Au tournant du siècle dernier

Sylvie Brunet, les Mots de la fin du siècle, 1996, couverture

Quels étaient les mots, les usages et les images populaires à la fin du XXe siècle ? Sylvie Brunet en avait dressé la cartographie dans les Mots de la fin du siècle (1996).

L’ouvrage n’a perdu ni son intérêt ni son actualité. Certains des «modismes» (expressions à la mode) repérés alors ont toujours cours : grave, j’te dis pas, délocaliser, quelque part. Les propos sur le tutoiement (p. 193-197), et notamment celui de Patrick Bruel (on est en 1996…), font mouche, aujourd’hui comme hier. L’économie des mots de liaison sévissait déjà (p. 156-159). L’emprise des médias n’a pas changé : «Notre koinè à nous, c’est le médiatique» (p. 248). Les exemples sont nombreux et bien choisis.

À la lecture, un constat s’impose : l’état de discours que décrit Sylvie Brunet est encore, pour une bonne part, celui dans lequel nous vivons, en France comme au Québec.

Une citation, pour terminer ce bref éloge : «La mayonnaise qui prend évoque un phénomène d’adhésion collective, spontanée et aléatoire, et revient à “réussir dans une entreprise” tandis que le soufflé qui retombe signifie “échouer dans quelque chose”. Étrange langue que celle des images où le soufflé peut incarner l’antithèse de la mayonnaise !» (p. 88)

Référence

Brunet, Sylvie, les Mots de la fin du siècle, Paris, Belin, coll. «Le français retrouvé», 29, 1996, 254 p.

Barack Obama est noir

Barack Obama, Dreams from my Father, 1995, couverture

Forte lecture que celle du premier livre de Barack Obama, Dreams from my Father. A Story of Race and Inheritance — pour l’écriture, pour le parcours, pour la conviction, pour l’absence d’artifice (Barack Obama n’est pas Bill Clinton).

Pour la langue aussi. Elle est un des thèmes du livre : ce que les mots permettent de faire, ce qu’ils interdisent, soit parce qu’ils manquent, soit parce qu’ils blessent. Elle est aussi un révélateur.

Comment Barack Obama se définit-il ? Comme Noir : «I was trying to raise myself to be a black man in America […]» (p. 76). Sauf erreur, il n’a recours qu’une seule fois à l’expression devenue courante aux États-Unis de «African-American» (p. 134), alors que l’étiquette aurait si bien pu lui convenir, lui fils d’un père africain et d’une mère américaine.

Voilà quelqu’un qui appelle les choses par leur nom.

Référence

Obama, Barack, Dreams from my Father. A Story of Race and Inheritance, New York, Three Rivers Press, 2004 (1995), 457 p.

Faune politique

Expression un brin sibylline dans le Devoir de ce samedi, sous la plume de Louis Hamelin : «la lutte larvée qui continue d’opposer les tenants du “projet de société” aux caribous, ou partisans pressés de l’indépendance pure» (12-13 septembre 2009, p. F4).

Caribous ? Il ne doit pas s’agir du renne du Canada, le Rangifer tarandus, qu’on voit mal discuter avec «les tenants du “projet de société”». Mais alors ?

Il s’agit en fait d’une créature politique qui existe de longue date — le militant-indépendantiste-québécois-pur-et-dur —, à laquelle on a trouvé une nouvelle étiquette.

Dès 2006, Patrick Bourgeois et René Boulanger postulaient une opposition nette : «Le courage d’un côté, et la peur de l’autre. Voilà ce qui différencie les purs et durs des réalistes, les caribous des farouches chevreuils à l’œil toujours larmoyant, les oreilles bien campées sur la nuque, effrayés par le moindre bruit.»

Le 17 avril 2008, sur le site AmériQuébec.net. Le portail de l’Amérique francophone, Louis-Joseph Benoit se montrait plus ouvert, quand il publiait un texte intitulé «Le “call” aux caribous» : «Cet article est un appel [«call»] à la mobilisation modestement lancé en tout respect à ceux que j’appelle avec affection, taquinerie et un certain sens historique “les caribous”, mes sœurs et frères compatriotes dans ce combat pour l’indépendance du Québec que nous menons.»

Double paradoxe. D’une part, pour défendre l’indépendance québécoise, les purzetdurs se réclament d’un animal qui est le «symbole du Nord canadien» (l’Oreille souligne). D’autre part, la mémoire collective n’a pas oublié la noyade de 10 000 caribous en 1984 dans la Caniapiscau, pour cause de mauvaise gestion du niveau d’eau de cette rivière.

De la mort collective comme symbole d’indépendance nationale ?

Le message ne passait plus

Motif fréquent de congédiement d’entraîneur dans le sport professionnel. Ne s’emploie que dans un sens : du haut vers le bas, du chef vers ses employés. Exemple : «Il semble que le message n’ait pas passé, comme ils disent dans les arénas» (la Presse, 8 juillet 2009, Sports, p. 6).

Du temps où il était entraîneur, on a pu utiliser ce motif pour expliquer le sort réservé à Jacques Demers. Ça ne risque pas de lui arriver au Sénat, où il a un contrat garanti (pour rester dans le jargon sportif) de dix ans.

Jacques Demers et moi

En 2005 paraissait, sous la signature de Mario Leclerc, Jacques Demers en toutes lettres, l’autobiographie d’un ancien entraîneur de hockey professionnel, devenu commentateur. Demers y révélait son analphabétisme. Depuis, il aurait commencé à apprendre à lire et à écrire.

Hier, le premier ministre du Canada, Stephen Harper, a nommé Demers sénateur. Sénateur ? «Le sénateur consacre une partie de la semaine dans la salle du Sénat en débats sur des projets de loi mais c’est en comité qu’il approfondi [sic] chaque projet. C’est là qu’il accomplit le travail le plus ardu et le plus stimulant. Les sénateurs passent de longues heures en réunion discussions et consultations [sic] à relever les forces et les faiblesses d’un projet de loi et parfois à proposer des modifications à y apporter. La plupart des sénateurs siègent à au moins deux comités ou sous-comités. Les réunions hebdomadaires du caucus de leur parti et la rédaction de discours [!!!] pour leur participation à différentes manifestations occupent aussi une partie de leurs journées déjà chargées» (source : Parlement du Canada).

Jacques Demers sénateur ? Les mots nous manquent. À lui aussi.

Référence

Leclerc, Mario, Jacques Demers en toutes lettres, Montréal, Stanké, 2005, 583 p. Ill. Préface de Bertrand Raymond.