Extrême un jour, extrême toujours

Trampoline extrême (titre de la la Presse+)

Il y a longtemps que l’Oreille tendue a à l’œil le mot extrême (voir ici, par exemple). Il y a même une catégorie à lui réservée (c’est par là).

À l’occasion, l’Oreille se demande si le mot est toujours aussi populaire. C’est généralement à ce genre de moment qu’elle tombe sur des titres comme ceux-ci.

«Perquisition extrême : les policiers récupèrent le cellulaire qu’un détenu avait avalé» (@beaudoinsop, 21 novembre 2017).

«Ceci est la plus longue et la plus extrême rampe de mise à l’eau au monde !» (la Presse+, 30 septembre 2017)

«Un PDG adepte de vélo extrême» (la Presse+, 25 juillet 2017).

«Finances personnelles extrêmes» (la Presse+, 22 avril 2017).

«À cet égard, je salue l’ouverture d’esprit de Denys Arcand qui a accepté de complètement abandonner son œuvre afin qu’elle subisse une transformation extrême. Ce ne sont pas tous les auteurs qui accepteraient cela» (la Presse+, 4 mars 2017).

Cela rassure l’Oreille, en quelque perverse sorte.

«Veggie burger extrêmes», publicité

Accouplements 102

Olympia Yvan-Cournoyer (Drummondville, Québec), 2008(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Jean-François Tremblay, «Le centenaire de la LNH. Hockey d’hier à aujourd’hui : table ronde des légendes», la Presse+, 18 novembre 2017.

«Placez la bande 10 pieds plus loin, vous aurez plus de place. Quand tu gagnes la mise en jeu dans ta zone, tu es censé avoir le contrôle de la rondelle. Maintenant, ils doivent dégager la rondelle le long de la bande car il n’y a pas d’espace sur la glace. Ce n’est pas normal. Mais c’est trop tard. Ils ne vont jamais agrandir la glace» (Yvan Cournoyer).

Melançon, Benoît, «Seize mesures pour réformer le hockey et sa culture», Nouveau projet, 05, printemps-été 2014, p. 133-137.

«Quatrième mesure. Enlever la première rangée de sièges qui entoure actuellement les patinoires de la Ligue nationale de hockey et en profiter pour augmenter la taille de la glace (il ne faut surtout pas récupérer cet espace pour y installer des meneuses de claques). Les patineurs triompheront des joueurs qui traînent leur piano sur leur dos.

(Cela n’arrivera pas : les propriétaires d’équipes nous expliqueront doctement comment cela les priverait de revenus, eux qui, comme chacun le sait, tirent déjà le diable par la queue.)» (p. 134)

 

Illustration : Olympia Yvan-Cournoyer (Drummondville, Québec), 2008, photographie de CARS975 disponible sur Wikimedia Commons.

Entrée à saveur de mardi matin

«À saveur économique»

À l’occasion (2009, 2010, 2011, 2013, 2014, 2015, 2017), l’Oreille tendue pratique un tri sélectif dans sa corbeille de à saveur, ce fléau québécois. Rebelote.

«Des histoires à saveur autochtone» (le Devoir, 28-29 octobre 2017, p. D5).

«Des casiers à saveur littéraire à l’école St-Viateur d’Amos» (l’Écho abitibien, 27 août 2017).

«Une bière à saveur “militante” créée par des microbrasseurs québécois» (Radio-Canada, 1er mars 2017).

«une nouvelle campagne [publicitaire] à saveur humoristique» (la Presse+, 9 octobre 2016).

«une murale à saveur patriotique» (la Presse+, 9 mars 2016).

«Méditation à saveur techno» (la Presse+, 10 octobre 2015).

«Quelques activités à saveur BD annoncées pour Québec en toutes lettres 2015» (Voir, 16 juin 2015).

«Une nulle à saveur de victoire, c’est comme un végéburger savoureux. C’est rare, mais bon. #WWC2015 #CAN» (@ballecourbe).

«Critique de Fin Finaud. Nouveau jeu-questionnaire à saveur culinaire… et prophétique» (@cathygo40).

«Pique-nique à saveur anglo-saxonne» (la Presse, 20 avril 2013, cahier Maison, p. 2).

À votre service.

(Merci à @machinaecrire pour la photo.)

P.-S.—Les contre-exemples sont rares. Citons celui-ci : «à teneur féministe» (la Presse+, 25 juillet 2017).

Theo sur le gril

Playing with Fire, Montréal, 2017, programme, couvertureL’Oreille tendue est sortie hier soir : elle est allée au Centaur Theatre, à Montréal, voir Playing with Fire. The Theo Fleury Story, une pièce sur Theoren Fleury — c’est du hockey — signée par Kirstie McLellan Day et mise en scène par Ron Jenkins. (Ce n’est pas la première fois que l’Oreille cause gouret et cothurne; voyez ici.)

