Les zeugmes du dimanche matin et de Maxime Catellier

Maxime Catellier, Mont de rien, 2018, couverture

«un crochet par derrière à moller
vient l’étendre comme un monsieur
à quatre sous en lui faisant perdre
le vrai nord et le goût du pain» (p. 37)

«les meubles sont lourds de linge et de secrets» (p. 117)

Maxime Catellier, Mont de rien. Roman en trois périodes et deux intermèdes, Montréal, L’Oie de Cravan, 2018, 123 p.

Parlons rhétorique

Maison natale d’Elvis Presley, TupeloOn le sait peut-être : l’Oreille tendue collectionne les zeugmes.

Rappel de la définition de cette figure de style du Dictionnaire des termes littéraires (2001) :

Zeugme, zeugma (gr. lien) • Figure de construction qui consiste à faire dépendre d’un même mot deux termes disparates, qui entretiennent avec lui des rapports différents (dans la majorité des cas, il s’agit d’un verbe suivi de deux compléments d’objet). Le zeugme est souvent doué d’une intention humoristique. V. aussi syllepse. Ex. : «J’ai joué au tennis avec mon oncle et ma raquette» (B. Melançon); «Damoclès tira de sa poitrine un soupir et de sa redingote une enveloppe jaune et salie» (Gide) (p. 510).

Il existe en effet des cas — ce n’est pas «la majorité» — où — au lieu «d’un verbe suivi de deux compléments d’objet» — les sujets d’un verbe sont «deux termes disparates». En voici quelques-uns.

«Ces deux dames, en allant chercher leur voiture, avaient été entraînées par la foule, et séparées de leurs gens. Nous les recueillîmes, et comme il n’y avait pas moyen de faire le tour de la maison pour les faire entrer par la porte, on les hissa par la fenêtre, qui heureusement n’était pas haute; mais leur âge, leurs grands paniers et leur effroi, rendirent cet enlèvement fort difficile» (Mémoires de madame de Genlis, p. 189).

«Je serais devenu l’ignorant, et puis les jours, les rides, les petits vins auraient fait le reste» (Philippe Claudel, Meuse l’oubli, p. 23).

«Harry raccrocha et donna un tour de clé de contact tout en appelant Magnus Skarre de l’autre main. Skarre et le moteur répondirent presque simultanément» (Jo Nesbø, le Bonhomme de neige, p. 532).

«Les vannes et la rue avaient rapidement été fermées […]» (Charles Bolduc, les Truites à mains nues, p. 121).

«Le brut et le pessimisme hantent les marchés» (la Presse+, citée par @Christiane_MTL, 4 mai 2016).

«Quarante ans après son décès, un coffret vient rappeler les débuts du “garçon de Tupelo”, alors que peu à peu sa mémoire et ses fans s’éteignent» (le Devoir, 16 août 2017, p. B7).

Si peu d’heures, tant de procédés.

 

Illustration : la maison natale d’Elvis Presley à Tupelo, photographie disponible sur Wikimedia Commons

 

Références

Bolduc, Charles, les Truites à mains nues, Montréal, Leméac, 2012, 139 p.

Claudel, Philippe, Meuse l’oubli, Paris, Stock, 2006 (1999), 152 p.

Mémoires de madame de Genlis, édition présentée et annotée par Didier Masseau, Paris, Mercure de France, coll. «Le temps retrouvé», 2004, 390 p.

Nesbø, Jo, le Bonhomme de neige. Une enquête de l’inspecteur Harry Hole, traduction d’Alex Fouillet, Paris, Gallimard, coll. «Folio policier», 575, 2008 (2007), 583 p.

Van Gorp, Hendrik, Dirk Delabastita, Lieven D’hulst, Rita Ghesquiere, Rainier Grutman et Georges Legros, Dictionnaire des termes littéraires, Paris, Honoré Champion, coll. «Dictionnaires & références», 6, 2001, 533 p.

Le zeugme du dimanche matin et de Heather O’Neill

Heather O’Neill, Hôtel Lonely Hearts, 2018, couverture«Rose avait dit tout cela complètement à poil, vêtue d’un simple collier de fausses perles, d’une paire de talons hauts noirs et d’une petite touffe de poils pubiens.»

Heather O’Neill, Hôtel Lonely Hearts, Québec, Éditions Alto, 2018. Traduction de Dominique Fortier. Édition numérique.

Les zeugmes du dimanche matin et de Naomi Fontaine

Naomi Fontaine, Kuessipan, couverture«Les traitements se donnaient dans la grande ville. Tu as quitté ton village, ta misère, ta destruction, tes amis, ta famille. Recommencer ailleurs, essayer, tenter le coup. Se soigner, pour survivre. Être survivant, de son propre corps. Il le fallait. Au bout de cette sale voie, il te restait encore de l’espoir. Partir» (p. 31).

«Une table de chevet salie par la cire des chandelles, la cendre de cigarette, les marques de crayon-feutre, la poussière des absences, le temps» (p. 91).

Naomi Fontaine, Kuessipan, Montréal, Mémoire d’encrier, coll. «Legba», 2017, 109 p.

Le zeugme du dimanche matin et de Réjean Ducharme

Réjean Ducharme, l’Hiver de force, éd. de 1984, couverture«Non; il rigole; il aime les belles grandes filles qui ont du caractère et des mamelons durs qui pointent à travers leur T-shirt.»

Réjean Ducharme, l’Hiver de force, Paris, Gallimard, 1973, 282 p. Rééd. : Paris, Gallimard, coll. «Folio», 1622, 1984, 273 p., p. 263.