Archives pour la catégorie Quitter

Se battre pour rien, mais pas seul

L’Oreille tendue croit — elle peut se tromper — que le verbe quitter est transitif : il demande donc un complément d’objet. Je quitte ? Non. Je quitte ma girafe ? Oui.

Au Québec, son attente du CO est souvent déçue. C’est un de ses combats perdus d’avance. (Voir la catégorie Quitter ici.)

Elle a néanmoins des alliés, par exemple Gilles Pellerin ou Marie-Éva de Villers.

Et Stéphane, une narratrice de Jean-François Chassay dans son roman l’Angle mort (2002) :

il faut […] téléphoner systématiquement à la radio quand un journaliste dit «l’événement que je vous parle» ou «il a quitté» sans complément, pour demander qu’on le foute à la porte, parce qu’il n’y a rien de pire que les incultes suffisants qui se croient en train de bien perler (p. 120);

Pour parler en bon québécois, Richard au niveau de son vécu, il a quitté. Intransitif à part ça ! Ben oui Claire, calvaire, je sais bien que la langue évolue, mais quand on fabrique une faute de français pour donner l’impression de parler avec distinction, entre nous, on a l’air profondément imbécile, franchement ! (p. 167)

Il est agréable de se sentir moins seul.

Référence

Chassay, Jean-François, l’Angle mort, Montréal, Boréal, 2014, 326 p.

Langue de campagne (32) : le débat des chefs, prise deux

Le 21 mars, l’Oreille tendue rendait compte du débat télévisé de la veille, sur les ondes de Radio-Canada, entre les quatre chefs des principaux partis aux élections québécoises du 7 avril : Philippe Couillard (Parti libéral du Québec), Françoise David (Québec solidaire), François Legault (Coalition avenir Québec), Pauline Marois (Parti québécois).

Autre débat hier soir, sur le réseau TVA, avec les mêmes participants, sous le titre Face à face Québec 2014. Selon son présentateur, l’«enjeu» était «énorme» (euphémisme : ça se discute).

Ci-dessous, nouveaux commentaires sur la langue des participants, organisés en sept thèmes.

Parler entre soi

«GMF», «C3S», «Rapport Moisan» : vous comprenez ce que cela veut dire ? Vous avez intérêt. Les candidats, eux, ne se donnaient pas la peine de préciser de quoi il s’agit (Groupe de médecine familiale, Centres de santé et de services sociaux, Rapport de la commission d’enquête sur le financement des partis politiques présidée par Jean Moisan en 2006). Ils parlaient entre eux, pour eux.

La langue de la gestion

Il existe toutes sortes de façons de parler politique. Celle qui dominait hier ? La langue des gestionnaires : «donner des services», «vraie imputabilité», «livrable», «bonifier, supporter, accompagner», «24/7», «50 % de l’actif et du passif», «plan d’affaires», «qualifications», «livrer la marchandise», «entrepreneur», «structurite». Ce vocabulaire était partagé par tous — dans des proportions inégales, il est vrai, de beaucoup (François Legault) à peu (Françoise David).

Bouette

Il y a une campagne électorale : on s’insulte. Dans les médias, on a beaucoup employé les mots boue, bouette, voire bouettisation pour désigner ces insultes. Seul Philippe Couillard a abordé cette question : «Mon programme pour Québec, ce n’est pas la boue.» Qu’on se le dise.

Anglicismes

Supporter pour soutenir ? Non. Graduer en médecine ? Non. Aucune évidence (au sens de preuve) ? Non.

Tics locaux

Les chefs des quatre partis sont québécois. Ils utilisent donc des tics propres au Québec. Des exemples ? François David : «C’est tellement pas mon impression.» Philippe Couillard : «J’ai quitté en 2008.» Pauline Marois : «reviser» (au lieu de réviser). François Legault : personne ne parlerait «de t’ça» (pour de ça).

Absences

Sauf erreur, le mot culture n’a été prononcé que deux fois en deux heures (à 21 h 23 et à 21 h 58). Cela étant, personne n’a parlé de merde ni de couilles. On se console comme on peut.

Bestiaire

Deux éléphants («dans la pièce») : Arthur Porter, aujourd’hui accusé de fraude, ex-associé de Philippe Couillard; le compte en banque de ce dernier à Jersey. Et quelques centaines de milliers de dindons.

Cas de conscience

Le syndicaliste Michel Arsenault, qui préside la Fédération des travailleurs du Québec, passe à autre chose. Ce qu’on entend à son sujet à la Commission d’enquête sur l’industrie de la construction, dite Commission Charbonneau, l’a sûrement aidé à prendre sa décision. Ce n’est pas jojo.

Pourtant, il ne semble pas avoir de remords. C’est du moins ce que rapporte la Presse : «Arsenault quitte “la conscience libre”» (26 novembre 2013, p. A6).

Le journal, lui, en aura, des remords, dès le lendemain. La caricature de Serge Chapleau est en effet intitulée «Michel Arsenault part “la conscience libre”» (p. A26).

Le dessinateur sait qu’il ne faut pas confondre le verbe transitif quitter et le verbe partir; ce ne sont pas des synonymes. Malheureusement, les correcteurs de la Presse l’ignorent.

P.S.—Autre lecture possible du même titre : il a quitté sa conscience ? Mais ça explique tout !

