Le zeugme du dimanche matin et de Lesage

«À l’égard de mes frères, quoiqu’ils fussent Officiers et mes aînés, je les mis sur un bon pied.»

Alain-René Lesage, les Avantures de Monsieur Robert Chevalier, dit de Beauchêne, capitaine de flibustiers dans la nouvelle France, Paris, Étienne Ganeau, 1732, t. I, p. 38.

Les zeugmes de Jean Echenoz (encore) et du dimanche matin (toujours)

«[…] Tausk va et vient sans but dans son peignoir et son appartement» (p. 68).

«Et puis il fait trop chaud, je manque d’air et d’idées» (p. 88).

«Devant l’ancienne cheminée murée se tenait un radiateur électrique à inertie chaleur douce et à roulettes […]» (p. 180).

«Lessertisseur accepte un verre et un fauteuil […]» (p. 206).

«on est arrivés à destination sans trop de mal, de turbulences ni de trous d’air» (p. 211).

«Une fois qu’on a suffisamment fait le tour du parc et la cour à la fille […]» (p. 271).

«Une fois Hyacinthe rentré chez lui, Tausk rejoindra sa chambre et Charlotte endormie […]» (p. 299).

«Il s’y remettra vite à fumer ainsi que de ses désillusions» (p. 302).

Jean Echenoz, Envoyée spéciale, Paris, Éditions de Minuit, 2016, 312 p.

P.-S. — L’Oreille tendue a dit le bien qu’elle pense de ce roman ici.

Exercices de reconnaissance

Jean Echenoz, Envoyée spéciale, 2016, couverture

Ça vient de paraître, ça s’appelle Envoyée spéciale et c’est incontestablement du Jean Echenoz.

Les variations sur l’incise, sentencie l’Oreille tendue, sont toujours aussi roboratives. Les noms des personnages restent toujours aussi improbables, ce qui fait que le lecteur se met à douter de tous les noms propres du roman (personne réelle ? ou pas ?). Comme il se doit, on croise Bruce Lee et Tancrède Synave, Georges Marchais et Didier Super. Ce vrai-faux roman de genre (d’espionnage) évoque des œuvres précédentes d’Echenoz comme le Méridien de Greenwich (1979), Cherokee (1983), l’Équipée malaise (1986) ou Lac (1989). Qui raconte ? Ce n’est pas de la première clarté : «nous ne comprenons pas non plus, malgré notre omniscience», accorde le narrateur (p. 270). La ronde des personnages donne le tournis : Nadine Alcover laisse son emploi auprès d’Hubert Coste pour devenir la compagne du frère de celui-ci, Lou Tausk (c’est un pseudonyme), avant de le quitter à son tour pour épouser le général Georges Bourgeaud du Lieul de Thû, ce dernier faisant chanter Lou, ci-devant compositeur du mégatube planétaire «Excessif», devenu le compagnon de Charlotte Guglielmi, l’assistante qui a remplacé Nadine Alcover auprès d’Hubert, avant qu’il ne soit jeté en prison. L’intrigue (façon de parler) dure un an, comme dans Un an (1997).

Sur le plan lexical, on est en territoire connu. Les adjectifs étonnent mais convainquent : une autoroute «sans échangeurs ni bretelles ni la moindre aire de repos» est dite «de structure autiste» (p. 249). Il en va de même des pronoms : Echenoz préfère souvent quoi à lequel (sur quoi). Un nourrisson pleure dans le métro ? Il faut, dit l’auteur, ce maître du verbe, «l’obturer au moyen d’une tétine» (p. 43).

Il y a l’habituelle récolte de zeugmes — «[…] Tausk va et vient sans but dans son peignoir et son appartement» (p. 68); le reste, ce sera pour dimanche prochain, désolé — et de portraits :

Massif et bedonnant, grosse tête poupine ovale homothétique à un gros buste ovale — œuf de cane sur œuf d’autruche sans aucun cou pour faire le joint —, [Kim Jong-un] avançait d’un pas buté, emprunté, compensant sa petite taille comme son cher leader de père par d’épaisses talonnettes sur lesquelles il marchait en balançant les bras loin du corps. […] Il souriait la plupart du temps, la seule alternative à ce sourire étant un regard monobloc mais composite où s’entrelaçaient méfiance, envie, colère, menace, bouderie, comme si son expression faciale ignorait tout état intermédiaire (p. 250 et p. 251-252).

C’est du Echenoz, et ce n’est pas tout à fait le Echenoz auquel on s’est habitués. Certes, ça tuait dans les Grandes Blondes (1995) et dans Je m’en vais (1999), ça s’écharpait et ça mourait dans 14 (2012), mais, dans Envoyée spéciale, il y a changement d’échelle. Autour de Constance (qui n’en est pas l’incarnation, du moins en amour), on se suicide (dans le métro), on se fait rétrécir (amputation, démembrement, décapitation — pas du même personnage), on se fait tirer dessus (au revolver, au fusil d’assaut), on se fait torturer («plâtrer», en l’occurrence), on se fait manger (c’est, probablement, le sort du beagle Biscuit, nom prédestiné, alias Faust) ou broyer (un papillon). D’autres scènes frappent par leur violence, sexuelle (en prison), sociale (avec un mendiant, encore dans le métro) ou géopolitique (pourquoi tolérer la Corée du Nord ?). La fin du roman n’est pas du meilleur augure pour son héroïne (façon de parler).

Et pourtant, c’est du Echenoz : cela rend heureux, vertu du style grand.

P.-S. — «Sentencie» ? Comme dans «L’aveugle se doit d’être un peu muet, sentencia Russel» (le Méridien de Greenwich, p. 32).

Références

Echenoz, Jean, le Méridien de Greenwich, Paris, Éditions de Minuit, 1979, 255 p.

Echenoz, Jean, Envoyée spéciale, Paris, Éditions de Minuit, 2016, 312 p.

Les zeugmes du sport et du dimanche matin

Au sujet de Mike Condon et de Ben Scrivens, les deux gardiens des Canadiens de Montréal — c’est du hockey —, l’un et l’autre venus d’universités de la Ivy League, Princeton et Cornell : «deux gardiens qui pourraient défendre une thèse tout aussi bien que le filet» (la Presse+, 5 janvier 2016).

Au sujet du défenseur Andrei Markov des mêmes Canadiens : «Peut-on à la fois ménager son corps et ses susceptibilités ?» (la Presse+, 8 janvier 2016)

Au sujet de Max Domi : «Tour de force et du chapeau de Domi» (site de RDS).

Au sujet des gardiens des Canadiens : «Arrêter les rondelles… et les commentaires» (la Presse+, 23 janvier 2016).

Le zeugme du dimanche matin et de Corinne Larochelle

«La plupart s’amusent à ce jeu, ils me reçoivent dans leur bureau, me nourrissent de regards et de listes de livres.»

Corinne Larochelle, le Parfum de Janis, Montréal, Le Cheval d’août, 2015, 139 p., p. 76.