Les verbes de David Turgeon

David Turgeon, Simone au travail, 2017, couverture

 

«nous ne sommes que des dilettantes
qui avons lu des livres»

Simone au travail (2017) est un roman qui démontre page après page un amour des verbes qu’on ne peut pas ne pas saluer bien bas.

Il y a les verbes vieillis ou anciens, comme dans la phrase suivante : «Et Simone passe ses journées en peignoir devant son foyer qui ard» (p. 74) — ardre / ardoir signifiait, jadis, brûler. Ajoutons encore ascendre (p. 186) ou accourcir (p. 206).

Il y a les québécismes, retontir (p. 66), ressourdre, mais pas à l’imparfait du subjonctif (p. 52), et siler (p. 243).

Au besoin, il y a des néologismes : «elles pourboient grassement» (p. 196). Ou encore : «Le plan sit au prince, le mot “sit” figurant ici l’hypothétique troisième personne du passé simple du verbe seoir dont la défectivité est bien connue et non moins déplorable, et ce, d’autant plus que dans ce contexte nul autre verbe n’eût pu convenir» (p. 203).

Il y a surtout une admirable variété dans les propositions incises. Lecteur de Jean Echenoz, David Turgeon partage avec lui une passion pour cette forme d’apposition et les verbes qui la composent : dire, qui est fort banal, ce peut être briefer (p. 24), postfacer (p. 34), mitiger (p. 53), se pincer (p. 64), concilier (p. 104), inculquer (p. 118), cocoler (p. 119), amender (p. 119), se prosterner (p. 121), languir (p. 126), palabrer (p. 127), hypothétiser (p. 147), bondir (p. 177), concurrencer (p. 206), annoter (p. 208), sursauter (p. 232), en venir au fait (p. 235), complaire (p. 236), contextualiser (p. 236), décoder (p. 237), enseigner (p. 238), obliger (p. 239), prendre acte (p. 240), expertiser (p. 250), panteler (p. 255) — pour ne prendre que quelques exemples.

L’Oreille tendue confesse un faible pour un verbe en particulier :

— Cha te fait plaijir au moins ? demanda Faya la bouche pleine et les yeux ronds.
—Mais oui, bien sûr, grogna Simone de mauvaise grâce, s’apercevant tout à la fois de cette mauvaise grâce et n’en perdant pas pour autant le pli.
— Tu aurais peut-être préféré des croichants, hajarda Faya (p. 42).

Ce n’est pas la seule raison d’apprécier le travail de David Turgeon, mais elle est amplement suffisante.

P.-S.—Qui aime ainsi les verbes ne peut qu’aimer les temps verbaux, d’où un long passage au conditionnel (p. 52-55) et des participes passés roboratifs : «canal […] éclusé» (p. 135) ou «mots […] élimés» (p. 136).

P.-P.-S.—Soit la phrase «Sur le sol parsemé d’aiguilles elle recensa quelques mégots de cigarette, ainsi qu’un bout de papier déchiré, vestige sans doute de l’étiquette d’une boîte de conserve; au verso, elle déchiffra, manuscrit, le nom d’un navire qui ne lui dit rien» (p. 185). Les amateurs d’Hergé auront pensé à son Crabe aux pinces d’or.

P.-P.-P.-S.—Quelle est l’intrigue, si tant est que le terme s’applique, du roman ? Deux artistes (dont celle du titre), un espion à plusieurs noms (il est «multinyme» [p. 240]), une jeune amante mystérieuse, disparue puis retrouvée là où on ne l’attendait pas, un professeur congédié, une blonde chantante, un galeriste vieillissant, une DJ qui s’appelle MC Blais; des lieux inventés; quelques voitures, dont un coupé Anderloni jaune moutarde; un diamant de 148 carats «et quelques» (p. 238), le Suprême Orchestre; un service secret appelé le Mélanco (joli mot, évocateur); un putsch à Port-Merveille; des actions rapportées par plusieurs narrateurs (peut-être). Vous savez tout.

