Archives pour la catégorie Sport

Autopromotion 176

Langue de puck. Abécédaire du hockey (Del Busso éditeur, 2014), couverture

Les séries éliminatoires de la Ligue nationale de hockey commencent ce soir.

En 2013, elles ont commencé le 30 avril. Entre cette date et le 25 juin de la même année, l’Oreille tendue a publié quotidiennement un Dictionnaire des séries. Ses textes se trouvent ici.

En 2014, ils ont été regroupés dans un livre, Langue de puck. Abécédaire du hockey (Montréal, Del Busso éditeur, 2014, 128 p. Préface de Jean Dion. Illustrations de Julien Del Busso.).

Cela devrait encore être d’actualité.

Jackie Robinson et Maurice Richard

Jackie Robinson et Maurice Richard

Maurice Richard, l’ancien ailier droit des Canadiens de Montréal — c’est du hockey —, est un mythe québécois. La constitution de ce mythe est souvent fondée sur la comparaison. Était-il le plus grand joueur de son équipe ? A-t-il été le meilleur attaquant de l’histoire des Canadiens ? Était-il le plus grand joueur de la Ligue nationale à son époque ? Était-il le plus grand sportif de son époque ? Maurice Richard, enfin, est-il le plus grand sportif de l’histoire du Québec ? Ces comparaisons supposent qu’on rapporte la carrière du Rocket à celle d’autres hockeyeurs de son temps. On l’a pourtant comparé aussi à d’autres sportifs, notamment à des joueurs de baseball. C’est le cas de Jackie Robinson. (Le 15 avril est, aux États-Unis, le Jackie Robinson Day.)

Jackie Robinson est le premier joueur noir de l’ère dite «moderne» à être admis dans les ligues majeures de baseball. Sous la plume de Renald Bérubé, l’équivalence des deux hommes est claire : «l’espace d’une saison, Jackie Robinson [a été], à Montréal P.Q., le frère de Maurice Richard» (2000, p. 11). Cette comparaison est particulièrement intéressante. Pourquoi ?

Robinson et Richard sont contemporains : le premier est né en 1919, le second, en 1921. Robinson a joué pour les Royaux de Montréal, la filiale des Dodgers de Brooklyn dans la Ligue internationale de baseball, en 1946, pendant que Richard jouait pour les Canadiens; ils ont alors porté le même numéro, le 9. L’un et l’autre ont incarné la possibilité du succès nord-américain pour les membres de groupes sociaux minoritaires : les Noirs américains pour Robinson, les Canadiens français pour Richard. Ils étaient reconnus pour leur tempérament bouillant. Ils ont été l’objet de discours culturels variés, de la chanson («Have You Seen Jackie Robinson Hit that Ball ?») au journalisme et à la littérature : il existe même un Jackie Robinson Reader, celui de Jules Tygiel, paru en 1997. Ils ont chacun leur statue à Montréal (une pour Robinson; plusieurs pour Richard). Dans la collection, destinée à la jeunesse, «L’une des belles histoires vraies», un ouvrage est consacré à chacun : Richard incarne la ténacité; Robinson, le courage. Ils se sont fréquentés, si l’on en croit une chronique de Maurice Richard parue dans le quotidien la Presse le 26 mai 1996 : «Je me souviens très bien de lui. J’ai été souvent le voir jouer. Lui-même, en 1946, s’est joint aux joueurs du Canadien dans des parties de balle-molle.» Ils ont reçu les plus grands honneurs : on a retiré leur chandail (le 42 et le 9) et ils ont été élus au panthéon de leur sport (le Hall of Fame). Au jeu de la comparaison, tout semble les réunir. Ce n’est pas aussi simple. Pourquoi l’un (Robinson) est-il un héros et l’autre (Richard), un mythe ?

Il y a au moins deux raisons à cela.

La première est leur parcours social et biographique. Si Branch Rickey, le directeur général des Dodgers de Brooklyn et le maître d’œuvre de l’entrée de Robinson dans le monde du baseball professionnel «blanc», a décidé de faire de Robinson le symbole qu’il est devenu, ce n’était pas le fruit du hasard. Rickey avait en effet choisi Robinson parce qu’il était autre chose qu’un joueur de baseball : celui qu’il allait transformer en icône de l’intégration sociale avait été étudiant à l’Université de la Californie à Los Angeles et lieutenant dans l’armée américaine. Étudiant, il avait appris à maîtriser une arme qui fera défaut à Richard : le langage. Militaire, il s’inscrivait parfaitement dans la révolution de l’imaginaire états-unien; qui pouvait défendre son pays devait pouvoir y jouer au baseball dans la même ligue que les autres, et non dans une ligue réservée aux Noirs, là où Robinson avait dû commencer sa carrière. Il n’y a rien de tel dans le cas de Richard.

