Du plurilinguisme en acte

Un collègue et néanmoins ami est absent. Sa boîte aux lettres électronique le dit clairement, en quatre langues.

Il y en a une qui étonne plus que les autres.

P.-S. — L’Oreille tendue n’est pas la première à noter ce plurilinguisme en acte. On en a parlé ici et .

Mystère impénétrable au Centre Bell

Bob Gainey n’est plus le directeur gérant des Canadiens de Montréal; c’est entendu.

Mais que lui est-il arrivé ? Le jour même, on s’interrogeait. Le lendemain, pas moins.

Le jour même, le 8 février, avant la conférence de presse officielle

Le site du Réseau des sports a d’abord écrit qu’il semblait que Gainey «se retirait», qu’il «démissionnait», qu’il «quittait ses fonctions».

Cyberpresse.ca, pour sa part, a cédé à la tentation du verbe quitter employé absolument, encore qu’au conditionnel : «Gainey quitterait à la faveur de Gauthier.» Non sans se poser la question toutefois : «A-t-on décidé de “démissionner” Gainey ? Il appert pour le moment que celui-ci aurait décidé de quitter de son propre chef, à trois semaines de la date-limite des transactions.»

Le lendemain

«Bob Gainey remplacé», titrait Radio-Canada. Ailleurs sur le site : «Gainey passe le flambeau

Le Devoir n’était pas moins neutre : «Gainey part, Gauthier arrive» (p. 1).

La une du Journal de Montréal pouvait, elle, porter à confusion : «Gainey lâche.» Verbe ou adjectif ?

Le site officiel des Canadiens se faisait positif : «Tandis que la formation est au plus fort de la course pour une place en séries, Gainey lègue donc les rênes de l’équipe à son bras droit Pierre Gauthier, qu’il continuera d’épauler en tant que conseiller spécial.»

Réjean Tremblay, dans la Presse, l’était beaucoup moins, quand il associait le départ de Gainey à celui de son prédécesseur : «Depuis, nous avons appris la vérité. André Savard avait été tassé de force de son job. Sans doute apprendrons-nous un jour que ce fut la même histoire dans le cas de Gainey» (cahier Sports, p. 5).

L’Histoire révélera la Vérité. (Mais Elle ne dira pas que Gainey a quitté.)

 

[Complément du 29 mars 2012]

Le successeur de Bob Gainey connaît le même sort que lui aujourd’hui. En début de journée, Pierre Gauthier était «relevé de ses fonctions». Par la suite, les choses ont été présentées autrement : «Geoff Molson congédie Pierre Gauthier.»  Le choix de verbe est meilleur.

Malheureusement pour lui, et pour le verbe quitter, Bob Gainey, qui était toujours associé aux Canadiens de Montréal, perd aussi son travail : «Gauthier congédié, Gainey quitte aussi.» Le choix de verbe laisse à désirer.

Ponctuation (payante)

Il y eut l’interrobang, le deflation point, le facetio, le delta-sarc et le snark. Voici le SarcMark, un signe de ponctuation disponible ici au prix de 1,99 $ US. (La vidéo publicitaire mérite le détour. Façon de parler.)

Son utilité ? Vous assurer que votre lecteur percevra bien que ce que vous venez d’écrire dans votre courriel ou votre texto est sarcastique.

Erin McKean, de Wordnik, dans sa chronique du 7 février du Boston Globe, évoque ces formes d’«alternative ponctuation». Elle en profite pour montrer pourquoi nous ne devrions pas en avoir besoin.

Probabilités

Jeux olympiques d’hiver oblige, les publicités sportives se multiplient. Parmi elles, celle de Samsung, qui lance «le pool de hockey le plus excitant que t’as jamais participé».

Quelles sont les meilleures probabilités ? En 2010, au Québec, de ne pas connaître le fonctionnement du pronom relatif ou, à Vancouver, de gagner ce pool ?

Du minimalisme linguistique

Chez les uns, le geste est volontaire :

At the end of the afternoon, Freire, a researcher at the Carlos Éboli Institute of Criminology, called Espinosa. The two had entered the police force together — Espinosa as a detective and Freire as a researcher. Over the course of the two decades since then, they had become friends — a friendship that people who knew them found improbable, since Espinosa was a master of verbal elegance and Freire, for his part, eliminated all adjectives, adverbs, prepositions, pronouns, and such, employing in his speech only nouns and verbs. Currently, moreover, he was tending to eliminate verbs as well. So when Espinosa picked up the phone, all he heard was :

«Thirthy-eight».

Garcia-Roza, Luiz Alfredo, Blackout. An Inspector Espinosa Mystery, traduction de Benjamin Moser, New York, Henry Holt and Company, 2008 (2006), 243 p., p. 29.

Chez les autres, le même geste est imposé, par on ne sait qui :

Plasson avait ceci de curieux, quand il parlait : il ne finissait jamais ses phrases. Il n’arrivait pas à les finir. Il ne parvenait à la fin que si la phrase ne dépassait pas les sept, huit mots. Sinon, il se perdait en chemin. Aussi essayait-il, en particulier avec les étrangers, de se limiter à des propositions courtes et incisives. Et il avait en cela, disons-le, du talent. Bien sûr, cela le faisait paraître un peu hautain et fastidieusement laconique. Mais c’était toujours mieux que d’avoir l’air plus ou moins nigaud : ce qui se produisait régulièrement quand il se lançait dans des phrases articulées, ou même simplement normales : sans arriver, jamais, à les finir.

Baricco, Alessandro, Océan mer, traduction de Françoise Brun, Paris, Albin Michel, coll. «Les grandes traductions», 1998 (1993), 274 p., p. 91-92.

Quelle qu’en soit la motivation, il existe un minimalisme linguistique.