Curiosité voltairienne (et pédagogique)

Philippe Manevy, Ton pays sera mon pays, 2021, couverture

«Dans la liste limitée de mes convictions inébranlables figure celle-ci : un professeur peut citer tous les mots du dictionnaire, à condition de les mettre en contexte et d’expliquer pourquoi il les emploie, et quelle réalité ils permettent de saisir et de juger. Citer n’est pas cautionner. Je continuerai de faire lire, dans Candide, le passage dans lequel le héros rencontre “le nègre du Surinam”. J’expliquerai pourquoi ce texte est radicalement antiraciste. Il suffit d’écouter le témoignage du vieil homme mutilé :

On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe» (chapitre «Samuel Paty est mort»).

«Des formules étranges étaient employées, qui laissaient entendre que le roi n’avait pas grand-chose à faire de ces quelques arpents de neige canadiens» (chapitre «La fabuleuse histoire»).

Philippe Manevy, Ton pays sera mon pays. Carnets, Montréal, Leméac, coll. «Phares», 2021, 219 p. Édition numérique.

 

C’est dans le chapitre dix-neuvième, «Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin», que le narrateur de Candide (1759), le conte de Voltaire, aborde le commerce du sucre.

Au début du vingt-troisième chapitre, «Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient», Candide discute avec Martin sur le pont d’un navire hollandais : «Vous connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France ? — C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut.»

 

Voltaire est toujours bien vivant.

Cachez ce fiacre que je ne saurais voir

Portrait d’Yvette Guilbert

Soit le passage suivant de La colline qui travaille (2024), l’excellent récit de Philippe Manevy :

Encouragée par ce premier succès, La Rouge, un peu grise déjà, lève le poing : Debout, les damnés de la terre ! Debout, les forçats de la faim ! Mais des protestations s’élèvent aussitôt : «Ah non ! Tu ne vas pas commencer à nous emmerder avec ta politique!» Les idées fusent. Une voix crie «Maurice Chevalier !», une autre «Mistinguett !», une autre encore «Le fiacre !», mais une dernière répond : «C’est trop cochon !» Et l’on en reste là.

Peut-être aurez-vous reconnu les paroles de «L’Internationale» et les noms de Maurice Chevalier et de Mistinguett. Mais qu’en est-il de ce «fiacre» dont le texte serait «trop cochon» pour être chanté ?

Il s’agit d’une chanson rendue célèbre par Yvette Guilbert. On y décrit des amours hippomobiles illicites.

Cela vous dit maintenant quelque chose ? Vous avez raison : l’Oreille tendue a déjà consacré un long article à ce type de manifestation des «fureurs de la locomotion» (Flaubert).

À votre service.

 

Illustration : portait d’Yvette Guilbert, photo déposée sur Wikimedia Commons

 

 

 

Références

Manevy, Philippe, La colline qui travaille. Récit, Montréal, Leméac, 2024, 283 p. Édition numérique.

Melançon, Benoît, «Faire catleya au XVIIIe siècle», Études françaises, 32, 2, automne 1996, p. 65-81. https://doi.org/1866/28660

L’oreille tendue de… Philippe Manevy

Philippe Manevy, la Montagne ardente, 2026, couverture

«Au commencement, ce ne sont que des apparitions furtives, au loin; un vrombissement, un éclat métallique dans un nuage de poussière, et tous interrompent la moisson en cours pour suivre la comète qui s’enfuit, tendre l’oreille vers le grondement qui monte et s’efface tout aussi vite. Quelques secondes, on a eu la preuve qu’un autre monde existe, un univers dont on soupçonnait jusqu’alors l’existence sans parvenir à l’imaginer vraiment; dans des villes lointaines, des hommes vivent dans un siècle plus neuf, fait de lumière, de vitesse et de bruit. Mais la chose a disparu aussi vite qu’elle était venue et l’on s’interroge du regard : est-ce qu’on a bien vu ?»

Philippe Manevy, la Montage ardente. Récit, Montréal, Leméac, 2026, 289 p., p. 128.

