Le triomphe des études littéraires

L’entraîneur des Canadiens de Montréal, Jacques Martin, n’était pas content après une défaite de son équipe contre les Flyers de Philadelphie.

Ce qu’il a fait ? «Il a convié le Canadien à une réunion d’équipe à 10 h 30, suivie d’une courte séance de patinage sans rondelle, puis d’un entraînement intensif» (la Presse, 24 novembre 2010, cahier Sports, p. 2).

Commentaire du journaliste qui rapporte les faits ? «Le sous-texte était clair.»

Voilà que le vocabulaire de la critique littéraire («sous-texte») se retrouve sous la plume des journalistes sportifs. Victoire ! crie-t-on dans les départements universitaires de lettres.

Mêlée politique

Hier, à la radio de Radio-Canada, la chef du Parti québécois, Pauline Marois, disait se trouver sur la «ligne de départ» électorale. Il est vrai qu’elle aime avoir recours au vocabulaire sportif pour causer politique. Elle ne recule jamais devant les trois périodes et autres quatre quarts (elle ne pense pas gâteau).

Elle n’est pas la seule.

Le plan de match a la cote, lui qui devrait faire plus musclé que le programme : «Un bar ouvert plutôt qu’un plan de match serré» (le Devoir, 16-17 avril 2005, p. B3); «Les faiblesses d’un plan de match. Le désintérêt affiché jusqu’à récemment par le gouvernement Harper à l’égard de l’ONU n’est pas passé inaperçu parmi les pays membres» (le Devoir, 16-17 octobre 2010, p. B1).

Pour obtenir du succès avec un plan de match, il faut que ses concepteurs désignent un porteur de ballon : «Porteur de ballon recherché» (la Presse, 9 octobre 2005, p. A12). Ce joueur, dont on espère qu’il sera majeur, a de plus grandes responsabilités que les autres. Il ne doit pas, pour reprendre une bien étrange image d’un ministre du gouvernement du Québec, «échapper la rondelle». (Il est vrai que ce ministre échappe toutes les rondelles linguistiques qui lui passent entre les mains.)

À défaut d’un porteur de ballon, il faut compter sur quelqu’un qui puisse aller au bâton : «Les radiodiffuseurs n’iront pas au bâton pour CHOI-FM» (le Devoir, 20 juillet 2004).

Pourtant, quoi que fassent ces joueurs, ils risquent d’être critiqués par des gens qui se tiennent à l’extérieur de l’aire de jeu : «Impatients d’accéder à l’indépendance de leur pays, quelques gérants d’estrade ruent dans les brancards avec des stratégies et des tactiques brouillonnes» (le Devoir, 1er novembre 2010, p. A9). Le gérant d’estrade, on l’aura compris, est un genre de belle-mère.

Cela ne devrait empêcher personne de donner son 110 % : «Tout juste s’il ne nous dit pas qu’il a donné son 110 %, qu’il travaillait fort dans les coins et que la puck roulait pas pour lui» (Voir, 29 mars 2001).

 

[Complément du 3 décembre 2010]

À l’instant, à la radio de Radio-Canada, un représentant politique : «Nous ne voulons pas rester sur les lignes de touche.»

Leçon d’histoire

Le Québec n’a pas de bataille de Marignan, de prise de la Bastille, de guerre de 1870. Il a sa Révolution tranquille.

On la trouve évidemment dans les manuels d’histoire comme dans les débats publics. En 2010, on la commémore : dans les journaux, à Bibliothèque et Archives nationales du Québec, sur les ondes.

Révolution tranquille est aussi devenue une expression figée.

Dans le Devoir d’hier, page B4 : «Toyota Prius rechargeable : la révolution tranquille.» Le même journal, la même édition, la page d’à côté : «Transport collectif et biogaz. Manquerons-nous l’autre révolution tranquille ?»

Un autre signe de la popularité de l’expression ? On s’amuse dorénavant à jouer avec elle. Cela donne, par exemple, la «Révolution tranquillisante» (la Presse, 13 avril 2010, p. A18).

Elle a de beaux jours devant elle.

Note explicative plus longue que le billet qu’elle complète.

Révolution tranquille ? Au sens strict, il s’agit de la courte période (1960-1966) pendant laquelle le gouvernement québécois, alors dirigé par le premier ministre Jean Lesage, aurait spectaculairement rompu avec la Grande Noirceur incarnée par un de ses prédécesseurs, Maurice Duplessis. Dans les faits, elle est devenue la pierre d’assise du discours identitaire des Québécois francophones depuis cinquante ans. Il y aurait un avant et après, même quand on essaie, ainsi que le fait Michel Beaulieu en 1978, de proposer une lecture historique nuancée : «L’année 1960 a été marquée au Québec de deux événements d’une importance capitale : cette année-là, en effet, a vu le début de la Révolution tranquille (mais je ne suis pas de ceux qui condamnent irrémédiablement Maurice Duplessis aux poubelles de l’Histoire) et la retraite de Maurice Richard» (p. 34). Où le hockey rejoint la politique.