Référence

Turgeon, David, Simone au travail, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 111, 2017, 284 p.

La langue de coton

François-Bernard Huyghe, la Langue de coton, 1991, couverture

Petite, l’Oreille tendue avait lu avec intérêt l’ouvrage la Langue de coton de François-Bernard Huyghe (1991). En lisant un excellent article d’Yves Boisvert sur la langue de bois paru dans la Presse+ du 13 octobre dernier, elle a repensé à cet ouvrage et elle a retrouvé ses notes de lecture.

La quatrième de couverture propose les définitions suivantes :

La langue de bois était celle de la rigueur idéologique; la langue de coton [LDC] est celle des temps nouveaux. Elle a le triple mérite de penser pour vous, de paralyser toute contradiction et de garantir un pouvoir insoupçonné sur le lecteur ou l’auditeur. Ses mots sont séduisants, obscurs ou répétitifs. Floue ou redondante, banale ou ésotérique, elle a réponse à tout parce qu’elle n’énonce presque rien. Ou trop, ce qui revient au même.

Cette «langue de pouvoir» (p. 13), ce «nouveau parler» (p. 22), repose sur un «certain art de la dissimulation» (p. 21) : «ce qui caractérise la LDC, c’est moins ce qu’elle dit (trop) que ce qu’elle fait oublier (tout le reste)» (p. 21). Ses traits ? Des «mots creux» (quatrième), «un chouia de charabia» (p. 10), un «vocabulaire “à faible définition”» (p. 27), un «goût du composite» (p. 30), l’«affadissement du sens» (p. 40). «C’est surtout la langue sans réplique. Elle émet des propositions qui laissent une telle place à l’interprétation que chacun est libre de comprendre ce qu’il espère» (p. 12-13). Son contexte ? La «société du commentaire» (p. 25) ou le «marché médiatique» (p. 34) : «L’art de ne rien dire s’apprend, et la langue est ainsi faite pour ne pas communiquer» (p. 10).

Pour sa démonstration, qu’il souhaite la plus pratique possible, l’auteur donne des exemples et en invente d’autres, il propose des pastiches, il s’adresse à ses lecteurs, il leur offre des exercices et il dresse, en annexe, une liste de 750 mots représentatifs de la LDC (mots kitsch, néologismes, clichés). Il en a contre les lieux communs, les idées reçues, les truismes, les stéréotypes. Il a ses têtes de Turc, notamment Jean Baudrillard — celui-ci «répond au plus haut degré à toutes les exigences d’une bonne LDC» (p. 121) —, mais aussi Michel Rocard, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, Bernard-Henri Lévy, Pierre Bourdieu, Jean-Jacques Servan-Schreiber et Jean-François Kahn.

Pourquoi le coton ?

Il sert à mille choses et évoque des images de confort. Le coton est doux, chaud, souple. Il est hygiénique ou thermogène. C’est une matière utile et agréable aux propriétés surprenantes. Il remplit et il absorbe. On l’utilise pour anesthésier comme pour boucher les oreilles. C’est l’accessoire indispensable du maquillage. On le file à sa guise. Il protège et il apaise; il embellit ceux qu’il revêt. On s’en sert tous les jours. Toutes propriétés qu’il a en commun avec l’idiome dont nous allons traiter (p. 11-12).

Les exemples ont beau être franco-hexagonaux — la classe politique et intellectuelle n’en sort pas grandie —, la situation décrite correspond fort bien à celle du Québec en 2017. Rappelons-le : le livre date de 1991. Plus ça change…

P.-S.—On ne peut pas vraiment dire de l’auteur que c’est un homme de gauche.

Référence

Huyghe, François-Bernard, la Langue de coton, Paris, Robert Laffont, 1991, 186 p.

