Un peu de neuf du côté d’Ella

Ella Fitgerald Sings the Duke Ellington Song Book, Verve, 1957, pochette

(C’était en 2013 : l’Oreille tendue consacrait une série de dix textes à Ella Fitzgerald, «Tombeau d’Ella». Ajout ci-dessous.)

Un professeur d’école secondaire du New Jersey, David W. Niven, était passionné de jazz. Son héritage est désormais disponible en ligne : 1000 heures de musique enregistrées sur cassettes, de 1921 à 1991, pour 637 gigaoctets — à écouter gratuitement. Cela s’appelle The David W. Niven Collection of Early Jazz Legends, 1921-1991.

Sur la deuxième face de la 64e cassette, on trouve six chansons d’Ella Fitzegald enregistrées du 24 au 26 juin 1957 à New York, avec l’orchestre de Duke Ellington, en vue de l’album Ella Fitgerald Sings the Duke Ellington Song Book (Verve, 1957) :

«Take the A-Train»

«Day Dream»

«[I’m] Just a Lucky So & So»

«Everything But You»

«I Got It Bad [and That Ain’t Good]»

«Drop Me Off in Harlem»

L’Oreille tendue se régale, d’autant que certaines interprétations («[I’m] Just a Lucky So & So», «Drop Me Off in Harlem») ne paraissent pas avoir été reprises sur d’autres albums d’Ella Fitzgerald. Merci, M. Niven («Ella does it so well»).

Décorons avec Ella

Meuble audio Ella Fitzgerald

C’était en 2013 : l’Oreille tendue consacrait une série de dix textes à Ella Fitzgerald, «Tombeau d’Ella». Depuis, elle se dit qu’elle devrait y revenir.

À défaut de le faire, elle pourrait revoir sa décoration intérieure. C’est le site Tom’s Style qui le lui fait penser : «“Ella” est le premier-né du mobilier Søbel créé par Digizik. Entre tradition et modernité, il s’agit d’un meuble audio vintage et connecté qui se veut un clin d’œil à la célèbre chanteuse Ella Fitzgerald.»

«Entre tradition et modernité» ? Un meuble «qui se veut» ? Ella ? L’Oreille n’en demandait pas tant.

66 secondes de Count Basie

Count Basie, Straight Ahead, Dot, 1968

L’Oreille tendue ne connaît pas grand-chose à la musique. Bien évidemment, cela ne l’empêche pas d’en parler à l’occasion, soit dans des textes portant sur la chanson, soit dans une série — qu’il faudrait bien poursuivre un jour — sur Ella Fitzgerald.

Parmi les (rares) pièces auxquelles l’Oreille revient sans cesse, il y a le début d’une pièce instrumentale de Count Basie et de son orchestre, «It’s Oh, So Nice».

Cette pièce, l’Oreille l’a découverte il y a très longtemps, du temps où elle servait d’indicatif à l’émission Jazzland, de Don Warner, à la radio anglaise de Radio-Canada. (L’émission a été retirée des ondes en… 1997.)

L’Oreille se souvenait de l’interprète de la pièce, mais pas de son titre. Pendant des années, elle l’a cherché, d’abord en achetant des disques de Basie. Puis, un jour — merci aux échantillons que permet d’écouter Apple sur la plateforme iTunes —, elle a retrouvé ce qu’elle voulait réentendre.

Sur l’album Straight Ahead (étiquette Dot, 1968), la pièce, composée et arrangée par Sammy Nestico, dure 4 minutes 13 secondes. Pour l’Oreille, il n’y a que les 66 premières secondes qui comptent; le reste la laisse de glace (la subtilité s’est envolée).

C’est Count Basie, au piano, qu’on entend le moins : une fois passée l’ouverture, il place quelques notes de-ci, de-là, et c’est tout. Un début lent, un dialogue des cuivres (saxophone, trompette, trombone [?]) où une section cède sa place à l’autre, une basse rythmique (batterie et basse) qui donne sa cohérence à l’ensemble, de lentes montées sans cesse reprises (et qui, malheureusement, culminent à la 66e seconde) : une merveille (retrouvée).

