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Pat Quinn, Maurice Richard et l’Union Jack

Pat Quinn, qui vient de mourir à 71 ans, a été joueur de hockey, entraîneur et administrateur d’équipes professionnelles.

Au moment de la mort de Maurice Richard, le plus célèbre joueur de la plus célèbre équipe de hockey au monde, Quinn est interrogé par le Calgary Herald. Il souhaite montrer que celui qu’on surnomme le Rocket n’est pas seulement un symbole pour les Québécois, mais qu’il l’est pour tous les Canadiens :

He was [a] symbol of struggle to all Canadians, not just Quebecers. […] For my generation, he symbolized the desire to get out from under the British flag, that we were no longer a colony and we had to stand on our own as a country. He made us proud to be Canadian (1er juin 2000, p. A3).

Personne, ni avant ni après lui, n’aura essayé de lier Richard et l’émancipation canadienne d’avec la couronne de Grande-Bretagne («the British flag»). On ne dit généralement pas du Rocket qu’il a aidé le Canada à ne plus se sentir comme une colonie («we were no longer a colony») et qu’il aurait rendu ses compatriotes fiers d’êtres canadiens («proud to be Canadian»).

Même sur la glace, il y aurait deux solitudes.

La langue inutile

Guy Demers est président du chantier sur l’offre de formation collégiale du gouvernement du Québec. Dans le rapport final de ce chantier (!), déposé en juin 2014, on aborde la question de l’échec de certains cégépiens à l’épreuve finale de français dans les collèges du Québec (un échec à cette épreuve empêche la diplomation). On peut donc (?) lire ceci dans la section «Recadrer l’épreuve uniforme en langue d’enseignement dans un environnement pédagogique» (p. 137) :

Au lieu de condamner à la non-diplomation ceux qui échouent à l’épreuve, ne pourrait-on pas répondre aux besoins de ces étudiants en introduisant plus de souplesse dans de possibles choix à l’intérieur de la formation générale pour répondre à leur besoin en maîtrise de la langue ? […] plus de souplesse dans la formation générale en réponse a une plus grande diversité des besoins des jeunes en continuité de formation [?] serait certainement à considérer, après toutes ces années d’échecs sans cesse répétés d’une partie de la population étudiante souhaitant obtenir le diplôme au terme des études.

Notre société peut-elle se permettre un tel gaspillage de ressources humaines après avoir tant investi dans la formation de ses jeunes ? Malgré le tabou que comporte toute remise en question touchant la langue au Québec, il nous semble qu’on devrait oser se poser une telle question en vue d’amorcer une réflexion objective et la mise en place de changements appropriés. En toute logique, ou bien on a le devoir d’assouplir le contenu de la formation générale pour offrir de réelles opportunités [sic] de formation à ceux qui en démontrent le besoin, ou bien on a la responsabilité de modifier le statut de l’épreuve uniforme en langue d’enseignement pour la retirer des conditions de sanction. Une urgente réflexion s’impose.

Dans un éditorial du 27 octobre 2014, sous la plume d’Antoine Robitaille, le quotidien le Devoir s’en prend à la possibilité, évoquée par Yves Bolduc, le ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport du Québec, de donner suite à cette recommandation du rapport et d’envisager que des cégépiens puissent recevoir leur diplôme même sans avoir réussi l’épreuve uniforme de français. Titre de l’éditorial ? «Dévalorisation

Trois jours plus tard, dans le même journal, réponse de Guy Demers, «La dévalorisation de quoi, au juste ?». On pourrait tout citer de ce texte. On se contentera de deux passages.

«Quelques mois avant la fin de leurs études, [plusieurs étudiants] sont soumis à l’épreuve uniforme en langue d’enseignement, qu’ils échouent. Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois… après trois et le plus souvent quatre années de formation dans les programmes d’études techniques les plus exigeants.»

Peut-on vraiment dire que les programmes sont «exigeants» si on peut réussir leurs cours tout en ayant de graves problèmes de langue ?

«Plutôt que de brandir des épouvantails, ne devrait-on pas chercher à aborder, avec courage et sérénité, les possibles changements qui nous permettront de mieux soutenir la réussite éducative des jeunes qui nous confient leur projet de formation !»

Peut-on, sans rire, séparer la maîtrise de la langue de la «réussite éducative des jeunes» ?

Édifiant.

Propageons les Lumières !

Le quotidien montréalais la Presse, du 17 au 22 septembre 2014, a sondé 1000 Québécois sur leur culture générale. La présentation du projet est ici; le questionnaire, . (L’Oreille tendue a fait partie des quatre personnes invitées à préparer la liste des 33 questions soumises aux sondés.)

Les résultats ont été rendus publics ce matin. Ce serait la cata : le taux moyen de réussite, parmi les 863 répondants retenus, est de 42 % (47,7 % chez les hommes; 36,6 % chez les femmes).

Les questions étaient réparties en secteurs. En ordre décroissant de réussite, cela a donné : Politique, sociologie, philosophie; Arts; Histoire et géographie; Science et technologie; Sports; Économie.

Dans «Histoire et géographie», il y avait la question suivante (c’était la 11e) :

Le nom donné au XVIIIe siècle européen rappelle que cette époque s’est voulue celle de la raison, du progrès et de la lutte contre les superstitions et contre l’obscurantisme, notamment religieux. Quel est ce nom ?

On pouvait choisir sa réponse parmi les cinq choix suivants :

A) Lumières
B) Renaissance
C) Moyen Âge
D) Révolution industrielle
E) Modernité

Le taux de réussite ? 24 %. Pour la dix-huitiémiste qu’est l’Oreille, c’est dur.