La seconde est liée au contexte socio-historique du milieu du XXe siècle. On doit se souvenir que les Noirs étaient interdits de baseball professionnel quand Robinson entreprend sa carrière. Il a été le premier, dans la Ligue nationale, à forcer le mur de la ségrégation. Il a dû se battre contre le racisme. Les Canadiens français ont longtemps été victimes de diverses formes d’oppression (linguistique, économique, sociale, religieuse), mais jamais sur la base d’une infériorité supposée raciale et inscrite dans des textes juridiques ou administratifs. Maurice Richard, comme les Canadiens français de son temps, a été en butte à toutes sortes d’obstacles à cause de ses origines; les propos de Jean-Marie Pellerin (1976, 1998), son biographe, le montrent avec éloquence. Mais ces obstacles n’avaient pas le caractère institué du statut inférieur réservé aux Noirs américains. Richard a beau avoir été la cible d’attaques répétées sur la glace, jamais il n’a dû changer de siège dans un autobus ou boire à une fontaine spéciale à cause de sa «race». Robinson, si. Il avait une mission : faire changer les règles du jeu social américain. Elle le forçait à des sacrifices : il avait accepté de ne pas répondre aux insultes qu’on lui criait ni aux coups qu’on lui portait. Les exigences auxquelles on soumettait Maurice Richard n’étaient pas de cette nature-là. L’un est devenu un héros parce qu’on l’avait choisi pour exercer ce rôle et qu’il en avait les qualités; l’autre est devenu un mythe sans toujours savoir pourquoi.

Cela ne revient pas à dire que Richard aurait eu de moins grandes qualités que Robinson. Ils avaient chacun des caractéristiques propres, nées de leur situation historique singulière. Le joueur de baseball a eu un comportement héroïque à cause des conditions imposées aux siens en un lieu (les États-Unis) et en un temps (les années 1940 et 1950) précis. Jackie Robinson n’est pas Maurice Richard; Richard n’est pas Robinson. L’auteur de polar Robert B. Parker l’a sobrement dit dans Hush Money (1999, p. 229) : «Nobody’s Jackie Robinson» («Personne n’est Jackie Robinson»).

[Ce texte reprend des analyses publiées dans les Yeux de Maurice Richard (2006).]

Références

Bérubé, Renald, «En attendant les buts gagnants», Mœbius, 86, automne 2000, p. 9-18. URL : <http://www.erudit.org/culture/moebius1006620/moebius1009812/14704ac.pdf>.

Melançon, Benoît, les Yeux de Maurice Richard. Une histoire culturelle, Montréal, Fides, coll. «Biblio-Fides», 2012 (2006), 312 p. 42 illustrations en noir et blanc. Préface de Guylaine Girard.

Parker, Robert B., Hush Money, New York, G. P. Putnam’s Sons, 1999, 309 p.

Pellerin, Jean-Marie, l’Idole d’un peuple. Maurice Richard, Montréal, Éditions de l’Homme, 1976, 517 p. Ill. Rééd. : Maurice Richard. L’idole d’un peuple, Montréal, Éditions Trustar, 1998, 570 p. Ill.

Richard, Maurice, «Les Panthers iront-ils jusqu’au bout ?», la Presse, 26 mai 1996, p. S7.

Tygiel, Jules (édit.), The Jackie Robinson Reader. Perspectives on an American Hero, with Contributions by Roger Kahn, Red Barber, Wendell Smith, Malcolm X, Arthur Mann, and more, New York, Dutton, 1997, viii/278 p.

Accouplements 22

La Presse+, 15 avril 2015

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux textes d’horizons éloignés.)

Pour les Canadiens de Montréal — c’est du hockey —, les séries éliminatoires commencent ce soir.

Cela devrait réveiller la passion du chroniqueur Patrick Lagacé :

«Je suis un fan de hockey à l’image des fumeurs sociaux. Je prends une poffe de temps en temps, ne devenant accro que lorsque le CH s’illustre en séries» (la Presse+).

Et l’intérêt d’un des personnages de la pièce Faire l’amour d’Anne-Marie Olivier (2014) :

«Homme. J’écoute le hockey.
Femmes. Moi, juste les séries» (p. 25).

Ce sera leur vraie saison.

 

Référence

Olivier, Anne-Marie, Faire l’amour, Montréal, Atelier 10, coll. «Pièces», 01, 2014, 110 p. Ill.

