue :

N’avais-je pas intérêt, romancier que je suis, à enrober les réflexions théoriques que je voulais exprimer sur le hasard de la substance sensuelle de la vie même ? Il est sans doute illusoire de vouloir extraire un seul élément de l’écheveau des causes enchevêtrées qui président à l’origine d’un livre. Comment, en effet, retrouver la figure initiale, l’image ou l’idée première qui a amorcé l’écriture d’un livre derrière les multiples couches de sédiments, les dépôts successifs, l’accumulation de mots et de variantes, de renoncements et de retours en arrière, d’idées, d’ébauches, de scènes entrevues et abandonnées, de chatoiements de couleurs et d’émotions qui se sont amoncelés et mélangés tout au long des mois de maturation et d’écriture, mais l’intuition première, l’étincelle initiale qui est à l’origine de Made in China, je l’ai eue dans la voiture qui me menait à la Foire de Canton en ce jour de novembre 2014 (p. 124).

Une «lueur de fiction» (p. 114) se mêle au «quotidien réel» (p. 121) : «Car même si c’est le réel que je romance, il est indéniable que je romance» (p. 114). Dès lors, il est difficile de définir Made in China. Autofiction ? Roman ? Fiction ? Récit ?

Mais ce n’est pas uniquement à l’écriture de ce livre que réfléchit Toussaint; un long développement porte sur la nature même du geste d’écrire chez lui (p. 70-84), voire sur toute création artistique. Comment celle-ci fait-elle vaciller «l’ordre du réel» (p. 70) ? Peut-elle isoler des «bruits extérieurs du monde» (p. 73) ? De quelle façon fait-elle résonner entre elles plusieurs temporalités ? Que choisir dans la «dualité inhérente à la création — ce qu’on contrôle, ce qui échappe» (p. 80) ? Faut-il choisir ?

«Je suis chez moi, dans ce livre […]», écrit Toussaint (p. 150). C’est incontestable, mais il n’y est pas seul.

P.-S.—«De casuistes nuances avaient surgis» (p. 175) : ce «s» à «surgis» fait mal à lire.

Références

Toussaint, Jean-Philippe, Nue, Paris, Éditions de Minuit, 2013, 169 p.

Toussaint, Jean-Philippe, Made in China, Paris, Éditions de Minuit, 2017, 187 p.

Un été

Mikella Nicol, Aphélie, 2017, couverture

«Moi, j’aurais plutôt besoin qu’on range ma vie.»

Pendant une canicule, dans une ville pouvant être Montréal, la narratrice (dont on ne connaîtra pas le nom) du roman Aphélie travaille de nuit, après de «longues études» (p. 42), dans un centre d’appel pour une compagnie de télécommunications (c’est une sinécure), est triste, boit avec son vieil (et seul) ami Louis dans un bar miteux, croise la mutique Florence (qui est en quelque sorte son double, du moins sur le plan physique), s’entiche de Mia, se passionne pour les reportages télévisés sur un fait divers (où Anaïs Savage peut-elle bien être passée ?), s’ennuie, sue et saigne, échange des textos, consulte son horoscope (en anglais), se fait larguer par Julien, se souvient douloureusement de sa relation avec B., sans pour autant complètement se détacher de lui. Ça ne paraît pas se terminer sous les meilleurs augures.

Référence

Nicol, Mikella, Aphélie, Montréal, Le Cheval d’août, 2017, 116 p.

Le niveau baisse ! (en Allemagne aussi)

Gilles Marcotte, Notes pour moi-même, 2017, couverture

«Curieusement, je tombe — c’est curieux, je tombe toujours chez George Steiner, dans n’importe lequel de ses livres je tombe, en l’ouvrant par hasard, sur des textes qui rejoignent ce que je viens de lire ailleurs! — sur un essai où, plus violemment que nos amis français, il annonce la mort d’une autre langue européenne, l’allemande. “Ce qui est mort, c’est la langue allemande. Ouvrez les journaux, les magazines, le flot des livres populaires ou savants qui s’écoule des nouvelles imprimeries; allez entendre une pièce de théâtre; écoutez l’allemand tel qu’on le parle au Bundestag. Ce n’est plus le langage de Goethe, Heine ou Nietzsche. Ce n’est même plus celui de Thomas Mann. Quelque chose d’immensément destructeur lui est arrivé. Cela fait du bruit. Cela peut même communiquer, mais non créer un sentiment de communion”.»

