Loisir de (pré)confinement

Albert Camus, la Peste, édition de 1972, couverture

La peste apparaît à Oran. La population ne le sait pas encore.

«Tarrou semblait ensuite avoir été favorablement impressionné par une scène qui se déroulait souvent au balcon qui faisait face à sa fenêtre. Sa chambre donnait en effet sur une petite rue transversale où des chats dormaient à l’ombre des murs. Mais tous les jours, après déjeuner, aux heures où la ville tout entière somnolait dans la chaleur, un petit vieux apparaissait sur un balcon de l’autre côté de la rue. Les cheveux blancs et bien peignés, droit et sévère dans ses vêtements de coupe militaire, il appelait les chats d’une “Minet, minet”, à la fois distant et doux. Les chats levaient leurs yeux pâles de sommeil, sans encore se déranger. L’autre déchirait des petits bouts de papier au-dessus de la rue et les bêtes, attirées par cette pluie de papillons blancs, avançaient au milieu de la chaussée, tendant une patte hésitante vers les derniers morceaux de papier. Le petit vieux crachait alors sur les chats avec force et précision. Si l’un des crachats atteignait son but, il riait.»

Albert Camus, la Peste, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 42, 1972 (1947), 308 p., p. 31-32.

Lire en confinement : ébauche de typologie médiatique

Albert Camus, la Peste, édition de 1972, couverture

«Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.»
Jean de La Fontaine, «Les animaux malades de la peste», 1678

À distance, l’Oreille tendue termine, de peine et de misère, l’enseignement de son cours Questions d’histoire de la littérature (PDF). Lors des deux premières séances de cours, elle avait abordé les formes (parfois étonnantes) de la présence des classiques parmi nous. (Oui, comme dans ce livre.)

La crise actuelle donne d’autres exemples de cette présence. En ces temps de coronavirus, on peut noter la très forte récurrence de quelques titres littéraires dans l’espace public, et notamment dans les médias. Rassemblons-les, pour l’instant, en deux catégories.

1. Les titres qui évoquent la maladie. Depuis quelques semaines, on entend à répétition des allusions à la Peste (Albert Camus, 1947), à Journal de l’année de la peste (Daniel Defoe, 1722), à l’Amour aux temps du choléra (Gabriel García Márquez, 1985). S’agissant de ce dernier titre, on notera que l’auteur emploie le pluriel (aux temps), alors que la plupart de ceux qui lui font allusion ont recours au singulier (au temps). Même les œuvres que l’on croit connues ne le sont pas toujours correctement.

2. Les titres qui évoquent le confinement. Deux textes anciens sont fréquemment cités. Le Décaméron (XIVe siècle) est constitué de narrations enchaînées, par des narrateurs confinés à cause de la peste. Voyage autour de ma chambre (1794), de Xavier de Maistre, comme son titre l’indique, se déroule en un seul lieu.

Italo Calvino le disait : «Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire» (p. 9).

 

Référence

Calvino, Italo, «Pourquoi lire les classiques» (1981), dans Pourquoi lire les classiques, Paris, Seuil, coll. «La librairie du XXe siècle», 1993, 245 p., p. 7-14. Traduction de Michel Orcel et François Wahl.

Les zeugmes du dimanche matin et de Grégoire Courtois

Grégoire Courtois, les Agents, 2019, couverture

«Laszlo fonce dans l’allée centrale, ignorant les volutes de fumée qui s’élèvent du fond des couloirs qu’il dépasse à toute allure. Des box s’ouvrent, crachant des agents furieux ou des projectiles mortels qui fusent autour de lui. Il exécute de larges mouvements de bras en courant et croit parfois toucher les corps anonymes de collègues qui se jettent sur lui. Les corps tombent, il les enjambe. Les cloisons vacillent, il les évite. Rien ne peut le détourner de sa course effrénée vers Clara dont il a perdu le contact visuel depuis qu’il s’est éloigné de son écran. Elle est pourtant là, au bout de l’allée, derrière la fumée et la rage.»

Grégoire Courtois, les Agents. Roman, Montréal, Le Quartanier, coll. «Parallèle», 01, 2019, 292 p., p. 239.

P.-S.—L’Oreille tendue a présenté ce texte le 18 mars 2020.

Accouplements 150

Gustave Flaubert et Jean Echenoz, collage

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

«La vie conne et fine de Gustave F. [épisode 6]», la Mer gelée, mars 2020.

«La mère des enfants se serait appelée Béatrice, Béa pour ses amis, rien à voir avec Christelle, ce nom de contrôleuse de l’URSSAF ou de gestionnaire de sinistres en assurances. Il aurait voyagé un temps, et connu aussi l’angoisse du ratage définitif, la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues.»

Echenoz, Jean, Je m’en vais, Paris, Éditions de Minuit, 1999, 252 p.

«Il connaît la mélancolie des restauroutes, les réveils acides des chambres d’hôtels pas encore chauffés, l’étourdissement des zones rurales et des chantiers, l’amertume des sympathies impossibles» (p. 196).

Flaubert, Gustave, l’Éducation sentimentale. Histoire d’un jeune homme, introduction, notes et relevé de variantes par Édouard Maynial, Paris, Classiques Garnier, 1961, xii/473 p.

«Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues» (p. 419).

P.-S.—En effet : ce n’est pas la première fois que l’Oreille tendue aborde les liens entre Jean Echenoz et Flaubert.