Oreille d’Ancien Régime

Chanter les Lumières aujourd’hui ? Ça se fait.

Elle n’m’a pas gâché l’existence

Mais a tu celle de Rousseau,

De Proust,

De Mort à crédit,

psalmodie Arnaud-Fleurent Didier. (Le personnage de la chanson parle de sa mère.)

Chez Bénabar, Voltaire remplace Rousseau :

Ce vieil homme fatigué d’Algérie

Qui regrette son Maghreb jour et nuit

Tout juste toléré aujourd’hui

Faut dire qu’ça fait qu’trente ans qu’il est ici

Qu’il ne s’ra jamais propriétaire

Qu’il occupe une chambre de bonne

Au pays de Voltaire

Au pays des Lumières

Et des droits d’l’homme.

Par-delà la Révolution, Tomás Jensen réconcilie les uns et les autres :

Qui c’est qui vient souper à soir ?

Qui c’est qui vient souper à soir ?

C’est le vent de l’ouest

C’est le vent de l’ouest

C’est l’Occident civilisé

Technologie et liberté

C’est le vent de l’ouest

C’est le vent de l’ouest

C’est quatorze cent quatre-vingt douze

C’est dix-sept cent quatre-vingt neuf

C’est mille neuf cent quatre-vingt-quatre

C’est mai soixante-huit, est-ce qu’on trinque ?

C’est le vent de l’ouest

C’est Hollywood, Rousseau, Voltaire

C’est le vent de l’ouest

Mère Teresa et Rockfeller

C’est le vent de l’ouest

Je ne le suivrai pas.

(Voltaire / Rockfeller est une rime plus riche que Voltaire / Lumières.)

Chanter le XVIIIe siècle aujourd’hui ? Pourquoi pas.

Références

Bénabar, «Qu’est-ce que tu voulais que je lui dise ?», Reprise des négociations, Jive, 2005.

Didier, Arnaud-Fleurent, «France culture», la Reproduction, Sony / BMG, 2009.

Jensen, Tomás & Les faux-monnayeurs, «Le vent du nord» (2000), Pris sur le vif, GSI Musique, 2006.

Logique scolaire

À l’école, tu t’es bien comporté, tu as fait tous tes devoirs, tu as multiplié les efforts : ta maîtresse — que tu appelles ton enseignante — est contente. Elle ne t’accordera pourtant pas de récompense; elle te donnera plutôt un privilège.

S’il n’y a plus de punition, mais seulement des conséquences, il n’est pas étonnant qu’il n’y ait plus de récompense. C’est logique.

En effet

Dans sa page «Idées» d’hier, le Devoir publie une lettre ouverte sous le titre «Avenir de la langue française. Un geste d’éclat pour protéger le français» (p. A7).

Incipit : «Je suis préoccupé par l’avenir de la langue française, mais aussi et surtout inquiet pour cet avenir.» Plus loin : «Ma préoccupation et mon inquiétude sont fondées sur des réalités et des faits qui annoncent un dangereux déclin de la langue française.»

Quand l’Oreille tendue lit pareille prose (circulaire), elle est inquiète à son tour : elle aussi, elle a de la peine d’être triste quand elle n’est pas heureuse d’être contente.

De la responsabilité (linguistique)

Les écoliers québécois ne connaissent plus la punition. S’ils font une bêtise quelconque, s’ils sont les auteurs d’un méfait plus ou moins grave, s’ils contreviennent au règlement, ils sont passibles d’une conséquence. Ça s’expose ainsi : Les amis, t’auras une conséquence si tu fais pas ton devoir.

En voulant faire comprendre aux petits qu’ils sont responsables de leurs gestes et de leurs suites, on leur fait parler une langue parfaitement artificielle.

 

[Complément du 7 juin 2015]

Exemple romanesque : «Du point de vue comportement revenait toujours plus que place à l’amélioration et j’accumulais les conséquences mineures liées à mes agissements dits problématiques» (la Bête à sa mère, p. 22).

 

[Complément du 9 septembre 2015]

En bon père de famille qu’elle est, l’Oreille tendue a assisté hier soir à la réunion de parents de l’école de son fils cadet. Elle a été rassurée d’y entendre le responsable de la «gestion des conséquences».

 

Référence

Goudreault, David, la Bête à sa mère, Montréal, Stanké, 2015, 231 p.