Portrait anguleux du jour

Catherine Lalonde, la Dévoration des fées, 2017, couverture«La p’tite a plus de dix doigts d’âge. Pas d’tête, se dit Grand-maman, mais le diable aux jambes et les monstres à queue aux trousses. Perdue de force entre la lune et ses arbres — on est pas en ville, chialez pas qu’y a rien à faire à Sainte-Amère — la p’tite brille de grandir, vif-argent, fuyante comme l’eau entre les paumes, toute filée toute en longueur, faite de seulement quelques gouttes — cinq, six — bonnes à saper. Étiolée, poussée en fouet : une maigreur batracienne, des bras et jambes d’éphémère. Elle se déhanche obligée, rotules et coudes saillants, en constante maladresse et labyrinthite. Trop de rotules, trop de coudes. Et pourtant même toute d’os ça commence à bouger en femme, par quelle magie, quels sortilèges ?»

Catherine Lalonde, la Dévoration des fées, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 112, 2017, 136 p., p. 72.

P.-S.—En savoir plus sur ce livre ? Cliquez ici.

Le zeugme du dimanche matin et de Michel Tremblay

Michel Tremblay, la Diaspora des Desrosiers, 2017, couverture«Fulgence a payé — ça coûtait moins cher pour deux que pour une seule personne à Montréal — et ils ont repris le chemin de Duhamel dans la carriole branlante et la poussière étouffante.»

Michel Tremblay, la Traversée du malheur (2015), dans la Diaspora des Desrosiers, préface de Pierre Filion, Montréal et Arles, Leméac et Actes sud, coll. «Thesaurus», 2017, 1393 p., p. 1320.

P.-S.—Michel Tremblay, plus tôt cette semaine, a reçu le plus prestigieux prix littéraire québécois (voir ici).

Le zeugme du dimanche matin et de Christian Desmeules

«N’étant jamais retourné depuis dix ans à La Frayère, François Bouge, petit-fils de Monti, sentant l’urgence et une migraine “lui monter dans les sinus comme de la chair à saucisse”, décide de quitter précipitamment Montréal pour rendre visite à sa famille en Gaspésie.»

Christian Desmeules, «Un premier roman magistral de Christophe Bernard», le Devoir, 14-15 octobre 2017, p. F2.

Hervé Prudon (1950-2017)

Hervé Prudon, Champs-Élysées, 1984, couverture

Livre Hebdo annonce ce matin la mort du romancier Hervé Prudon.

À une époque de sa vie, l’Oreille tendue a lu quelques polars de cet auteur : Mardi-gris (1978) — Prudon y pratique la diaphore —, Tarzan malade (1979) — lire un autoportrait ici —, Banquise (1981) et Champs-Élysées (1984).

Elle avait rendu compte de ce dernier roman pour le magazine culturel Spirale (46, octobre 1984, p. 15) :

Martin Bollène aime éperdument Jamina, «la plus belle fille du monde», qu’il a rencontrée dans le train le ramenant à Paris (p. 9, p. 107). Après quatre années passées en montagne à la recherche de son «âme» (p. 10), il rentre, engagé par la Prestige Élysées Films, pour tourner une publicité de trente secondes. Alors plongé en pleine guerre des gangs, il voit disparaître Jamina et se trouve au centre d’affrontements (auxquels il ne comprend rien) entre bandes rivales. Mais Bollène n’est pas un héros; il se sentirait plutôt, comme la bille d’un flipper, à la merci d’un «grand manager» inconnu (p. 20, p. 155, p. 204). Les Champs-Élysées, «mirages bordés de cactus» (p. 131) ou «traînée lumineuse de l’Occident chrétien» (p. 10), ne sont que le décor de cette histoire d’amour; la vie est ailleurs, dans les parkings et les galeries souterraines, les bureaux insonorisés ou les wagons désaffectés. Comme dans Banquise, un de ses romans précédents, Prudon fait avec Champs-Élysées autant dans la «poésie suburbaine» que dans le néopolar. Enlevée, brillante, jouant des modes et des niveaux linguistiques, la prose de Prudon rend aussi bien la tendresse de Bollène pour son père que la violence urbaine. Sur fond de désillusion post-soixante-huitarde, l’auteur met en scène divers mythes modernes (les bas-fonds de la ville, l’amour fou, le héros solitaire), sans clichés ni pathos. Même si «Paris écrase tout» (p. 26), Bollène et Jamina s’en sortiront.

On trouve aussi (au moins) un zeugme dans ce roman (voir ).

Référence

Prudon, Hervé, Champs-Élysées, Paris, Mazarine, 1984, 214 p.