Wikipédia et la mort

L’Oreille tendue mène toute une série de batailles qu’elle sait perdues d’avance : contre l’emploi absolu du verbe quitter, contre la problématique et contre l’euphémisation de la mort (les gens meurent; dans la langue courante, ils ne décèdent pas).

Elle vient cependant de se trouver une alliée inattendue en Wikipédia, à l’article «Mort vs décédé», rubrique «Style encyclopédique». On y lit notamment ceci : «Dans une rédaction encyclopédique, il vaut mieux parler de la “mort” de quelqu’un que de son “décès”. En effet, le mot “décès” est un terme juridique et administratif (acte de décès) […].» Suivent quelques exemples assez réjouissants, où décéder ne peut pas remplacer mourir, par exemple celui-ci : «Le roman de Colleen McCullough paru en 1977 a pour titre Les oiseaux se cachent pour mourir et non pas Les oiseaux se cachent pour décéder

Ne nous réjouissons pas trop vite : «N’étant pas une règle ou une recommandation, cette page ne représente pas forcément l’opinion de la communauté, mais avant tout celle de ses auteurs.»

Réjouissons-nous quand même un tout petit peu.

Portrait de souches

Le Code Québec, 2016, couvertureIl y a quelques semaines paraissait à Montréal l’ouvrage intitulé le Code Québec. Les sept différences qui font de nous un peuple unique au monde. On notera le nous du sous-titre, qui, malgré ce que semblent croire les auteurs, ne va pas du tout de soi (voir ici).

Ne faisons pas durer le suspense : les sept «traits identitaires» (p. 221) qui définiraient «la personnalité québécoise» (quatrième de couverture), «la psyché québécoise» (p. 87, p. 223) ou l’«âme des Québécois» (p. 9) tiendraient dans les mots heureux, consensuel, détaché, victime, villageois, créatif et fier.

Le choix de ces mots et les liaisons qui les unissent sont le fruit d’un travail dont il est répété à plusieurs reprises qu’il est «objectif et scientifique» (p. 237). Histoire d’arrêter leurs choix, les auteurs se seraient notamment appuyés sur une approche relevant de la «sémiométrie» ou de la «sémiologie» (les deux mots sont utilisés indistinctement, alors qu’ils ne renvoient pourtant pas à la même chose).

Le ton de l’ouvrage est nationaliste et triomphaliste, l’hyperbole (notamment autopublicitaire chez Jean-Marc Léger) règne, les lieux communs ne manquent pas, les jugements sont tranchants, particulièrement dans le septième chapitre, «Victime. La peur de l’échec» (en économie, les Québécois ne fonceraient pas assez), plus proche de l’éditorial que de l’analyse. C’est sur un plan différent que l’Oreille voudrait livrer quatre brèves remarques.

Il est difficile de s’affirmer scientifique et, dans le même temps, de parler de la «langue québécoise» (p. 39, p. 93) — cette chose n’existe pas —, pire : en appuyant sa démonstration sur les propos de Denise Bombardier (les auteurs ont un faible pour les commentateurs du Journal de Montréal). Cela n’est pas sérieux.

Ça ne va pas mieux quand il s’agit de comparer le Québec à la France ou aux États-Unis. Ce qui concerne le Québec est appuyé sur des données de toutes sortes; on sera d’accord ou pas, mais elles sont accessibles. Pour la France ou les États-Unis, rien de tel. On se contente d’impressions et de clichés. Sur quoi une phrase comme «Les gens de Québec sont tout simplement plus français que les Français eux-mêmes» (p. 156) peut-elle s’appuyer ? On ne le saura pas.

Le problème est le même quand Léger, Nantel et Duhamel ajoutent aux résultats de leurs enquêtes des bribes d’entretiens. On tombe alors dans des propos de tribunes téléphoniques ou de tavernes :

Plusieurs des personnes que nous avons interviewées ont souligné le détachement des Québécois face à leur réussite ou à leur accomplissement. «L’effort à l’école a disparu et les parents s’en lavent trop souvent les mains», soutient l’animateur de radio Gilles Parent, du 99,3 FM à Québec. Le professeur Jean-Jacques Stréliski parle quant à lui de manque d’ambition, de défaitisme, voire de fatalisme (p. 96).

