Citation touristico-gatinoise du jour

Fred Vargas, Sous les vents de Neptune, 2004, couverture

 

Le commissaire Adamsberg et son fidèle Danglard débarquent au Québec, près de Hull (avant que la ville ne devienne Gatineau).

— C’est l’usage, de tutoyer tout le monde ?
— Oui, ils le font très naturellement.
— On doit faire pareil ?
— On fait comme on veut et comme on peut. On s’adapte.

Fred Vargas, Sous les vents de Neptune, Paris, Viviane Hamy, coll. «Chemins nocturnes», 2004, 441 p., p. 132.

On appréciera le «naturellement».

Les enfants de la pub

Un lecteur du Devoir s’insurge contre l’emploi généralisé du tutoiement dans les publicités pour le nouveau vélo en libre-service de Montréal, le Bixi : «Change ta ville», «Pédale avec ta tête», «Change l’indice de smog», etc. Il considère que cela infantilise les utilisateurs potentiels de ces bicyclettes (14 juin 2009, p. C4). Il a raison.

En revanche, la publicité de l’Insectarium de Montréal, elle, a recours à juste titre au tutoiement : «Viens jouer dehors. Nouvel espace de découvertes. La Cour aux insectes.» Pourquoi ? Parce qu’elle s’adresse, elle, vraiment à des enfants, ceux qui iront courir dans la nouvelle aire de jeu du Jardin botanique.

Il est rassurant de savoir que quelqu’un, dans l’administration municipale, peut distinguer les vrais enfants des autres.

Jean Echenoz

Il y a plusieurs raisons d’aimer Jean Echenoz.

Il y a son art de la narration légèrement instable. Relisez par exemple la scène du radiotélégraphiste dans Un an (1997, p. 29-30).

Il y a sa maîtrise de la variation, toujours dans le même roman : «flottait une puissante odeur de chien bien qu’il n’y eût pas de chien» (p. 64); «Régnaient de suffocantes odeurs d’essence et de chien, mais cette fois avec un chien» (p. 66); «flottait une odeur de grésil et de cendre mais pas de chien bien qu’il y en eût un» (p. 68).

Il y a, évidemment, son emploi du conditionnel. Comment ne pas admirer quelqu’un qui intitule une conférence, en 1995, «Des temps grammaticaux envisagés comme une boîte de vitesses» ?

Il y a son soin pour les questions de ponctuation, «seule divergence esthétique» entre lui et son éditeur (Jérôme Lindon, 2001, p. 51).

Il y a la précision de ses descriptions, parfois très délicatement délirantes, et sa jubilation onomastique.

Et il y a ses choix lexicaux. Vous utilisez une calculette ? Tel personnage de l’Équipée malaise la «clavecine» (1986, p. 34). Passé l’heure d’affluence, une brasserie devenait calme, puisque «le tohu-bohu se décaféinait» (p. 200). Vos épaules se haussent ? Elles devraient «montgolfier» (Lac, 1989, p. 155). «Intimes» existe; «extimes» aussi, donc (le Méridien de Greenwich, 1979, p. 217). Comment décrire une construction éloignée mais britannique ? Son style serait «anglo-antipodal» (les Grandes Blondes, 1995, p. 109).

On ne saurait mieux dire.

Les livres de Jean Echenoz sont publiés aux Éditions de Minuit. Plus récent titre paru : Courir (2008).

 

[Complément du 9 juin 2016]

Le lien menant à la conférence de 1995 évoquée ci-dessus est mort (Dieu ait son âme). On trouve cependant des propos proches dans une entrevue donnée par Echenoz à Pierre-Marc de Biasi : «J’ai le sentiment que chaque temps grammatical a sa propre vitesse, et qu’au fond le système des temps grammaticaux fonctionne un peu comme une boîte de vitesse pour une automobile — les temps des verbes jouent un rôle déterminant dans les procédures d’accélération, de ralentissement, de reprise. Il y a des pentes narratives qu’on ne peut monter qu’en première, et des sections où on peut filer en cinquième, comme sur l’autoroute. Et puis il y a la marche arrière…» («Jean Echenoz : “Flaubert m’inspire une affection absolue”», le Magazine littéraire, septembre 2001, p. 53).

Ne quittez pas, ter

Le 18 juin, l’Oreille tendue notait qu’à l’Université de Montréal elle n’était pas la seule à regretter l’emploi intransitif du verbe quitter. Un usager de la Bibliothèque des lettres et sciences humaines — ce n’est pas l’Oreille, elle le jure — avait écrit «faute !» sur une affichette qui comportait les mots «quitter pour l’été».

L’Oreille repasse hier devant la même affichette. Celle-ci porte les traces d’un dialogue :

Université de Montréal, 6 juillet 2009
Université de Montréal, 6 juillet 2009

À côté de «faute !», quelqu’un a ajouté «Non !», puis quelqu’un d’autre a mis son grain de sel, mais avec pédagogie : «Oui. Quitter est un verbe transitif (demande COD)».

La guerre fait rage. Pour d’autres informations du front, ne quittez pas.

La ville, c’est urbain

L’urbain a la cote.

Un spa, c’est bien; un «spa urbain», c’est mieux. Vous songez à déménager à la campagne ? «Optez pour un naturel urbain» (Salaberry-de-Valleyfield, juillet 2005).

Mais il y a plus fort : le résolument urbain.

À Québec — qui, jusqu’à preuve du contraire, est une ville —, on peut fréquenter le Urba Resto Lounge. C’est, dit le Devoir de ce samedi, «un restaurant résolument urbain, aux allures branchées et décontractées» (3 juillet 2009, p. B7). Qu’y mange-t-on ? Une cuisine «dite urbaine d’inspiration internationale». Qu’y écoute-t-on ? De la musique «à saveur urbaine», voire «à saveur lounge et urbaine».

Peut-on être plus urbain que cela ? C’est résolument difficile à imaginer.

 

[Complément du 11 juillet 2009]

Déambulant hier soir rue Saint-Joseph, un lecteur québecquois de l’Oreille tendue est tombé sur la publicité suivante : «Votre boutique de chaussures urbaines bientôt ici». La ville, à Québec, ça marche.

 

[Complément du 18 juillet 2009]

Montréal n’est évidemment pas à l’abri de cette mode. Plaza Alexis-Nihon, au centre-ville, hier : «Totalement urbain.»