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Il y a gang et gang

Le gouvernement du Québec — souhait louable — aimerait que les jeunes de la province ne deviennent pas membres d’un gang (de rue). Il a créé un site de prévention pour cela, Choisis ton gang (merci à @PimpetteDunoyer pour le lien).

Cette injonction est bien étrange.

Au Québec, gang n’est substantif masculin que pour désigner une organisation criminelle (un gang de rue, le gang de l’Ouest).

Le reste du temps, comme synonyme de bande, il est féminin et se prononce gagne (la gagne de ma rue, ma gagne de l’Ouest).

Autrement dit, quand le gouvernement du Québec enjoint à un jeune de choisir son gang, il ne lui laisse pas le choix : ce sera une bande de criminels.

P.S.—Une âme plus charitable que l’Oreille tendue pourra voir dans ce slogan un jeu de mots. Si c’est le cas, il n’est guère réussi.

P.P.S.— Exemple cinématographique, qui ne simplifie pas les choses : la Gang des hors-la-loi (2014).

Ah ! Les jeunes !

Le discours commun le dit depuis au moins vingt-cinq siècles : «Le niveau baisse.» (C’est un peu plus compliqué que cela.) Les premiers coupables de cette constante dégénérescence seraient les jeunes (qui que soient «les jeunes»). Ce serait particulièrement le cas en matière d’écriture et de langue.

Dans la livraison du 5 avril 2014 de l’émission radiophonique Place de la toile, ci-devant diffusée sur France-Culture, Élisabeth Schneider, qui a consacré une thèse à ce sujet, démonte ces idées reçues à partir d’une étude des «usages de l’écrit de lycéens» français. Elle aborde le numérique (SMS, Facebook), mais pas que.

En vrac (et en oubliant plein de choses passionnantes)…

«Les jeunes» n’ont jamais autant écrit.

«Les jeunes» ont une réflexion sur leurs modes d’écriture.

L’écriture numérique des «jeunes» influence — continuité, contamination — leur écriture papier.

L’écriture papier des «jeunes» influence — bis — leur écriture numérique.

«Les jeunes» pratiquent l’«écriture de soi».

«Les jeunes» font parfaitement la distinction entre la langue qu’ils utilisent dans les situations informelles entre eux et la langue exigée socialement, notamment par l’école. Cette remarque, fondée sur une étude du Centre national de la recherche scientifique qu’elle cite brièvement en fin d’émission (celle-ci peut-être ?), rejoint les conclusions de David Crystal (2008) et d’Anaïs Tatossian (2010).

À écouter ici.

P.S.—«Les jeunes» se soumettent volontiers à l’«effet Cyrano» (écrire pour un autre). Rostand au goût du jour.

Références

Bernicot, J., A. Goumi, A. Bert-Erboul et O. Volckaert-Legrier, «How do Skilled and Less-Skilled Spellers Write Text Messages ? A Longitudinal Study», Journal of Computer Assisted Learning, 17 mars 2014. URL : http://onlinelibrary.wiley.com/enhanced/doi/10.1111/jcal.12064/.

Clément-Schneider, Élisabeth, «Économie scripturale des adolescents : enquête sur les usages de l’écrit de lycéens», Caen, Université de Caen, thèse de doctorat, octobre 2013, 503 p. URL : http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00911228.

Crystal, David, Txtng : The Gr8 Db8, Oxford, Oxford University Press, 2008, 256 p. Ill.

Tatossian, Anaïs, «Les procédés scripturaux des salons de clavardage (en français, en anglais et en espagnol) chez les adolescents et les adultes», Montréal, Université de Montréal, thèse de doctorat, novembre 2010, xxviii/214 p. URL : https://papyrus.bib.umontreal.ca/jspui/handle/1866/6843.

Félicitations linguistiques

Quand il veut féliciter son interlocuteur, le fils cadet de l’Oreille tendue (11 ans, N’Didji) y va d’un «Props !» bien senti. Synonyme : bravo.

Jusqu’à la semaine dernière — et à ce tweet —, elle ignorait que ce mot était courant en anglais.

Ce qu’on en apprend des choses chez les jeunes.

Nouvelles du vivier scolaire

Périodiquement, l’Oreille tendue mène des enquêtes scientifiques dans les cours d’école montréalaises, histoire de suivre l’évolution du parler jeune. De ses plus récents sondages (n = 1), elle tire deux observations.

L’apocope est toujours aussi utilisée : dèg (pour dégueulasse) ou peurf (pour perfect, parfait).

Un nouvelle expression, du moins pour l’Oreille, se fait ouïr : sauce (ou, c’est pareil, tu dis de la sauce). Le mot, surtout populaire de la première à la troisième secondaire, aurait trois significations :

mentir («—Mon père est une vedette de la blogosphère. —Sauce !»);

dire n’importe quoi («—Je suis une vedette de la blogosphère. —Tu dis de la sauce !»);

ne pas avoir rapport («—J’ai regardé le match hier. —Le gardien est une vedette de la blogosphère. —Sauce !»).

À votre service.

Non, pas du tout

L’autre jour, sur Twitter, l’Oreille tendue énumérait les traits du «lexique indispensable du Montréalais de 11 ans (du moins dans NDG)» :

Sérieux ?
Avoue
Super de + adjectif.
Shit !

Une publicité télévisée qui tourne actuellement a rappelé à l’Oreille une expression à ajouter à cette liste : tu me niaises (! / ?).

(Un restaurateur chinois a tout fait pour attirer la clientèle et il est découragé par l’offre imbattable d’un concurrent. Il explique cela à sa femme en chinois, qui lui répond dans la même langue. En sous-titre : «Tu me niaises !»)

L’expression marque l’incrédulité. Synonyme : tu te fous de ma gueule.

On la prononce d’au moins trois façons. Exclamative : Tu me niaises ! Interrogative : Tu me niaises ? Détachée : Tu me ni ai ses.