En quoi ce genre d’opinions peut-il nourrir la réflexion ?

On notera pour terminer que la conception de la culture de l’ouvrage renvoie essentiellement à la culture populaire (festival, chanson, télévision, humour, jeu vidéo, cirque) ou folklorique (Fred Pellerin). La peinture (inexistante), la musique sérieuse et le théâtre (ramenés à Yannick Nézet-Séguin et à Robert Lepage), rien de cela ne ferait partie de l’identité québécoise. Pour avoir droit de cité dans le Code Québec, les créateurs doivent être des vedettes, si possible encensées à l’étranger, et attirer les foules. Le cas de la littérature est révélateur : Pierre Vadeboncoeur est cité, mais comme «avocat syndicaliste et écrivain québécois» (p. 93); Alice Parizeau est «auteure et femme de l’ancien premier ministre Jacques Parizeau» (p. 209). Si on compte le poète Gaston Miron (p. 209), cela fait trois écrivains.

Née native, l’Oreille tendue ne se reconnaît guère dans le portrait dressé par Jean-Marc Léger, Jacques Nantel et Pierre Duhamel, ce qui n’a aucune importance. Il est vrai qu’elle n’a pas d’âme.

P.-S. — Si on se fie aux illustrations de l’ouvrage, l’«Homo quebecensis» (p. 11, p. 23), homme ou femme, est blanc. De souche, bref.

P.-P.-S. — Des hyperboles ? Deux exemples : Céline Dion est «la plus grande interprète francophone de tous les temps» (p. 174); «Il n’y a pas un Québécois qui ne soit pas fier de voir un Aldo là où s’y attendait le moins» (p. 212) — Cher Jacques Nantel, l’Oreille peut vous en nommer quelques-uns.

P.-P.-P.-S. de pion. — Utiliser «versus», parfois plusieurs fois par page ? L’Office québécois de la langue française et l’Oreille itou sont contre. La construction «pourquoi sommes-nous si semblables et si différents de nos compatriotes canadiens ?» (p. 19) ? Non. Confondre mise à jour et mise au jour (p. 19) ? Non. Les Québécois sont «épicuriens» (p. 35, p. 58, p. 66) ? Non. Quitter sans complément d’objet direct (p. 104, p. 107, p. 150) ? Non. Du jargon comme «il a créé Coveo, qui conçoit des engins de consolidation de l’information destinée aux entreprises» (p. 154) ? Non. Internet date du début des années 1990 (p. 185) ? Non. La «génération silencieuse», «née entre 1925 et 1945», «s’est urbanisée» (p. 223) ? Non, le Québec était déjà majoritairement urbain dès le recensement de 1921. «Imager» ? Non (p. 236).

Référence

Léger, Jean-Marc, Jacques Nantel et Pierre Duhamel, le Code Québec. Les sept différences qui font de nous un peuple unique au monde, Montréal, Éditions de L’Homme, 2016, 237 p. Ill.

Vies croisées

Jean-Paul Eid et Claude Paiement, la Femme aux cartes postales, 2016, couverture

 

En avril 1957, Rose Grenier quitte son village gaspésien de Sainte-Émilie-de-Caplan pour Montréal. Le livre s’ouvre sur une lettre de Rose à sa mère : elle part pour Montréal, car elle veut y devenir chanteuse de jazz. Elle ne s’arrêtera pas en chemin : elle sera à Cuba au moment de la prise de pouvoir par Fidel Castro. La chute de Batista, elle y était.

En 1973, un drame bouleversera la vie de Rose, rentrée à Sainte-Émilie-de-Caplan, à tout jamais.

