Portraits au gris et au noir

1.

«Il savait bien que le commissaire Pigeac était là, derrière son dos, à la table des quarante à cinquante ans. Il l’avait vu entrer, en pardessus gris, un chapeau gris sur la tête, le visage gris. Il faisait penser à un poisson, à une merluche terne, et gardait toujours un sourire froid aux lèvres, comme pour laisser entendre qu’il en savait long.»

Georges Simenon, les Fantômes du chapelier, Paris, Presses de la Cité, 1986 (1949), 189 p., p. 52.

2.

«In the Town Car Gil sits in the front seat, dressed sharp. Black shirt, black tie, black jacket. He dresses for every match as if it’s a blind date or a mob hit.»

Andre Agassi, Open. An Autobiography, New York, Vintage Books, 2010 (2009), 385 p., p. 11.

On n’est jamais si bien…

«Here laboured Mr. Furlong senior, the father of the Rev. Edward Fareforth. He was a man of many activities; president and managing director of the companies just mentioned [Hymnal Supply Corporation; Hosanna Pipe and Steam Organ Incorporated; Bible Society of the Good Shepherd Limited], trustee and secretary of St. Asaph’s, honorary treasurer of the university, etc.; and each of his occupations and offices was marked by something of a supramundane character, something higher than ordinary business. His different official positions naturally overlapped and brought him into contact with himself from a variety of angles. Thus he sold himself hymn books at a price per thousand, made as a business favour to himself, negotiated with himself the purchase of the ten-thousand-dollar organ (making a price on it to himself that he begged himself to regard as confidential), and as treasurer of the college he sent himself an informal note of enquiry asking if he knew of any sound investment for the annual deficit of the college funds, a matter of some sixty thousand dollars a year, which needed very careful handling. Any man — and there are many such — who has been concerned with business dealings of this sort with himself realizes that they are more satisfactory than any other kind.»

Stephen Leacock, «The Rival Churches of St. Asaf and St. Osoph», dans Arcadian Adventures with the Idle Rich (1914), reproduit dans Michael Benazon (édit.), Montreal mon amour. Short Stories from Montreal, Toronto, Deneau, 1989, xix/290 p., p. 1-18, p. 11.

Description peu flatteuse du jour

«Pas assez fous pour mettre le feu, mais pas assez fins pour l’éteindre !»

Éric Dupont, la Fiancée américaine, Montréal, Marchand de feuilles, 2015 (2012), 877 p., p. 146.

P.-S. — S’agissant du sens du mot innocent au Québec, l’Oreille tendue avait évoqué la prédilection de sa mère pour cette phrase.

 

[Complément du 27 mai 2016]

Autre occurrence, avec précision géographique et évaluation linguistique, chez le même auteur : «Pas assez fous pour mettre le feu, mais pas assez fins pour l’éteindre, c’est ce qu’ils disaient de ses oncles à Rivière-du-Loup. Avouez que c’est coloré comme langage» (p. 846).

Un portrait de Marc Denis

Gilles Marcotte, le Poids de Dieu, 1962, couverture

 

«Pourtant, ce soir-là, le premier moment d’exaltation passé, Claude avait senti que leur amitié ne résistait pas au temps. Seul Marc Denis continuait d’habiter la zone où ils s’étaient rencontrés. D’une intelligence brillante, travailleur infatigable, cultivé comme il n’est guère habituel dans son milieu, on l’avait affecté à l’enseignement au grand séminaire. Claude éprouvait un plaisant vertige à se laisser entraîner par lui d’un point à l’autre du vaste domaine intellectuel où Marc se mouvait avec une aisance prodigieuse. De saint Thomas à André Gide, de Platon à quelque théorie scientifique, c’étaient des rapports d’une rapidité fulgurante, établis par une intelligence jamais en repos. Mais, pour Claude, le point de saturation est venu plus tôt que d’habitude. Au grand séminaire, déjà, quand il baignait dans une atmosphère d’intense ferveur théologique, il lui arrivait d’être lassé par la haute voltige de Marc Denis. Maintenant, le fil est coupé» (p. 63-64).

P.-S. — On ne confondra pas ce Marc Denis, personnage d’un roman de Gilles Marcotte, le Poids de Dieu, paru en 1962, avec l’ex-cerbère de la Ligue nationale de hockey qui porte le même nom.

Référence

Marcotte, Gilles, le Poids de Dieu, Paris, Flammarion, 1962, 218 p.