BDHQ, en anglais

Mickey et Keir Cutler, The Glory Boys, 1979, couverture

L’Oreille tendue a eu plusieurs occasions de parler de la bande dessinée sur le hockey au Québec (BDHQ). Ici même, c’était le 12 décembre 2011, le 23 décembre 2011, le 28 décembre 2011, le 19 juillet 2012, le 25 juin 2013 et le 12 juin 2014. Il lui est aussi arrivé d’aborder le sujet à la radio.

Un des coauteurs de l’ouvrage On the Origin of Hockey (2014), Jean-Patrice Martel, vient de lui faire découvrir une autre bande dessinée à ajouter à sa collection.

D’abord publiées dans le quotidien anglo-montréalais The Gazette, les courtes histoires (une page ou deux) de Mickey et Keir Cutler sont rassemblées dans The Glory Boys en 1979. Beaucoup sont constituées de trois cases, la quatrième de la planche étant occupée par un portrait. Le graphisme (en noir et blanc) est rudimentaire, comme le contenu. Les histoires reposent sur les mêmes lieux communs que les bandes dessinées francophones contemporaines : violence et, surtout, humour.

Mickey et Keir Cutler, The Glory Boys, 1979, Ken Dryden

Mettant en scène les Canadiens de Montréal, l’équipe championne de la deuxième moitié des années 1970, elles supposent que leur lecteur soit un amateur. Il comprendra ainsi portraits et allusions : Ken Dryden, le gardien, s’ennuie pendant les matchs, au point de s’endormir; Pierre Bouchard, un dur à cuire, et Michel Larocque, le gardien susbstitut, ne jouent presque pas; les mises en échec de Larry Robinson sont puissantes; l’entraîneur Scotty Bowman est sans pitié avec ses joueurs; un commentateur de Toronto, Foster Hewitt, fait preuve de favoritisme envers l’équipe de sa ville, les Maple Leafs. Les joueurs sont représentés comme de grands enfants, un peu bêtes, voire incultes.

Mickey et Keir Cutler, The Glory Boys, 1979, Guy Lafleur

Les auteurs sont bien informés : ils savent que Guy Lafleur a écrit des poèmes quand cela allait mal pour lui, au début de sa carrière : «he used to sit in a dark living room writing depressing poetry about the meaningless existence of man». Question de Mickey à propos de ces poèmes : «Oh, really Keir ? Were they any good ?» Réponse de son frère : «They were great !» À la suite de cet échange apparaît un portrait de Lafleur, accompagné de la phrase «I score, therefore I am» (Je marque, donc je suis). On peut légitimement se demander ce que vient faire là le cogito cartésien («Je pense, donc je suis»).

À l’occasion («Bilingual», «Le [sic] politique du sport», «The Chartraw solution»), on sent l’aigreur des frères Cutler devant la transformation du paysage démolinguistique du Québec de cette époque et la place grandissante qui y est accordée à la langue française.

Nous sommes bien en 1979 à Montréal.

Références

Cutler, Mickey et Keir, The Glory Boys, Montréal, Toundra Books, 1979, s.p. Parution initiale dans le journal The Gazette.

Gidén, Carl, Patrick Houda et Jean-Patrice Martel, On the Origin of Hockey, Stockholm et Chambly, Hockey Origin Publishing, 2014, xv/269 p. Ill.

Accouplements 20

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux textes d’horizons éloignés.)

En 2009, Anne-Marie Olivier présente à Québec un solo théâtral, Annette. Une fin du monde en une nanoseconde. Il y est question de tricot et d’aiguilles à tricoter : avec de la laine, sur une patinoire de hockey, dans les mains des avorteurs.

En 2015, Chloé Savoie-Bernard publie à Montréal un recueil de poésie, Royaume scotch tape. On y lit ces deux vers :

des aiguilles à tricoter qui rentrent dedans
comme dans une open house (p. 68)

Le poème «camping de pauvre» (p. 27-29) s’ouvre sur le vers «je ne suis pas tricotée serrée» (p. 27) et il est scandé par le mot «maille».

Puis, dans «boogie nights au protoxide d’azote», on lit :

ta chair en lambeaux
j’en ai fait
un tricot (p. 42)

Voilà deux très fortes mises en discours de la violence faite aux femmes.

Références

Olivier, Anne-Marie, Annette. Une fin du monde en une nanoseconde, Montréal, Dramaturges éditeurs, 2012, 53 p.

Savoie-Bernard, Chloé, Royaume scotch tape, Montréal, L’Hexagone, 2015, 74 p.