En 2002, conséquence du 11 septembre, un professeur d’université en anthropologie en France, Victor Weiss, se découvre un jumeau, lui qui a été placé en adoption, seul, à sa naissance. On l’a retrouvé grâce à son ADN, mais son parcours familial, au fil des pages, reste sibyllin, ce qui donne lieu à des phrases cocasses : «Ces restes humains sont les vôtres» (p. 51); «je suis décédé à la naissance dans un hôpital de La Havane» (p. 185).

Jean-Paul Eid et Claude Paiement, dans leur roman graphique la Femme aux cartes postales (2015), mêlent avec maîtrise ces trois intrigues, à la fois dans la narration et dans le dessin (en noir et blanc). Deux exemples : les personnages de 2003 côtoient ceux de 1973 dans la même case (p. 218); la fenêtre par laquelle s’enfuit Rose en 1957 est celle qu’empruntera Stéphane, dit Phanou, en 1973, également pour laisser sa famille derrière lui (p. 221). Ce choix de la non-linéarité permet aux auteurs de sans cesse relancer l’intrigue, par la divulgation progressive d’indices.

Leur portrait des années 1950 est particulièrement soigné, textes et dessins à l’appui. En 1957, Montréal est une ville anglaise; le montre l’affichage urbain. De même, le trio McPhee, Rainbow et King, comme son nom ne l’indique pas, est constitué d’un anglophone (le noceur Art Tricky McPhee, par qui les malheurs arriveront) et deux francophones (Rose Grenier est devenue Rosie Rainbow et Roméo Roy, Lefty King). Un jeune garçon jouant dans la rue porte le numéro 9 de Maurice Richard — c’est du hockey (p. 24-26). Robert Charlebois (p. 100-103) et, jazz oblige, Gilles Archambault (p. 103, p. 105) font un tour de piste. On croise le restaurant Ben’s — ce qui rend évidemment nostalgique l’Oreille tendue (p. 32 et suiv.) — et une célèbre boîte de jazz, le Rockhead’s Paradise (p. 56 et suiv.). À New York, les membres du trio dorment au Chelsea Hotel (p. 139). À Cuba, ils croisent Che Guevara (p. 165).

Le hasard joue un rôle capital dans l’intrigue. C’est par lui que Rose retrouve le pianiste Roméo Roy qu’elle était venue chercher à Montréal (p. 32-36). C’est par lui que Victor Weiss, qui ne cesse pourtant de dire qu’il ne croit pas au hasard (p. 70-71, p. 87-88, p. 141, p. 168), retrouve la trace de son frère jumeau (p. 70-71), achète la maison de la mère qu’il n’a jamais connue (p. 98), obtient la preuve que c’est bel et bien sa mère (p. 137) et retrouve, peut-être, son père (p. 226). La Femme aux cartes postales est une réflexion sur le mystère des origines.

La langue populaire y est à l’honneur : «guidoune» (p. 65, p. 109), «secousse» (p. 152), «smatte» (p. 154). On nous fait comprendre que les «blind pigs» (p. 82) sont des «barbottes» (p. 85), ces lieux de débauche illicites. Une formule est récurrente chez Rose : qu’est-cé. Les jurons abondent : ciboire, ostie / stie, tabarnak, calvaire, viarge, simonac («Simonac, Capitaine ! T’as pogné le champ d’aplomb !», p. 88). Nous sommes au Québec : «quitter» est employé sans complément d’objet (p. 164, p. 181); un personnage offre ses «sympathies» au lieu de ses «condoléances» (p. 224); on peut être sur «le gros nerf» (p. 164).

Ces cartes postales doivent trouver leurs destinataires.

P.-S. — Cartes postales ? Quand elle débarque à Montréal, Rose s’écrit à elle-même, pour se souvenir (p. 55). Ses cartes sont reproduites, recto-verso, dans l’ouvrage.

P.-P.-S. — Parmi toutes les allusions, visuelles et textuelles, aux grands noms du jazz, l’Oreille a bien sûr cherché Ella Fitzgerald — et elle l’a trouvée (p. 110).

