Portrait psychotique du jour

 

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, 2020, couverture

(Quand paraît un nouveau livre de Jean Echenoz, cela se célèbre. Vie de Gérard Fulmard venant de paraître, célébrons pendant quelques jours.)

«Francis Delahouère, assistant de Joël Chanelle : aspect sphéroïdal voisin de celui-ci mais en version effilochée, imprécise, mal rangée. Sa cravate dépasse derrière le col de sa chemise, ses cheveux sont rétifs et ses vêtements, même neufs, paraissent élimés aux extrémités, il ressemble au portrait de Chanelle exécuté par un enfant psychotique.»

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, Paris, Éditions de Minuit, 2020, 235 p., p. 65-66.

L’art du portrait de surface

Philip Roth, American Pastoral, 1997, couverture

«I was impressed, as the meal wore on, by how assured he seemed of everything commonplace he said, and how everything he said was suffused by his good nature. I kept waiting for him to lay bare something more than his pointed unobjectionableness, but all that rose to the surface was more surface. What he has instead of a being, I thought, is blandness — the guy’s radiant with it. He has devised for himself an incognito, and the incognito has become him.»

Philip Roth, American Pastoral, New York, Vintage Books, 1997, 423 p., p. 23.

L’art du portrait presque anachronique

Jean-Philippe Toussaint, la Clé USB, 2019, couverture

«John Stavropoulos, physique d’acteur, avec sa sempiternelle gabardine beige et ses cheveux blonds ondulés qui tiraient sur le roux, avait un physique démodé et presque anachronique. Il portait de fines moustaches, relevées aux extrémités, qu’il devait enduire de gel pour façonner souplement entre ses doigts le tranchant effilé des crocs. Les lèvres boursouflées, le teint pâle et le visage hautain, il avait une allure de monarque espagnol peint par Vélasquez, avec cette morgue molle dans le menton, cette lassitude boudeuse, distante, aristocratique, cette rouerie un peu éteinte. Parfois, quand il vous regardait fixement de ses yeux globuleux, on pouvait craindre qu’il n’allât tenter de vous hypnotiser sur le sofa. Puis, ses traits se relâchaient, et il vous adressait un sourire enjôleur qui faisait fondre l’expression de dureté qui recouvrait ses traits quelques instants plus tôt.»

Jean-Philippe Toussaint, la Clé USB, Paris, Éditions de Minuit, 2019, 190 p., p. 37.

Deux portraits maternels

Lula Carballo, Créatures du hasard, 2018, couverture, 2018, couverture

1. Portrait de mère en machine à sous

«À son retour, ma mère porte son masque de clown triste. Dans ses yeux, les rouleaux s’arrêtent sur des symboles dépareillés. La chance ne lui sourit jamais» (p. 41).

2. Portait de mère en monstre

«Ses chandails sont déformés par les pinces à linge qu’elle y accroche. Le panier à lessive posé à ses pieds, elle prend les pinces et les met dans sa bouche. Ma mère est un monstre sympathique avec des dents en bois» (p. 61).

Lula Carballo, Créatures du hasard. Récit, Montréal, Cheval d’août, 2018, 144 p. Ill.

Portrait criminocapillaire du jour

Olympe de Gouges, «Femme, réveille-toi !», 2014, couverture«Tu te dis l’unique auteur de la Révolution, tu n’en fus, tu n’en es, tu n’en seras éternellement que l’opprobre et l’exécration. Je ne m’épuiserai pas en efforts pour te détailler; en peu de mots, je vais te caractériser. Ton souffle méphétise l’air pur que nous respirons actuellement, ta paupière vacillante exprime malgré toi toute la turpitude de ton âme, et chacun de tes cheveux porte un crime.»

Olympe de Gouges, «Pronostic sur Maximilien de Robespierre par un animal amphibie» (5 novembre 1792), dans «Femme, réveille-toi !» Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et autres écrits, édition présentée par Martine Reid, Paris, Gallimard, coll. «Folio 2 €», 5721, 2014, 99 p., p. 73-78, p. 73-74.