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Hypothèse du matin, chagrin

Soit le tweet suivant, de @LucieBourassa : «Souvent, les raisons pour lesquelles on emploie “#sociétal” plutôt que “#social” ou “de la société” m’échappent : “les besoins sociétaux”.»

Exemples récents : «Contrairement au voile islamique, un symbole lourd, il n’y avait là aucun grand enjeu sociétal» (la Presse, 14 juin 2013, p. A21); «Révolutions médicales : se tourner vers la #Procréation médicalement Assistée (#PMA) est-ce médical ou sociétal ?» (@franceculture).

Hypothèse de l’Oreille tendue : sociétal serait-il à social ce qu’est problématique à problème ?

Espèces dissonantes et trébuchantes

L’argent — le mot, pas le fait d’en avoir, ou pas — pose problème, du moins au Québec.

De genre. Les billets verts des voisins du Sud seraient de l’argent américaine. (Il y a bien sûr de l’argent canadienne, mais moins et de moindre valeur.)

De nombre. Il est souvent question, surtout dans les médias, surtout chez ceux qui dépensent, surtout chez ceux qui ne veulent pas dépenser, des argents. «Les argents sont rares.»

De genre et de nombre. «Les argents neuves sont rares.»

De prononciation. On l’entend moins aujourd’hui, mais à une époque il était commun de parler d’argint. Les exemples pullulent dans la bande dessinée Séraphin illustré d’Albert Chartier et Claude-Henri Grignon.

Pour régler la question, quelques-uns ont choisi de remplacer ce mot problématique par un autre, qui est sa version infantilisée : sous. Exemple : «C’est une perte pour les étudiants parce que ce sont des sous que nous aurions dirigés en totalité vers les étudiants» (une vice-rectrice, le Devoir, 13 janvier 2000); «Comment générer du sens et des sous par le travail ?» (le Devoir, 18 septembre 2000). Ce n’est pas mieux.

Remarque

Le mal est ancien. Étienne Blanchard dénonçait l’emploi d’argent au féminin dès 1919 (p. 25). Pour le pluriel, Chantal Bouchard, dans Méchante langue (2012), cite une remarque des années 1840 (p. 149).

P.S.—Comme avion, escalier roulant, autobus et ascenseur, l’argent serait-il un moyen de locomotion ?

Références

Blanchard, Étienne, Dictionnaire du bon langage, Montréal, 1919 (3e édition), 256 p.

Bouchard, Chantal, Méchante langue. La légitimité linguistique du français parlé au Québec, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Nouvelles études québécoises», 2012, 171 p.

Grignon, Claude-Henri et Albert Chartier, Séraphin illustré, Montréal, Les 400 coups, 2010, 263 p. Préface de Pierre Grignon. Dossier de Michel Viau.

Danse digressive

L’Oreille tendue a eu quelques occasions de l’écrire : il arrive qu’on lui indique des expressions qui seraient devenues populaires — faire du pouce sur, dans le fond —, alors qu’elle-même ne les a pas repérées.

Merci, lecteurs.

Elle savait que @PimpetteDunoyer en avait contre l’expression pas de côté.

j’entends que vous allez faire un pas de côté pour traiter hors de la boîte la problématique des expressions galvaudées ? (16 mai 2013).

MT @larrysa CHORÉGRAPHIE Sur nouvelle app du Monde on trouve “des pépites qui font faire au lecteur un pas de côté” (sic) (5 avril 2013).

Oh noooooon svp Épargnez vos étudiants et puis ensuite quoi vous allez adopter “Un pas de côté” puis “impacter” ? (27 février 2013).

Puis, en deux jours, l’Oreille tombe deux fois sur l’expression, dans la bouche d’un collègue historien, puis dans les pages du Devoir :

Cette saison, à 82 ans, [Jacques Laurin] s’offre un pas de côté en racontant sa vie dans Chroniques d’un homme heureux (18-19 mai 2013, p. F6).

Merci, lectrice. Bien vu.

Les dix commandements

L’Oreille tendue enseigne, et notamment aux nouveaux doctorants en littératures de langue française de l’Université de Montréal.

Ci-dessous, les dix commandements, qui sont évidemment trente trente-sept quarante-deux quarante-six, qu’elle remet (parfois) à ces étudiants. D’aucuns la trouveront obsédée par la correction typographique et par la méfiance envers quelques mots et expressions (à partir du quatorzième commandement); elle ne s’en défendra pas.

I. De la normalisation, sans cesse tu t’assureras.

II. Jamais le souligné et l’italique tu ne mêleras; l’un ou l’autre tu choisiras.

III. Jamais de double espace tu ne taperas.

IV. À l’intérieur des guillemets, l’appel de note tu placeras.

V. Aux citations en retrait (celles de plus de cinq lignes), de guillemets jamais tu ne mettras.

VI. Des références précises, toujours tu donneras.

VII. En cas de doute, le Girodet (Dictionnaire Bordas des pièges et difficultés de la langue française, Paris, Bordas, coll. «Les référents», 2001, 896 p.), le Malo (Guide de la communication écrite au cégep, à l’université et en entreprise, Montréal, Québec/Amérique, 1996, 322 p.) ou le Petit Robert tu consulteras.

VIII. La pagination, tu feras.

IX. Dans les notes, le prénom des auteurs avant leur nom tu mettras.

X. Plusieurs fois tu te reliras.

XI. De l’espace tu laisseras, en élargissant les marges et en utilisant l’interligne double.

XII. Une seule sorte de guillemets, tu emploieras.

XIII. Dans ta bibliographie finale, seuls les textes cités tu mettras (et non tous les titres consultés).

XIV. Du verbe «être», tu n’auras pas peur.

XV. Du verbe «avoir», tu n’auras pas peur non plus.

XVI. L’expression «suite à», jamais tu n’utiliseras, car elle est du langage commercial; «à la suite de», tu préféreras.

XVII. Dans les titres de noblesse (le marquis de Sade, la duchesse du Maine), jamais la majuscule initiale tu ne mettras.

