Les zeugmes du dimanche matin et d’Akos Verboczy

Akos Verboczy, Rhapsodie québécoise, 2016, couverture«Sauf pour les réfugiés (et encore), le choix d’émigrer, comme le choix de la destination, est avant tout une opération comptable. Le candidat à l’émigration aligne les dépenses futures (loyer, épicerie, école, santé, transport) et les revenus potentiels (salaire, profits commerciaux, allocations parentales, aide sociale) et compare le résultat final avec sa situation actuelle. Il n’y a que les chaires universitaires en immigration à la recherche de subventions fédérales et de discrimination pour comparer le résultat obtenu avec le revenu des natifs. Le candidat à l’immigration n’a pas (au départ) cette ambition. Il cherche à améliorer sa situation. Point.»

«Cela expliquait sa présence surprise ce matin-là, avec sa tristesse, sa sobriété et son plus beau costume.»

«Grâce à Shérif, fais-moi peur, on savait que même les villageois en Amérique avaient de belles voitures, des jeans et le sens de l’humour […].»

«Lentement mais toujours en avant, dans un environnement en principe étranger, ces immigrants remplissent leurs paniers — et leur rôle — à la perfection.»

«Des “tabarnak de putain de merde” provenaient de l’armurerie, au fond de la pièce, où quelqu’un s’affairait à réparer une épée avec une scie, une limeuse et des coups de pied dans l’établi.»

Akos Verboczy, Rhapsodie québécoise. Itinéraire d’un enfant de la loi 101, Montréal, Boréal, 2016, 240 p. Édition numérique.

L’oreille tendue de… Akos Verboczy

Akos Verboczy, Rhapsodie québécoise, 2016, couverture«Je suis certain qu’il y a des chefs-d’œuvre littéraires à pondre sur l’éprouvante inspiration [que la Philippine] va prendre, là, tendez bien l’oreille, comme chaque matin avant d’aller s’occuper du ménage chez les Johnson de la rue Victoria, nourrir leur chien, sortir leurs enfants. Je suis convaincu que cette inspiration est celle de milliers d’autres femmes de toutes origines, chaque matin, chacune dans son parc, sur son banc. J’aimerais qu’elles puissent un jour se rencontrer, être ensemble, pour qu’on les entende toutes. Je suis sûr que pour y arriver, il faut d’abord en revenir. En revenir de la différence qui semble en obséder tant et qui cache l’humanité.»

Akos Verboczy, Rhapsodie québécoise. Itinéraire d’un enfant de la loi 101, Montréal, Boréal, 2016, 240 p. Édition numérique.

La vie d’un film

Noah Isenberg, We’ll Always Have Casablanca, 2017, couverture«How many times can you see it ?
Never enough.
»
Nora Ephron, 2012

L’Oreille tendue a trois aveux à faire. Elle n’aime pas les biographies. Elle a vu le film Casablanca au moins vingt fois (elle en a même dit un mot ici, , là encore). Elle a fort apprécié la biographie de ce film que vient de publier Noah Isenberg, We’ll Always Have Casablanca (2017). Ce titre est une allusion à une des répliques les plus connues du film, «We’ll always have Paris

Depuis la sortie du long métrage de Michael Curtiz en 1942, ce ne sont ni les analyses ni les témoignages qui manquent. Casablanca a été décortiqué des centaines de fois. Parmi ses fans, il y a Umberto Eco, Woody Allen, Rainer Werner Fassbinder, Marc Augé, Robert Coover. Qu’apporte Noah Isenberg à ces tributs ?

Son travail relève moins de l’analyse proprement cinématographique que de l’histoire culturelle. Comment le film est-il né ? Comment a-t-il survécu à la censure ? Comment a-t-il été reçu ? Comment continue-t-il de l’être ? Comment l’interpréter ? Isenberg est particulièrement habile à marier les anecdotes significatives (et souvent connues) et la mise au jour d’aspects jusque-là méconnus.

(Vous ne connaissez pas l’intrigue du film ? Harry Reasoner, du magazine télévisuel 60 Minutes, proposait ce résumé en 1981 : «Boy meets girl. Boy loses girl. Boy gets girl back again. Boy gives up girl for humanity’s sake» [cité p. 231]. Humphrey Bogart [Richard Blaine] rencontre Ingrid Bergman [Ilsa Lund] à Paris. Elle le quitte. Ils se retrouvent au Maroc. Il la laisse, car l’humanité a besoin de son mari, Victor Laszlo [Paul Heinreid].)

