Vœux universitaires pour 2018

Martine crée un moratoire, (fausse) couverture

Les professeurs d’université — l’Oreille tendue en est — sont comme tout le monde : ils aiment les expressions toutes faites. À force d’être répétées, elles perdent complètement leur sens, si tant est qu’elles en aient déjà eu un.

On a déjà vu que les collègues de l’Oreille, voire l’Oreille elle-même, ne résistent pas aux charmes de la posture, du dispositif, de la subversion, de la modernité (qui n’est pas la tradition) ou des titres en chiasme. Ils aiment beaucoup rebondir.

Proposons, pour bien commencer 2018, quelques ajouts à notre liste de moratoires : plaisir du texte; société du spectacle; les composés en post; les titres en x est un sport de combat (merci à @AnthonyGlinoer et à @Dorialexander); votre thèse, qui est une vraie thèse.

On peut toujours rêver.

Illustration : Merci à Générateur de couverture Martine !

P.-S.—Nous serions donc dans l’ère post-post ? Cela a été dit, ici et .

Effectuons un moratoire

Périodiquement, du haut de sa tour d’ivoire, l’Oreille tendue essaie, sans le moindre succès, d’imposer des moratoires.

Celui du jour ? Effectuer.

Le domaine sportif en raffole.

Effectuer un retour au jeu ? Revenir au jeu.

Effectuer une feinte ? Feinter.

Effectuer une mise en échec ? Mettre en échec.

Il n’y a pas que lui.

Effectuer un déplacement ? Se déplacer.

Effectuer une mineure en philosophie ? Faire une mineure.

Effectuer un vol ? Voler.

Effectuer une recherche ? Chercher.

Effectuer un dépouillement ? Dépouiller.

Effectuer un partage ? Partager.

L’Oreille se sent déjà mieux. Merci pour elle.

P.-S.—Ce n’est pas la première fois que l’Oreille vitupère ce verbe. Voir ici, et, bien sûr, de ce côté.

P.-P.-S.—Faire est un verbe tout à fait fréquentable, comme le sont avoir et être. Suivons dès lors la recommandation de la cinquième édition du Multidictionnaire de la langue française de Marie-Éva de Villers, à l’entrée effectuer : «S’il s’agit d’une action simple, on préférera le verbe faire

Proposition de moratoire du lundi matin

En littérature : «La narration est confiée au chroniqueur anonyme d’une horde d’humains nomades errant sur une terre ravagée par une guerre ou un cataclysme, ici nommé le Grand Fracas, dispositif littéraire très en vogue depuis la Route, de Cormac McCarthy» (le Monde, 4 novembre 2016, cahier Livres, p. 8).

En vidéo : «Le dispositif technique déployé pour permettre ces nombreuses projections selon la volonté des spectateurs est impressionnant» (la Presse+, 21 mai 2016).

En architecture : «Ce dispositif architectural unifie l’ensemble des constructions disposées de part et d’autre, tout en jouant un rôle décisif dans la conception bioclimatique du projet» (le Moniteur des travaux publics et du bâtiment, 5911, 3 mars 2017, p. 49).

En théâtre : «Ce sont deux versions complémentaires et très différentes de la même œuvre qui sont proposées : l’une, festive, participative et décomplexée, pulvérise la frontière entre la scène et la salle; l’autre, plus intime, poétique et introspective, donne accès aux coulisses, à des moments privilégiés et des angles de vue exclusifs. Et dans ce dispositif étonnant de finesse, d’invention et d’efficacité, ce sont trois actrices incandescentes, qui, selon le cas, brûlent les planches ou crèvent l’écran» (Carrefour international de théâtre de Québec, 2017).

En art : «Cette perte d’échelle détermine son dispositif artistique» (la Croix, 17 août 2017, p. 13).

En photographie : «Mon dispositif photographique était aussi plus simple, moins sensationnel […]» (Libération, 24 mars 2017).

En roman : «Le prix Renaudot a couronné Babylone (Flammarion), de Yasmina Reza, noir dispositif romanesque […]» (l’Humanité, 4 novembre 2016).

En créativité :

En opéra : «Le dispositif et les costumes de Giuseppe Grazioli sont très classiques, mais particulièrement cultivés, soignés et raffinés, avec des éclairages latéraux étudiés faisant naître de judicieuses ambiances, tels les ombres portées de l’acte II ou le lever du jour pastel de l’acte III» (le Devoir, 18 septembre 2017, p. B7).