 

[Complément du 3 avril 2016]

Dans la Presse+ du jour, sous le titre «Les révolutions tranquilles», Jean-Philippe Warren démontre que l’expression Révolution tranquille n’est pas propre au Québec.

 

[Commentaire du 22 décembre 2016]

Sur la place de la Révolution tranquille dans l’historiographie québécoise, l’Oreille tendue recommande la lecture de Marie-Andrée Bergeron et Vincent Lambert, «Au-delà des faits : la Grande Noirceur et la Révolution tranquille en tant que mythistoires. Entretien avec Alexandre Turgeon», article électronique, HistoireEngagée, 21 septembre 2016. URL : <http://histoireengagee.ca/?p=5807>.

 

[Complément du 26 septembre 2017]

Depuis quelque temps, François Legault, le chef de la Coalition Avenir Québec, appelle ses troupes à se lancer dans une «nouvelle Révolution tranquille». Dans le Journal de Montréal du jour, l’ami Antoine Robitaille lui rappelle à juste titre qu’il faut manier avec prudence les mythes historiques.

 

Références

Beaulieu, Michel, «Guy Lafleur pense et compte», la Nouvelle Barre du jour, 62, janvier 1978, p. 30-40.

Bergeron, Marie-Andrée et Vincent Lambert, «Au-delà des faits : la Grande Noirceur et la Révolution tranquille en tant que mythistoires. Entretien avec Alexandre Turgeon», article électronique, HistoireEngagée, 21 septembre 2016. URL : <http://histoireengagee.ca/?p=5807>.

Le Führer à Montréal ?

Johanne Ménard, Connais-tu Maurice Richard ?, 2010, couverture

Parmi les collections documentaires des Éditions Michel Quintin, l’une s’intitule «Connais-tu ?». Il s’agit d’une «collection pour rire et pour s’instruire»; on veut y être «humoristique», «fantaisiste», «instructif». On y vise un public âgé «de 8 ans et plus». Après Barbe Noire, Cléopâtre, Marco Polo et Érik le Rouge, c’est autour du hockeyeur québécois Maurice Richard (1921-2000) d’y entrer.

On trouve dans Connais-tu Maurice Richard ? les principaux faits d’armes du célèbre numéro 9 des Canadiens de Montréal : les succès précoces, les cinq buts et les trois étoiles contre les Maple Leafs de Toronto, les cinq buts et les trois passes contre les Red Wings de Detroit au terme d’une journée de déménagement, l’émeute du 17 mars 1955, la longévité et les records, etc.

La lecture est clairement ethnique : Richard est le héros des Canadiens français; il est bafoué par les méchants Canadiens anglais, qu’il s’agisse des joueurs des autres équipes ou des autorités de la Ligue nationale de hockey, au premier chef son président, Clarence Campbell. Tout cela est banal, parfaitement convenu : c’est la vulgate richardienne, que peu de personnes (l’Oreille tendue en est) essaient de nuancer. Dès la Deuxième Guerre mondiale ou tout de suite après, du moins tel qu’on (se) représente cette époque aujourd’hui, la dichotomie francophones / anglophones se serait imposée :

Maurice Richard devient vite l’idole des Canadiens français, celui qui réussit à en imposer.

À cette époque-là, les francophones ont souvent les emplois les moins bien payés et se sentent opprimés. Maurice représente pour eux le succès et la force (p. 32-33).

Ce qui est moins banal est la représentation visuelle du méchant Canadien anglais en patron colérique.

Le visage de ce patron qui s’en prend aux «Pea Soup» — c’est l’injure utilisée par certains Canadiens anglais pour décrire les Canadiens français — évoque celui — combien honni — d’un des plus grands bourreaux du XXe siècle. Même type de costume, même coupe de cheveux, même moustache, même colère, même recours à l’invective raciale.

Cet amalgame est un bien troublant message à transmettre à nos chères têtes blondes.

Référence

Ménard, Johanne, Connais-tu Maurice Richard ?, Waterloo (Québec), Éditions Michel Quintin, coll. «Connais-tu ?», 5, 2010, 63 p. Illustrations et bulles de Pierre Berthiaume.