 

P.-S.—L’Oreille tendue a présenté ce texte le 9 juillet 2026.

Réglons deux choses avec Philippe Manevy

Philippe Manevy, la Montagne ardente, 2026, couverture

Dans son récit la Montagne ardente (2026), Philippe Manevy se montre sensible à la comparaison entre ses «deux pays» (p. 127, p. 279, p. 282), la France (d’origine) et le Québec (d’adoption).

C’est notamment le cas en matière d’accent (familial) :

Il n’en reste rien, aujourd’hui. Quand l’ai-je perdu ? Sans doute au cours de mes études parisiennes, où cette marque de provincialisme me semblait accentuer mon infériorité. L’effacement s’est opéré assez vite, puisqu’en deux ans à peine, je devisais comme n’importe quel intello de la rive gauche. Et c’est un dernier sujet d’étonnement : comment ai-je fait, moi qui suis incapable d’adopter le bon accent quand j’apprends une langue étrangère, moi qui ne parviens pas à me fondre dans la langue québécoise pour passer inaperçu ? Quelle force impérieuse m’a poussé à effacer, dans ma voix, celle de mon père et celle de [mon grand-père] Joseph ? (p. 108)

Réglons une première chose : la «langue québécoise», ça n’existe pas. Au Québec, on parle français, français du Québec, français québécois, mais pas une langue à part, différente du français. (Oui, c’est une des nombreuses marottes de l’Oreille tendue. Ça va mieux, merci.)

Réglons une deuxième chose : Philippe Manevy emploie, histoire de passer «inaperçu», quelques expressions locales. Des exemples ? «Mets ça dans ta pipe, Joseph […]» (p. 125). «Les soldats démobilisés comme lui font du pouce sur les routes […]» (p. 169). Resté en France, aurait-il écrit «veston» (p. 238) ou «veste» ?

L’intégration, bref, se passe bien.

P.-S.—Faut-il lire la Montagne ardente ? Oh ! que oui !

 

Référence

Manevy, Philippe, la Montage ardente. Récit, Montréal, Leméac, 2026, 289 p.

Vieilles barbes

Bob Bissonnette, les Barbes des séries, 2012, pochette

La pratique est commune dans le monde du hockey : quand commencent les séries éliminatoires, des joueurs cessent de se raser. Ils arborent une barbe des séries. (Encore faut-il avoir de la barbe : les joueurs des Canadiens de Montréal, en 2026, ont eu du mal à faire exister la leur. Ils sont encore bien jeunes.)

La pratique est au moins centenaire : une caricature de 1926, reproduite par Don Weekes dans son livre Picturing the Game, l’évoque. «Abie Adenoid swore that he wouldn’t shave until Maroons won Stanley Cup» (p. 103, Abie Adenoid a juré qu’il ne se raserait pas tant que les Maroons n’auraient pas remporté la Coupe Stanley). Qui est cet «Abie Adenoid» ? L’Oreille tendue l’ignore, mais il ne semble pas qu’il s’agisse d’un joueur des Maroons.

La pratique est à transmettre aux jeunes générations, comme le fait Olivier Niquet dans Savais-tu ? Sport. Le hockey (2025) :

Savais-tu que les joueurs de hockey sont parfois superstitieux ? Sidney Crosby ne communique jamais avec sa mère les jours de match parce que ça lui porterait malheur. Patrick Roy, lui, parlait aux poteaux de son filet pendant les parties pour implorer leur aide. Durant les séries éliminatoires, certains se laissent même pousser une barbe. C’est la fameuse barbe des séries (p. 36-37).

La pratique est enfin musicale, comme le savent les fans de Bob Bissonnette.

 

Références

Niquet, Olivier, Savais-tu ? Sport. Le hockey, Montréal, Éditions Michel Quintin, 2025, 62 p. Illustrations d’Hugo G. L’Éclair.

Weekes, Don, Picturing the Game. An Illustrated Story of Hockey, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2023, xviii/390 p. Ill.