À chacun son anecdote favorite. Dooley Wilson (Sam) ne savait pas jouer du piano : «As Time Goes By», c’est lui à la voix, mais pas à l’instrument. Depuis la mort de Madeleine Lebeau (Yvonne) au printemps de 2016, plus aucun comédien d’importance du film ne serait toujours en vie.

Parmi les choses que le livre fait ressortir, une est particulièrement intéressante : Casablanca, qui parle de réfugiés, a été fait par des réfugiés, chassés d’Europe par la Deuxième Guerre mondiale. Le quatrième chapitre, «Such much ?», retrace le parcours de ces exilés qui ont fait un des films états-uniens les plus célèbres de l’histoire.

Noah Isenberg a ratissé large. Il a lu des masses de choses, il a dépouillé des archives, il a mené des entrevues. Il est sensible à la fortune de Casablanca au cinéma, bien sûr, mais aussi en littérature, au théâtre, à la télévision (The Simpsons), dans Internet, dans la presse. (Il a dû se réjouir de certaine caricature parue dans The New Yorker la semaine dernière.) Il a le sens du rapprochement — la sénatrice démocrate Elizabeth Warren a terminé l’année 2015 en regardant le film, comme l’avait fait le président Franklin Delano Roosevelt en 1942 (p. 273) — et il sait ménager ses effets — le livre est parsemé d’allusions fines à l’interprétation de «La Marseillaise» par Madeleine Lebeau (qui a vu le film se souvient de cette scène). C’est un ouvrage savant (par sa recherche et par ses pistes d’interprétation) destiné à un large public (par son écriture).

De la bien belle ouvrage.

P.-S.—Faisons, un tout petit peu, la fine bouche. Tous les artisans du films (scénaristes, acteurs, producteurs) ont droit à un portrait détaillé, pas le réalisateur, Michael Curtiz. Isenberg revient à plusieurs reprises sur la question de l’isolationnisme, celui des États-Unis au début de la Deuxième Guerre mondiale et celui de quelques personnages du film, mais il ne cite jamais la phrase la plus emblématique à cet égard, que prononce Sidney Greenstreet (Signor Ferrari) : «My dear Rick, when will you realize that in this world, today, isolationism is no longer a practical policy ?» En 1955-1956, la Warner a produit une série de téléfilms intitulés Casablanca : mais qui donc jouait Ilsa Lund (p. 208) ? La dimension «homoérotique» des rapports entre Bogart et Claude Rains (le capitaine Louis Renault) avait échappé à l’Oreille (p. 175); peut-être est-elle un peu dure de la feuille.

P.-P.-S.—On aurait envisagé de faire jouer Ella Fitzgerald dans le film, à la place de Dooley Wilson (p. 72). C’aurait été trop pour l’Oreille.

Référence

Isenberg, Noah, We’ll Always Have Casablanca. The Life, Legend, and Afterlife of Hollywood’s Most Beloved Movie, New York et Londres, W.W. Norton & Company, 2017, xvi/334 p. Ill.

Le zeugme du dimanche matin et de Noah Isenberg

Noah Isenberg, We’ll Always Have Casablanca, 2017, couvertureAu sujet du film Passage to Marseille (1944), avec Humphrey Bogart dans le rôle de Jean Matrac : «In an elaborate yarn told as a flashback within a flashback, the rugged outcast Matrac, bearing a standard-issue scruffy beard, world-weary eyes, and a hidden tender heart, mounts a dramatic prison break from a French penal colony — a thinly veiled Hollywood allegory of a Nazi concentration camp — enabling his fellow inmates to return to the valiant fight for France

Noah Isenberg, We’ll Always Have Casablanca. The Life, Legend, and Afterlife of Hollywood’s Most Beloved Movie, New York et Londres, W.W. Norton & Company, 2017, xvi/334 p., p. 205.

Autopromotion 303

Philippe Lejeune, Aux origines du journal personnel, 2016, couvertureEn 2016 paraissait l’ouvrage suivant :

Lejeune, Philippe, Aux origines du journal personnel. France, 1750-1815, Paris, Honoré Champion, coll. «Les dix-huitièmes siècles», 189, 2016, 648 p. Ill.

L’Oreille tendue en rend compte pour H-France Review (volume 17, numéro 70, avril 2017) ici.