Source : Gilles Marcotte, Notes pour moi-même. Carnets 2002-2012, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 2017, 354 p., p. 291-292.

Pour en savoir plus sur cette question :

Melançon, Benoît, Le niveau baisse ! (et autres idées reçues sur la langue), Montréal, Del Busso éditeur, 2015, 118 p. Ill.

Benoît Melançon, Le niveau baisse !, 2015, couverture

Autopromotion 329

Dérapages poétiques. Volume 1, 2017, couverture

Cela a commencé, anonymement, sur Facebook, en 2013. Puis ce fut Twitter. Dérapages poétiques était né. C’est aujourd’hui un livre, publié par Atelier 10, sous une belle couverture rigide, toujours sans signature.

À la page des «Remerciements», à la dernière ligne du livre, on peut lire ceci : «Nous sommes tous Dérapages poétiques.» C’est d’autant plus vrai pour l’Oreille tendue qu’elle en signe la préface.

Référence

Dérapages poétiques. Volume 1, Montréal, Atelier 10, 2017, 222 p. Préface de Benoît Melançon.

Accouplements 101

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

La langue nous arrive souvent chargée de préjugés ethniques, auxquels nous ne prêtons peut-être pas toujours l’attention nécessaire. Ci-dessous, on trouvera trois occurrences tirées de lectures de l’Oreille, deux récentes, l’une plus ancienne, d’expressions québécoises que l’on pouvait encore récemment entendre, l’une évoquant les Chinois, l’autre, les Juifs. Le travail des romanciers est de les faire entendre; le nôtre, de leur résister

Tremblay, Michel, Survivre ! Survivre ! (2014), dans la Diaspora des Desrosiers, Montréal et Arles, Leméac et Actes sud, coll. «Thesaurus», 2017, 1393 p. Préface de Pierre Filion.

«La chose se produit avec une telle rapidité que Victoire n’a pas le temps de réfléchir à ce qu’elle fait. Elle voit la tête de son mari rebondir avant de comprendre qu’elle vient de lui donner une claque chinoise (si tu restes pas tranquille, moman va te donner une claque chinoise en arrière de la tête pis tu vas rester empesée pour le reste de la journée) dans ses cheveux gras et humides» (p. 1174).

DesRochers, Jean-Simon, les Inquiétudes. L’année noire – 1, Montréal, Les Herbes rouges, 2017, 591 p.

«Aimée, c’est toi qui as pris le sucre en poudre ?
Non, maman, c’est pas moi.
Pourquoi tu as du sucre en poudre autour de la bouche, d’abord ?
Parce que c’est Ovide qui m’en a donné.
Arrête de conter des menteries !
Mais…
Tais-toi ! Pis baisse les yeux !

Mettre ça su’l dos de ton p’tit frère qui est au ciel… Ça, ma p’tite Juive, tu l’f’ras pas deux fois… Attends que j’le dise à ton père, ma noire !» (p. 492)

Gottheil, Allen, «Nancy Neamtan», dans les Juifs progressistes au Québec, Montréal, Éditions par ailleurs…, 1988, p. 269-296.

«Lorsque j’habitais Saint-Henri, j’étais liée d’amitié avec une famille québécoise qui comptait trois jeunes filles, dont Huguette. Quand la petite gamine faisait des coups et que ses parents se fâchaient, ils l’apostrophaient d’une épithète que je ne comprenais pas, même après l’avoir entendue plusieurs fois. Un jour, j’ai pigé ce qu’ils grondaient : “Fais pas ta petite Juive !” Ça m’a surprise mais je ne savais trop comment réagir. Ça m’a pris du temps, peut-être un mois ou deux, avant de pouvoir dire à ces gens que moi, j’étais Juive. J’étais trop gênée, et lorsque je leur ai dévoilé mes origines, il n’y a pas eu de grosses discussions sur ce que cela pouvait représenter. Après, ils ont continué de la traiter de “petite Juive” sans toutefois faire d’association entre l’expression et moi. Soulignons que l’incident n’a aucunement changé nos rapports» (p. 285-286).

 

[Complément]

Exactement dans le même sens que ce qui précède, ceci, sur Twitter :