Et l’Oreille ne sait pas la dire.

Tombeau d’Ella (10) : rimes

[Ce texte s’inscrit dans la série Tombeau d’Ella. On en trouvera la table des matières ici.]

«Now the song is different
And the words don’t even rhyme»
Ella Fitzgerald,
«Desafinado (Slightly Out of Tune)» (1962)

 

Qu’une chanson soit rimée n’étonnera personne. La plupart de celles d’Ella Fitzgerald le sont, et de façon prévisible. Puis, au détour d’un texte, apparaît une rime inattendue, comique, bizarre.

Il y a les rimes alimentaires dans «A Fine Romance» (1957) : «hot tomatoes» / «mashed potatoes»; «my good fellow» / «I’ll take jello». Voir aussi «me» / «spaghetti», dans «I Got a Guy» (1937).

En matière d’amour, l’imagination n’est pas moins forte. «Deadlock» fait la paire avec «wedlock» («What Is There To Say ?», 1954) et «affair», avec «care» («Please Be Kind», 1954).

Chacun, bien évidemment, choisira la rime de son cœur. L’Oreille tendue confesse un faible pour «Was dyspeptic» / «Now my heart’s antiseptic» («Betwitched», 1956) et pour «She had a most immoral eye» / «They called her Lorelei» («Lorelei», 1960).

Une chanson, tel un col, est hors catégorie : «You’re the Top» (1956). Malgré la dénégation initiale («At words poetic / I’m so pathetic»), Ella Fitzgerald y multiplie les rimes les plus imprévues, celles de Cole Porter : «Strauss» / «Mickey Mouse», «Gandhi» / «brandy», «Spain» / «cellophane», «a Waldorf salad» / «a Berlin ballet» (!), «Astaire» / «camembert».

Il faut s’incliner devant pareil tour de force.

P.-S. — Ella Fitzgerald n’a jamais hésité à prendre des libertés avec l’homophonie. Un autre exemple que «salad» / «ballet» ? Dans «Halleluja I Love Him So» (1962), «door» rime avec «know».

[Les dates entre parenthèses devraient être celles des enregistrements. Elles ne sont pas toujours fiables.]

Ella Fitzgerald en 1981 (détail)

Ella Fitzgerald en 1981 (détail)
Source : Wikimedia Commons

Tombeau d’Ella (9) : rire

[Ce texte s’inscrit dans la série Tombeau d’Ella. On en trouvera la table des matières ici.]

Ce que chante Ella Fitzgerald n’est pas toujours gai. «My Man» (1941) ou «Bewitched» (1956), pour ne prendre que ces deux titres, racontent des histoires de déchéance, de désespoir, de détresse.

Le récit de sa vie (adolescence difficile, solitude amoureuse et familiale, maladie, etc.) n’est pas non plus exactement réjouissant.

Pourtant, il y a chez l’interprète de «Polka Dots and Moonbeams» (1974), celle qui habite un «cottage built of lilacs and laughter», une formidable joie — de chanter, d’être devant un public, d’être en dialogue avec lui.

Cela est évident dans les chansons volontairement humoristiques, «Stone Cold Dead in the Market» (1945) ou «They All Laughed» (1957, avec ou sans Louis Armstrong).

C’est plus clair encore quand, au détour d’une chanson, en concert, la chanteuse se met à rire. Le rire contagieux dont parle Geoffrey Mark Fidelman — cet «infectious giggle» (p. 117) —, on l’entend au début de «Oh, Lady Be Good» (1957) et à la fin de «Cutie Pants» (1964), et jusque dans les chansons où les paroles se refusent à l’interprète («Mack the Knife», 1960). Un sommet ? «Basella» (1979), avec Count Basie.

Une santé, pour le dire banalement. Une des facettes de sa grandeur.

Référence

Fidelman, Geoffrey Mark, First Lady of Song. Ella Fitzgerald. For the Record, New York, A Citadel Press Book, Carol Publishing Group, 1996 (1994), xx/379 p. Ill.

[Les dates entre parenthèses devraient être celles des enregistrements. Elles ne sont pas toujours fiables.]

Get Happy (1959)