En art religieux : «Comme dispositif immersif, le Cyclorama de Sainte-Anne est l’ancêtre des théâtres IMAX, du dôme de la Société des arts technologiques, des films 3D et des casques de réalité virtuelle. Il est le témoin historique d’une expertise québécoise et canadienne dans le domaine» (le Devoir, 3 août 2017, p. A7).

En cinéma : «Plus près d’un téléthéâtre filmé que d’un film de cinéma, ce road movie politique se révèle bientôt lourd, rigide et artificiel. Le dispositif créé par Bateman est totalement superflu […]» (le Devoir, 7 juillet 2017, p. B2).

En humour : «Julien Tremblay a fait son entrée comme une rock star, proposant une scénographie intéressante avec un dispositif d’éclairage digne d’un concert» (la Presse+, 19 novembre 2016).

Peut-être le temps est-il venu de se méfier du dispositif, ne serait-ce que pour décrire les pratiques artistiques.

Proposition de moratoire du lundi

L’Oreille tendue a déjà eu l’occasion de parler de l’expression Révolution tranquille; c’était ici. Est-elle appréciée au Québec ? Beaucoup trop.

«Révolution tranquille en création musicale» (le Devoir, 3-4 juin 2017, p. E4).

«La révolution tranquille de Terry Riley» (le Devoir, 13-14 mai 2017, p. E3).

«Révolution tranquille dans le secteur de l’énergie» (la Presse+, 11 juin 2016).

«Cuba à l’aube d’une autre révolution, tranquille celle-là» (le Devoir, 7 janvier 2015, p. B1).

«Pour une Révolution tranquille de la rémunération globale du secteur municipal» (la Presse+, 18 novembre 2014).

«Révolution tranquille dans les valeurs mobilières» (la Presse, 5 juillet 2014, cahier Affaires, p. 6).

«Une “révolution tranquille” pour Montréal» (le Devoir, 16 septembre 2013, p. A3).

«La petite Révolution tranquille. Haïti tente de convaincre les donateurs de faire cadrer l’aide internationale dans son nouveau projet de société» (la Presse, 15 janvier 2013, p. A19).

«John Parisella veut provoquer une révolution tranquille de la #philanthropie… #UdeM» (@udemnouvelles).

«La “e-révolution tranquille”, cela vous dit quelque chose ?» (le Devoir, 30 avril 2012, p. A7).

«Macky Sall, candidat de l’opposition au Sénégal. Révolutionnaire tranquille» (la Presse, 3 mars 2012, p. A26).

«Un néocolonialisme à la québécoise ? La gestion de nos richesses naturelles attend encore sa révolution tranquille dans certains secteurs» (le Devoir, 2-3 avril 2011, p. B6).

«La “Révolution tranquille” du Rwanda» (la Presse, 8 mai 2010, p. A31).

«Ottawa prépare la “révolution tranquille” des autochtones» (la Presse, 27 septembre 2006, p. A11).

«Le théâtre et sa révolution tranquille» (le Devoir, 8-9 mai 2004, p. E1).

Le moment est peut-être venu d’avoir recours à ce syntagme figé avec plus de parcimonie. Merci.

Proposition de moratoire pour 2017 (et après)

Les fêtes de fin d’année sont parfois l’occasion de débats enflammés.

C’est arrivé à l’Oreille tendue le 1er janvier, comme cela lui était arrivé l’an dernier à pareille date et, en l’occurrence, dans les mêmes lieux et avec les mêmes personnes.

De quoi s’agissait-il cette année ? De la proposition de l’Oreille de créer un moratoire sur les œuvres romanesques racontées par un enfant.

Certains se sont mis à évoquer Fantasia chez les ploucs, d’autres l’œuvre de Réjean Ducharme, pour défendre cette pratique (caduque). Il s’en est même trouvé pour louanger Émile Ajar; c’est dire.

Précisons : l’Oreille ne souhaite pas censurer les romans à narrateur enfantin déjà publiés. Elle demande seulement qu’on s’abstienne d’avoir recours à ce procédé éculé à l’avenir.

Il n’est pas sûr qu’elle ait été entendue hier ni qu’elle le soit dans un futur proche.