 

[Correction]

Grâce au commentaire ci-dessous, l’Oreille tendue apprend que les correcteurs de la Presse, après la mise en ligne de ce billet ce matin, ont décidé d’ajouter une faute à la caricature de Chapleau. Il avait écrit, correctement, «part». On a remplacé ce «part» par un «quitte» fautif. Beau travail, la Presse !

Montréal country

Griffintown, édition de poche, 2013

Griffintown (2012), de Marie-Hélène Poitras, est un roman ambitieux. L’auteure y prend un quartier montréalais, celui du titre, pour en faire un lieu légendaire, mythique, épique (p. 162).

«Cette petite civilisation cochère et ses lois à l’ancienne» (p. 65) n’est pas la ville autour d’elle, ni même la réalité (p. 166). L’air de ce «Far Ouest» est différent de celui qu’on respire ailleurs, «poudré d’or» (p. 188). Avec les quartiers qui l’environnent, par exemple le «Far Est», les frontières sont (presque) étanches. Surtout, on y rencontre des personnages, hommes et bêtes, «plus grand[s] que nature» (p. 186).

Il y a les «hommes de chevaux» (passim), ceux qui conduisent les calèches du Vieux-Montréal et qu’on voit dans les rues de la ville comme dans l’écurie qui les héberge, eux et leur cheval; Boy, «Le cheval fondateur», celui dont la tête empaillée trône à l’Hôtel Saloon (p. 49); Mignonne, «la meilleure jument de Griffintown, la plus belle, la plus brave» (p. 57), «la Pégase mythique immaculée qui veille sur les chevaux de calèche» (p. 88), aujourd’hui morte; Laura Despatie, «la Mère», sorte de Ma Dalton mâtinée de pleureuse sicilienne; un shylock, «la Mouche», qui est le demi-frère de la Mère; Billy, le «dernier Irlandais»; Marie, «que l’on nommera un jour la Rose au cou cassé» (p. 25); d’autres, chacun avec sa triste histoire.

Griffintown commence par un meurtre, celui de Paul Despatie, «propriétaire de l’écurie et seigneur du domaine» (p. 15), et se termine par un incendie apocalyptique, dès longtemps annoncé et parfaitement nécessaire dans la logique tragique du récit. Il sera causé par «Ceux de la ville», fonctionnaires, promoteurs et mafieux, les «hommes à chapeaux noirs» (p. 186), rassemblés pour mettre la main, à tout prix, sur l’écurie, ce «château de tôle raboutée» (p. 179) :

Dans un gratte-ciel du centre-ville érigé en périphérie du Far Ouest, Ceux de la ville réunionnent autour d’une maquette du Projet Griffintown 2.0. Sur le site de l’écurie, là où s’emmêlent en rampant, façon jardin anglais, chardons, gueules-de-loup et fleurs de trèfle, s’élèvera une agglomération de «chalets urbains de luxe» avec vue sur le canal de Lachine (p. 109).

Pour l’essentiel, Marie-Hélène Poitras tient son pari. La métaphore chevaline est un brin trop appuyée : tout le lexique du cheval y passe. La présence des mafieux est grand-guignolesque. La correction linguistique n’est pas toujours au rendez-vous. Dans ce roman où l’on écrit toujours «le business», signe d’hypercorrection au Québec, où l’on dit plus volontiers «la business», on trouve également, sous la plume du narrateur, un personnage «décédé» (p. 49 — il est mort), des cartes d’affaires (p. 115 — ce sont des cartes professionnelles), un «œuf cuit dur» (p. 153 — s’il est cuit, il est dur). Un «coup» ne peut pas «se vouloir» (p. 51). Un onguent ne peut pas être «dispendieux» (p. 53). Quitter prend un complément (p. 153).

Dans un roman aussi exigeant, et justement exigeant, ça fait désordre.

Référence

Poitras, Marie-Hélène, Griffintown, Québec, Alto, coll. «Coda», 2013 (2012), 209 p.

Plaisir solitaire

Le 23 avril, la Presse+ titrait «Garda se départit d’une de ses divisions». Les cheveux — façon de parler — de l’Oreille tendue se sont dressés d’un coup. Non : il faut évidemment «se départ», et non pas «se départit».

Son fidèle Girodet, à départir, est formel : «Doit se conjuguer comme partir et non comme répartir […]» (p. 229). Son Petit Robert (édition numérique de 2010) ne dit pas autre chose, qui affirme que le «verbe modèle» de départir est partir.

Cela étant, l’Oreille ne se fait pas d’illusion : comme quitter est en voie de remplacer partir et que décéder a pris la place de mourir, plus personne ne tiendra bientôt compte de cette injonction de conjugaison. C’est comme ça.

Dès son édition de 1986 — et peut-être même avant —, le Bon Usage note : «On constate une tendance à conjuguer […] départir comme finir. […] cette tendance est très forte, même dans la langue littéraire» (p. 1253, § 811, rem. 2). Suivent des citations de Barrès, Proust, Schlumberger et Claude Simon.

L’Oreille survivra, (presque) toute seule dans son coin, le cheveu dressé.

P.S.—Heureusement qu’il y a le Devoir : «RBC se départ de ses activités bancaires» (21 juin 2011). Merci.

P.P.S.—Avec départir, on peut faire pire.

Références

Girodet, Jean, Dictionnaire Bordas. Pièges et difficultés de la langue française, Paris, Bordas, coll. «Les référents», 1988 (3e édition), 896 p.

Grevisse, Maurice, le Bon Usage. Grammaire française, Paris-Gembloux, Duculot, 1986 (douzième édition refondue par André Goose), xxxvi/1768 p.