Néologisphère

«Cériumosphère»Nous connaissions déjà la biblioblogosphère, la dieudosphère, la complosphère, la bobosphère et la réacosphère.

Souhaitons la bienvenue à la trumposphère (Stéphan Bureau, émission de radio Gravel le matin, 12 juin 2017), à la comicosphère (Liberté, 316, été 2017, p. 39), à la catosphère, à la fachosphère et à la conosphère, à la patriotosphère et, bien sûr, à la cériumosphère.

P.-S.—Vous préférez l’anglais ? La thoughtsphere est peut-être pour vous.

Néologismes de bouche du mercredi matin

AvolatteVous buvez votre café dans une pelure d’avocat ? C’est un avolatte, dit la Presse+ du 27 mai 2017.

Vous prisez l’apéritif à base d’érable ? Vous faites dans l’acéritif, parole d’Office québécois de la langue française.

Ces deux produits relèvent peut-être de la gastroéconomie, soit l’économie de la gastronomie (@CaribouMag). Ou pas.

Toujours dans le registre financier, on parle dorénavant de canabusiness. Il ne s’agit pas des affaires du Canada, mais de commerce du cannabis (@lkblais).

Il est encore question de passage en bouche, au sens large, dans cette citation d’Antoine Robitaille : «Remarquez, ce n’est pas toujours facile avec les lecteurs-militants de QS [Québec solidaire]. Toute nuance aux apparences critiques sera interprétée par eux comme une attaque. Le militant réclame la plupart du temps des articles au ton “fellatoire” (si vous me permettez un néologisme).» (L’Oreille tendue vous le permet.)

La néologIE du mercredi matin

Poétocratie, couvertureAthlétométrie : méthode d’analyse statistico-sportive défendue par Philippe Navarro (2014).

Cauchemarologie : étude cauchemardeuse (@franceculture).

Dette-cratie : la soumission par la dette (en vidéo).

Éphébophilie : est aux adolescents ce qu’est aux enfants la pédophilie.

Exomusicologie : «Qu’est-ce que l’exomusicologie ?» (@dcdb) La question se pose, en effet.

Extrêmophilie : «De + en +, on doit tenir compte que nos sondes pourraient contaminer les planètes qu’elles visitent : extrêmophiles. http://news.nationalgeographic.com/2016/09/mars-journey-nasa-alien-life-protection-humans-planets-space/» (@MatthieuDugal).

Ludothérapie : jouer pour guérir (@franceculture).

Nanarophilie : la passion du navet, pour Antonio D. Leiva et Simon Laperrière (2015). Pas le légume.

Néomanie : l’amour du nouveau (@franceculture).

Poétocratie : les poètes au pouvoir, chez Fabula.

Sociocratie : «un mode de gouvernance inventé par l’ingénieur Gerard Endenburg aux Pays-Bas, [qui] existe depuis les années 70. Tout comme l’holacratie, la sociocratie fonctionne selon des cercles de concertation et rejette la pyramide hiérarchique pour les prises de décision» (la Presse, 20 juin 2015, cahier Affaires, p. 9).

Teutomanie : l’amour de l’Allemagne, selon Victor Klemperer (1996, p. 307).

Tocophobie : la peur d’accoucher, dixit la Presse+ du 7 février 2017.

Références

Dominguez Leiva, Antonio et Simon Laperrière, Éloge de la nanarophilie, Neuilly-lès-Dijon, Le murmure, coll. «Borderline», 2015, 75 p.

Klemperer, Victor, LTI, la langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue, Paris, Albin Michel, coll. «Agora», 202, 1996, 372 p. Traduit de l’allemand et annoté par Élisabeth Guillot. Présenté par Sonia Combe et Alain Brossat.

Navarro, Philippe, La puck roulait pas pour nous autres… 44 saisons de la LNH décortiquées, Québec, Sylvain Harvey, 2014, 191 p. Préface de Mathias Brunet.