 

[Complément du 11 octobre 2016]

Jusqu’au 28 janvier 2018, le Musée québécois de culture populaire (Trois-Rivières) accueille l’exposition BDQ : L’art de la bande dessinée québécoise.

On peut y voir cinq éléments de «recherche de personnage» pour Rosie Rainbow et la planche de la page 149 de l’album.

 

Référence

Eid, Jean-Paul et Claude Paiement, la Femme aux cartes postales, Montréal, La Pastèque, 2016, 227 p.

Mises à jour du jeudi matin

De l’article Ayoye

De l’article Déboulonner / Dégonfler

De l’article Identité québécoise familiale trouble

De l’article Les lettres conjugales

De l’article Plagier Voltaire

De l’article Quitter (Simon Durivage)

De l’article Taiseux

De l’article -thèque

Il y a longtemps que nous quittons

Vendredi dernier, l’Oreille tendue déplorait le fait que les Canadiens de Montréal — c’est du hockey — aient échangé Lars Eller et que le Réseau des sports (RDS) ait annoncé l’échange en utilisant le verbe quitter sans complément d’objet direct.

Cet emploi — Eller quitte — est une vieille phobie de l’Oreille : voir deux des livres qu’elle a cosignés avec Pierre Popovic, le Village québécois d’aujourd’hui (2001) et Dictionnaire québécois instantané (2004); voir aussi la rubrique de ce blogue qui est consacrée à ce verbe (38 textes au compteur). Elle sait que c’est une bataille perdue d’avance : ça ne va pas changer.

Dans le Devoir de samedi-dimanche, Simon Durivage, «Journaliste à la retraite», signe un texte d’opinion dans lequel il s’en prend à cet usage :

Pourquoi avons-nous aussi décidé au Québec, depuis quatre ou cinq ans, que le verbe quitter peut s’employer sans complément ? En français, on quitte quelque chose ou quelqu’un, mais on ne quitte pas tout court. Je pars, alors, serait plus juste. Écoutez-nous, écoutez nos reporters, vos collègues de travail, vos amis : «Je quitte à cinq heures». Ou tout bonnement : «Je quitte…»Pourquoi avons-nous tant de difficulté avec le genre des mots ?», 25-26 juin 2016, p. B4)

Oui, la tournure doit être dénoncée. (Merci.)

Non, nous n’avons pas décidé cela «depuis quatre ou cinq ans». L’Oreille se souvient très bien de la première fois qu’elle a entendu quitter sans complément d’objet : c’était il y a… quarante ans. Cela étant, il est vrai que cette façon de parler est devenue omniprésente, mais, à vue d’Oreille, depuis au moins quinze ans.

P.-S. — Cet usage était courant au XVIIIe siècle ? Oui, bien sûr.

 

[Complément du 3 juillet 2016]

Dans le Devoir du 30 juin, sous le titre «Aimer la langue, oui, mais aussi son histoire», la linguiste Nadine Vincent répond à Simon Durivage (p. A7). S’agissant de quitter, elle lui fait remarquer trois choses. Citation de Mme de Staël à l’appui, elle rappelle que l’usage absolu de ce verbe est ancien; c’est incontestable. Elle indique, mais sans le démontrer, que ce n’est pas propre au Québec. Enfin, elle écrit que cet emploi «appartient aujourd’hui au registre familier». Les exemples relevés au fil des ans au Québec par l’Oreille tendue prouvent que ce n’est pas le cas : cette façon d’utiliser quitter est maintenant commune dans les médias et dans la langue politique; on est bien au-delà du «registre familier».

 

[Complément du 3 juillet 2016]

«Je quitte à cinq heures» : cela est «bien attesté en Belgique», confirme le collège @MichelFrancard.

 

Références

Melançon, Benoît et Pierre Popovic, le Village québécois d’aujourd’hui. Glossaire, Montréal, Fides, 2001, 147 p.

Melançon, Benoît, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, Montréal, Fides, 2004 (deuxième édition revue, corrigée et full upgradée), 234 p. Illustrations de Philippe Beha.

Dictionnaire québécois instantanté, 2004, couverture