XVIII. «S’attarder» et «s’attacher», tu ne confondras pas, car le premier veut dire «perdre son temps».

XIX. «Démontrer» (qui est prouver) et «montrer» (qui est faire voir), tu ne confondras pas non plus.

XX. De la majuscule, tu useras avec parcimonie et, dans le doute, tu t’abstiendras.

XXI. «Donc» et les autres mots de transition, tu emploieras le moins possible.

XXII. Les siècles, toujours en romains tu écriras (XVIIIe siècle, etc.).

XXIII. Aucune phrase tu ne commenceras par «Mais» (sauf sur le mode interrogatif), «Car» (c’est un crime), «Et».

XXIV. Jamais tu n’oublieras que le mot «niveau» n’est approprié que là où il y a une hiérarchie. Tu te rabattras au besoin sur «en cette matière» ou «sur ce plan».

XXV. Le verbe «se vouloir», de ton vocabulaire tu chasseras.

XXVI. De l’usage abusif de «certain» et de «sembler», tu te méfieras.

XXVII. Dans «comme étant», tu te souviendras qu’«étant» est inutile.

XXVIII. Dans «de par», tu n’oublieras pas que «de» est inutile.

XXIX. Pour ne pas mettre ta vie en péril, tu ne confondras pas «problème» et «problématique».

XXX. Pas plus que «mourir» et «décéder».

XXXI. Les accents, tu mettras aux majuscules.

XXXII. Sauf quand il te plaira de déclamer, tu ne mettras «l’emphase» sur rien.

XXXIII. «Mettre à jour» (actualiser) et «mettre au jour» (dévoiler, révéler, faire apparaître), tu ne confondras pas.

XXXXIV. «Décennie» (dix ans) et «décade» (dix jours), tu ne confondras pas plus.

XXXV. De mettre automatiquement et systématiquement une virgule après la conjonction «or», tu t’abstiendras.

XXXVI. Toutes les fois que tu voudras mettre une virgule avant «et», tu te demanderas si c’est bien nécessaire. (Ce ne l’est que dans des cas très précis.)

XXXVII. Jamais tu n’oublieras que le mot «Mémoires», quand il désigne une forme d’écriture autobiographique, prend la majuscule initiale et qu’il est du genre masculin.

XXXVIII. «Voire même» et «et voire même», tu flusheras à tout jamais de ton vocabulaire.

XXXIX. Que «faire» est généralement suffisant et que «faire en sorte» est très souvent inutile, et voire même fautif, tu ne perdras pas de vue.

XL. Si tu souhaites connaître tes descendants, tu ne mettras jamais «à» ou «en» devant «quelque part».

XLI. Jamais tu ne diras ni n’écriras «Comme X le dit quelque part»; toujours tu préciseras où X a dit ce qu’il a dit.

XLII. Que le verbe «attester» est transitif direct et qu’il n’est pas suivi de «de», tu te répéteras quotidiennement.

XLIII. Pour ne pas confondre «surprendre» et «étonner», toujours tu te souviendras de la femme d’Émile Littré. Elle tombe, dit-on, sur son mari en train de connaître bibliquement leur bonne. «Je suis surprise», dit-elle. «Non», répond-il. «Je suis surpris. Vous êtes étonnée.»

XLIV. Des faux futurs de l’indicatif, tu te méfieras. Tu éviteras les phrases comme «Aristophane dira la même chose dans sa pièce», sauf si tu as commencé à écrire avant Aristophane.

XLV. De répéter les prépositions tu te feras une règle, dans tes devoirs, dans tes articles et dans ta thèse (pas dans tes devoirs, tes articles et ta thèse).

XLVI. Au grand jamais tu ne découperas une phrase que tu trouves trop longue pour faire commencer la suivante par «Ce qui». À «Cela» (et pas à «Ceci»), tu auras recours.

À ces commandements de l’Oreille tendue, on pourra en ajouter d’autres, suggérés par ses lecteurs.

Ne pas confondre «dénoter» et «détoner» (Martine Sonnet).

«Remplacer “ainsi que” par “et” n’est pas un péché et peut même alléger le texte» (@PimpetteDunoyer).

«Gare à l’abus du “entre autres”, souvent, une simple énumération suffit (bis).

«J’ajouterais un commandement sur “et ce”, dont on se passerait sans problème» (Mauriche).

La situation pourrait-elle devenir problématique ?

Degré zéro de l’expression, sans adresse.

«C’est quoi le problème ?» (Hockey de rue, p. 108)

On monte d’un cran quand l’interlocuteur est visé.

«C’est quoi ton problème ? demanda Anou en enfilant son chandail» (Meurtres sur la côte, p. 149).

L’ajout d’un juron rend la menace plus nette.

«C’est quoi ton estie de problème ?» (Malgré tout on rit à Saint-Henri, p. 237)

Dans ces exemples, «le / ton problème ?» est une interrogation purement rhétorique : il ne s’agit ni de s’enquérir ni de compatir, mais de faire taire — avec des degrés d’intensité divers.

Références

Grenier, Daniel, Malgré tout on rit à Saint-Henri. Nouvelles, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 2012, 253 p.

MacGregor, Roy, Meurtres sur la côte, Montréal, Boréal, coll. «Carcajous», 12, 2008 (2000), 162 p. Traduction de Marie-Josée Brière.

Skuy, David, Hockey de rue, Montréal, Hurtubise, 2012 (2011), 232 p. Traduction de Laurent Chabin.