Archives pour la catégorie Zeugme

Le zeugme du dimanche matin et de François Bon, et de Proust, et de Baudelaire

«Vous m’aviez lu des passages où, tandis que le client fatigué attendait dans cette petite cage (je me souviens que vous y mettiez des miroirs) qu’on le monte comme une marchandise au couloir de sa chambre, il devait supporter les discours un peu fous d’un garçon boutonneux et amoureux, et qui parfois même, dans l’espace confiné, lui toussait à la figure et son rhume et ses mauvais jeux de mots ?»

François Bon, Proust est une fiction, Paris, Seuil, coll. «Fiction & Cie», 2013, 329 p., p. 270.

Le zeugme (corrompu) du dimanche matin et de Jean-Paul Sartre

«C’est un fait général, en effet, que, lorsque nous sommes dans l’impossibilité de répondre aux exigences du monde par une action, celui-ci, du coup, perd sa réalité : Gide, en gondole, la nuit, au milieu de la lagune, menacé par des gondoliers qui méditaient de prendre sa bourse et peut-être sa vie, tomba, sans perdre son sang-froid, dans un sentiment de perplexité amusée : rien n’était réel, tout le monde jouait.»

P.S.—Pourquoi «corrompu» ? À cause de «du coup», dixit Flora Amann, qui transmet ce zeugme à l’Oreille tendue (merci). En effet.

P.P.S.—Mercredi soir dernier, le fils cadet de l’Oreille a utilisé «du coup». Elle pense à le déshériter.

Jean-Paul Sartre, l’Idiot de la famille. 1. Gustave Flaubert de 1821 à 1857, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de philosophie», 1988 [1971], nouvelle édition revue et complétée, 1106 p., p. 666-667.

Les zeugmes du dimanche matin, de Christine Eddie…

…et de @ljodoin (merci).

Christine Eddie, les Carnets de Douglas, Québec, Alto, 2007, 198 p.

Guidés par l’odeur de pactole qui se terrait sous le moindre signe de rationnement, ils se lancèrent dans un marché noir d’aliments, brassèrent de la bière, et surtout, des affaires.

Christine Eddie, Je suis là, Québec, Alto, 2014, 150 p.

Avec ses quatre-vingt-douze ans, son excellente santé et son fauteuil roulant, Arthur a toutes les chances de remporter le titre de doyen à vie de notre immeuble.

Mon père manie le marteau, la scie et la grandeur d’âme avec la dextérité d’un artiste.

Avant de devenir une ville de six milles habitants l’hiver et de trente-mille adeptes de la crème solaire en juillet et août, Shédiac a été une plaque tournante du transport tous azimuts.

Écoute, Angèle. S’il n’en avait tenu qu’à moi, Évangéline et Gabriel n’auraient jamais été déportés. Ils auraient vécu heureux avec une demi-douzaine d’enfants, des légumes à faire pousser dans leur jardin et quelques chicanes de couple comme tout le monde.

Non-couleur du jour

Mea maxima culpa : les lecteurs à l’oreille tendue de l’Oreille tendue auront sûrement remarqué que celle-ci a utilisé, ici et , le mot drabe sans le définir.

Drab, drabe ou drabbe, donc.

Il peut être employé substantivement :

«M. Martin se révèle d’un drabe désespérant» (le Devoir, 20 mai 2004, p. A3).

Il est surtout adjectif :

«En zappant, nous tombons sur la BBC et sur l’un des féaux d’Élisabeth II, Stephen Harper.
Les News Express font le tour du globe et nous gratifient de son portrait.
Drab est l’épithète idoine» (De Mumbai à Madurai, p. 50-51).

«Chez Carolus il y avait cependant des bibliothèques (en grand nombre et en désordre) pleines de livres que je ne le voyais jamais ouvrir (qu’il semblait ignorer comme on le fait d’un fond de décor drabe) et qui moi m’intimidaient, à cause de leur nombre, et de leur désordre» (La raison vient à Carolus, p. 11).

«Lors de son lancement à l’été 1997, l’Intrigue a impressionné par sa conduite précise, sa tenue en virage supérieure à la moyenne ainsi que par un agencement intérieur moins drabbe que celui de la plupart des berlines de GM» (la Presse, 2 août 1999).

Définition ? Plat, ennuyeux, beige. «Qui est dépourvu d’intérêt, qui est terne, moche, ennuyeux», dit à juste titre la Base de données lexicographiques panfrancophone. Le dictionnaire numérique Usito va dans le même sens, jugement de valeur à l’appui : «L’emploi de drabe est critiqué comme synonyme non standard de banal, ordinaire, terne.»

L’emploi du mot n’est pas récent. Alfred DeCelles fils le décriait déjà, en un sens différent du sens contemporain, en 1927 :

Le mot anglais drab, par exemple : un habit drab, semble être entré définitivement dans notre vocabulaire. Cependant le terme exact serait gris brun, noisette ou chamois. Voilà comment les anglicismes pénètrent chez nous tous les jours ! (p. 34)

Usito le fait même remonter à 1825 «environ».

P.S.—Les lecteurs à l’oreille tendue de l’Oreille tendue auront noté la présence d’un zeugme dans la citation de La raison vient à Carolus.

Références

DeCelles fils, Alfred, la Beauté du verbe (Entretiens sur la langue française au Canada), Ottawa, Imprimerie Beauregard, 1927, 58 p.

Hébert, François, De Mumbai à Madurai. L’énigme de l’arrivée et de l’après-midi, Montréal, XYZ éditeur, coll. «Romanichels», 2013, 127 p. Ill.

Turgeon, David, La raison vient à Carolus, Montréal, Le Quartanier, coll. «Nova», 9, 2013, 58 p.

Les zeugmes du dimanche matin et de Flaubert

«Puis les convives arrivèrent tous, presque en même temps : Dittmer, Lovarias, Burrieu, le compositeur Rosenwald, le poète Théophile Lorris, deux critiques d’art collègues d’Hussonnet, un fabricant de papier, et enfin l’illustre Pierre-Paul Meinsius, le dernier représentant de la grande peinture, qui portait gaillardement avec sa gloire ses quatre-vingts années et son gros ventre» (p. 46).

«Alors entra un gaillard de trente ans, qui avait quelque chose de rude dans la physionomie, de souple dans les membres, le chapeau sur l’oreille, et une fleur à la boutonnière» (p. 221).

Gustave Flaubert, l’Éducation sentimentale. Histoire d’un jeune homme, introduction, notes et relevé de variantes par Édouard Maynial, Paris, Classiques Garnier, 1961, xii/473 p. Ill.