On y raconte, dans l’ordre chronologique, la vie de ce joueur longtemps associé aux Flames de Calgary, sa carrière, puis sa découverte de l’alcool et de la drogue, ce qui a entraîné sa déchéance, jusqu’au bord du suicide, avant qu’il puisse voir la lumière au bout du tunnel. Il y a du pour : il a joué dans la Ligue nationale de hockey de 1988-1989 à 2002-2003, il a remporté la coupe Stanley en 1989, il a marqué 51 buts en 1990-1991, il a gagné la médaille d’or aux jeux Olympiques de 2002 à Salt Lake City avec l’équipe du Canada — tout cela à une époque où les petits joueurs (1,68 mètre, 82 kilos) n’avaient pas la cote auprès des équipes professionnelles nord-américaines. Il y a du contre : il a été activement impliqué dans une des pires bagarres de l’histoire du hockey junior international, en 1987, en Tchécoslovaquie, contre les Soviétiques; il a déjà frappé les mascotte des Sharks de San Jose; selon son propre témoignage, il aurait perdu plusieurs dizaines de millions de dollars (drogue, alcool, jeu, sexe). Et il y a un secret longtemps caché : adolescent, lui qui venait d’une famille dysfonctionnelle, il a été agressé sexuellement par un de ses entraîneurs, Graham James. Il lui a fallu des décennies pour le dire et essayer de s’en remettre.

Dans le rôle de Fleury, Shaun Smyth livre une éblouissante performance physique : sur patins, équipement de hockey sur le dos, il monologue pendant plus de deux heures (moins un entracte). On le voit patiner, lancer au filet, mettre et enlever ses gants ou son casque, foncer dans les bandes, fumer, répondre au téléphone, s’asseoir presque dans la salle pour raconter les agressions dont il a été la victime, passer d’un maillot à l’autre, selon l’équipe pour laquelle il joue (de Russell, Manitoba, à Chicago, en passant par Winnipeg, Moose Jaw, Salt Lake City, Calgary, Denver et New York).

Le décor ? Une petite patinoire, faite d’une matière synthétique, avec de la publicité sur les bandes, la même que dans le programme du théâtre qui accueille la pièce. De chaque côté de la patinoire, à l’extérieur, des tas de (fausse) neige et des lumières de but; à l’intérieur, deux filets et des rondelles, à quoi s’ajoute une malle, pour la deuxième partie du spectacle. En fond de scène, le banc des joueurs, dont les baies vitrées font office de miroir. Au-dessus, un écran plus large que haut, sur lequel défilent, souvent floues, des images : plans, photos, cartes de joueurs, films d’amateurs, extraits de matchs, vidéos musicales (par exemple, la chanson «Red Hot», interprétée par les joueurs des Flames de Calgary, en 1987, au profit d’une œuvre de bienfaisance).

Certains effets visuels sont particulièrement réussis : l’inscription du nom de Fleury en langage des signes sur l’écran surplombant la scène; une pluie de gants de hockey tombant des cintres pendant la bagarre en Tchécoslovaquie; une minisurfaceuse passant sur la patinoire durant l’entracte; un jeu, tout à fait simple, avec un bâton et un gant, pour révéler un des souhaits les plus profonds de Fleury (qu’un adulte prenne par la main l’enfant qu’il a été). Il est des effets qui se répondent : Fleury sniffe une ligne de cocaïne sur la barre transversale d’un but, puis sur le rebord de sa malle.

L’auteure et le metteur en scène sont sensibles au folklore du hockey. Avant le début du spectacle, sur un fond de bruits associés au hockey (patin sur la glace, rondelle frappée par un bâton), un quiz est proposé aux spectateurs, sur l’écran géant. Des questions portent sur l’histoire du hockey en général, d’autres sur le hockey à Montréal (l’émeute Maurice-Richard de 1955) ou à Calgary («Who is the Flames’ Mascot ?»). Le spectacle s’ouvre sur l’hymne national canadien, en version bilingue, interprété par une jeune femme portant le maillot de l’équipe de Calgary. La bande musicale est soignée, avec son lot de succès du siècle dernier («Eye of the Tiger», «Na Na Na Na Hey Hey Good Bye», «Hit me with your Best Shot», «We Are the Champions»), mais on y entend aussi la célèbre «The Hockey Song» (1972) de Stompin’ Tom Connors. Le contenu est calibré selon le public, du moins à Montréal : en 1989, les Flames y ont gagné la Coupe Stanley contre les Canadiens, «your guys», dit le hockeyeur-comédien parlant directement au public; les fantômes du Forum sont évoqués, de même que plusieurs joueurs de l’équipe, Maurice Richard, Jean Béliveau, Guy Lafleur, Guy Carbonneau. Les superstitions de Fleury (avant chaque match, mettre le genou sur la glace, ramasser des copeaux de glace et les lancer dans les airs, se signer) sont expliquées et montrées. La Coupe Stanley a droit à une présentation à part (et à des caresses).

Puis, à la fin, ça se gâte. Après la pluie de gants de la première partie, les faux flocons de la deuxième — hiver canadien oblige — paraissent bien convenus. Surtout, la fin du spectacle est moralisatrice, avec son message sur la nécessité de croire en soi-même pour se tirer de situations que l’on ne souhaite plus vivre. L’Oreille a alors eu l’impression d’assister à une publicité pour une agence vendant de la croissance personnelle. Le théâtre avait disparu.

C’est dommage, car le reste de Playing with Fire. The Theo Fleury Story valait mieux que cela.

P.-S.—La pièce est tirée de l’autobiographie publiée par Fleury en 2009. Elle a été créée en 2012 et elle tourne depuis.