Le résultat est légèrement meilleur chez les personnes qui ont fréquenté l’université (35 %), chez les hommes (30 %), chez les 18-34 ans (41 %), chez les non-francophones (33 %), dans la région de Montréal (29 %) et chez ceux qui gagnent plus de 100 000 $ par année (28 %).

C’est donc chez les jeunes qu’il y a le plus grand nombre de bonnes réponses. Ne désespérons pas (tout à fait).

 

[Complément]

L’Oreille a parlé des résultats du sondage au micro de Caroline Proulx (émission radiophonique Tête de Proulx, Radio 9, Montréal). Ça se réécoute de ce côté.

Maurice Richard, Stephen Harper et Don Cherry

Réglons une chose : la décision du gouvernement fédéral canadien de renommer le pont Champlain en pont Maurice-Richard, si elle devait s’avérer, est un cas patent de populisme. Venant du gouvernement actuel, cela ne surprendra personne. Voilà un appareil politique qui aime se réclamer du «peuple», quoi que soit le «peuple».

Cette possible transformation s’inscrit également dans un autre cadre, historique plus que politicien celui-là. Le gouvernement du Parti conservateur du Canada souhaite, de toute évidence, récrire l’histoire du pays.

Atténuer la présence de Champlain dans le paysage onomastique québécois, c’est oblitérer le Régime français et les voyages d’exploration et de fondation du XVIIe siècle. Choisir un personnage mort il y a quatorze ans, c’est priver l’histoire du Québec d’épaisseur. Lancer un débat sans raison évidente, c’est se donner la possibilité d’imposer sa vision historique, alors que le nom du pont Champlain n’a jamais été l’objet de polémiques.

On peut rapprocher cette volonté (supposée) de plusieurs actions entreprises depuis 2006 par le gouvernement de Stephen Harper. Dans un article éclairant et nuancé paru plus tôt cette année, l’historien Yves Frenette a bien montré combien la «politique mémorielle et patrimoniale» de ce gouvernement (p. 33) a pour objectif de refonder l’histoire du Canada. Qu’il s’agisse de la défense de la monarchie et du passé militaire «national», de la commémoration de la guerre de 1812, de la transformation du Musée canadien des civilisations en Musée canadien de l’histoire ou de l’affaiblissement du mandat de Bibliothèque et Archives Canada, une nette volonté de revoir les bases de l’identité canadienne, notamment en insistant sur sa «britannicité» (p. 35), est visible dans les politiques du gouvernement conservateur.

Que vient faire Maurice Richard là-dedans ? Si l’on pense, au Québec, que l’on veut célébrer en lui, par la dénomination d’un pont, un héros national québécois, on risque de déchanter rapidement. Il y a fort à parier que ce Maurice Richard sera présenté, par le gouvernement actuel d’Ottawa, comme un héros canadian. Ce choix devrait être cohérent, pour le dire encore une fois avec Yves Frenette, avec son «entreprise de refondation nationale» (p. 35).

On a en effet tendance à oublier que Richard est un héros «d’un océan à l’autre», comme on disait à une époque. Don Cherry — oui, Don Cherry — l’avait bien vu : «People in Quebec loved the Rocket, but he was our hero, too» (Calgary Herald, 1er juin 2000). À Ottawa, on le sait.

 

[Complément du 5 novembre 2014]

Comme elle a beaucoup écrit sur Maurice Richard, l’Oreille tendue a été pas mal sollicitée ces jours derniers.

On a pu l’entendre à la radio de la CBC (Daybreak, 3 novembre 2014, à 5 minutes 30 secondes).

On a pu la voir à la télévision, itou de la CBC (CBC News Montreal, 3 novembre 2014).

On a pu la lire sur le journal :

Corriveau, Jeanne, «Pont Maurice-Richard. Coderre aurait préféré garder le nom de Champlain», le Devoir, 4 novembre 2014 p. A4;

Perreaux, Les, «Option to Rename Champlain Bridge after Maurice Richard Opens Debate», The Globe and Mail, 5 novembre 2014.

 

Références

«Au revoir, Maurice», The Calgary Herald, 1er juin 2000, p. A3.

Frenette, Yves, «L’embrigadement du passé canadien : les politiques mémorielles du gouvernement Harper», Annales canadiennes d’histoire / Canadian Journal of History, 49, 1, printemps-été 2014, p. 31-47. Version anglaise : p. 49-65.

Melançon, Benoît, les Yeux de Maurice Richard. Une histoire culturelle, Montréal, Fides, 2006, 279 p. 18 illustrations en couleurs; 24 illustrations en noir et blanc. Nouvelle édition, revue et augmentée : Montréal, Fides, 2008, 312 p. 18 illustrations en couleurs; 24 illustrations en noir et blanc. Préface d’Antoine Del Busso. Traduction : The Rocket. A Cultural History of Maurice Richard, Vancouver, Toronto et Berkeley, Greystone Books, D&M Publishers Inc., 2009, 304 p. 26 illustrations en couleurs; 27 illustrations en noir et blanc. Traduction de Fred A. Reed. Préface de Roy MacGregor. Postface de Jean Béliveau. Édition de poche : Montréal, Fides, coll. «Biblio-Fides», 2012, 312 p. 42 illustrations en noir et blanc. Préface de Guylaine Girard. URL : <http://www.lesyeuxdemauricerichard.com/>.

P.S.—Merci à @fdlaramee d’avoir fait connaître à l’Oreille tendue le texte de Frenette.