Citation islandaise du jour

Arnaldur Indridason, la Voix, 2007, couverture

«— Vous connaissez des gens avec qui il aurait eu des contacts en dehors de l’hôtel ?
— Je ne sais rien de cet homme et j’en ai vu plus de lui que ce que j’ai envie.
— Que ce dont j’ai envie, corrigea Erlendur.
— Hein ?
— Il faut dire : ce dont j’ai envie et pas ce que j’ai envie.
Elle le regarda comme s’il était malade.
— Et vous trouvez que ça a de l’importance ?
— Oui, répondit Erlendur.
Elle secoua la tête avec une expression rêveuse.
— Et vous n’avez pas non plus remarqué de visites ? demanda Erlendur afin d’aborder un autre sujet que l’usage grammatical. Il se présenta brusquement à son esprit un centre de rééducation où les infirmes grammaticaux déprimés déambulaient en uniforme et en pantoufles en confessant leur faute : je m’appelle Finnur et je dis “ce que j’ai envie”.»

Arnaldur Indridason, la Voix, traduction d’Éric Boury, Paris, Métailié, 2007 (2002), 329 p., p. 23-24.

Une fête nationale d’ici

En ce jour de la Fête nationale du Québec, deux mots.

Un néologisme

Gilles Duceppe, le chef du Bloc québécois, croit qu’il y a, chez les nationalistes francophones, des intolérants. (Profonde découverte.) Comment les appeler ? Sur le modèle des rednecks, il propose cous bleus. (Pourquoi bleus, demanderont les non-autochtones ? Parce que le bleu est, avec le blanc, la couleur officielle du gouvernement du Québec.) On permettra à l’Oreille tendue un pronostic : dans quelques mois, on ne souviendra guère de l’expression, car bien trop artificiellement construite et bien trop proche de col bleu.

Le d’ici

En 2004, au moment de faire paraître le Dictionnaire québécois instantané, l’Oreille était frappée par le succès du d’ici. Cinq ans plus tard, il ne se dément pas.

Exemples — de la publicité, des journaux.

Le premier est (quasi) pléonastique : «Le Québec de demain : portraits de la relève d’ici» (la Presse, 18 juin, p. A22, publicité). Autrement dit : ici, la relève vient d’ici.

Le même jour, dans le même journal, une lettre ouverte dénonce la position de ceux qui croient inacceptable, pour ne pas dire pire, la présence d’artistes chantant en anglais à un spectacle tenu dans le cadre des festivités de la Fête nationale : «De précieux alliés. Toutes langues confondues, les artistes d’ici font partie intégrante de la culture québécoise et de notre identité nationale» (18 juin, p. A25). D’ici a le désavantage (l’avantage ?) de brouiller les critères d’identité («langues confondues», «d’ici», «culture québécoise», «identité nationale» : ça tient comment, tout ça ?). Il a l’avantage (le désavantage ?) de permettre de parler des anglophones sans les nommer. (L’article est moins pudique.)

Une publicité de l’Université McGill, en 2007, faisait preuve de la même discrétion : «Une université d’ici, d’envergure mondiale !»

La palme revient cependant à un article de la Presse du 20 juin (p. A24) : «Des gens d’avant-goût. Portrait de producteurs d’ici» (en surtitre); «Les microbrasseries pensent québécois. Des ingrédients d’ici pour la bière d’ici» (en titre). On a compris, merci.

 

[Complément du 30 mai 2012]

Il y aurait dorénavant des cous rouges au Québec. Du moins, ils ont leur site.

 

[Complément du 20 décembre 2012]

Vue hier, dans le métro de Montréal, cette publicité :

Une campagne publicitaire dans le métro de Montréal

Deux questions. La prostate d’ici est-elle différente de celle de là ? Est-il bien recommandé de se représenter une prostate soutenue ?

 

[Complément du 12 août 2015]

Quels auteurs encourager aujourd’hui ?

Le livre d’ici

Cela va pourtant de soi : «Pleins feux sur les créateurs d’ici» (le Devoir, 7 février 2012, p. A1); «Les créateurs d’ici en vedette» (le Devoir, 6 février 2012, p. B8).

(Merci à @NieDesrochers pour la photo.)

 

[Complément du 16 février 2016]

Même le pétrole pourrait être local. Le d’ici lui conférerait-il une plus grande acceptabilité sociale ?

«Le pétrole d’ici»

 

[Complément du 18 septembre 2017]

Sur Twitter, @machinaecrire démontrait récemment que le succès du d’ici ne se dément pas.

 

Référence

Melançon, Benoît, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, Montréal, Fides, 2004 (deuxième édition, revue, corrigée et full upgradée), 234 p. Illustrations de Philippe Beha.

Dictionnaire québécois instantané, 2004, couverture

En direct de la cour d’école 001

Les journalistes franco-québécois n’hésitent guère à employer le mot full (beaucoup, très). Ils le mettent parfois en italiques, histoire de le garder un peu à distance, mais, autrement, cela fait partie de leur vocabulaire. Ils montrent par là qu’ils sont sensibles à ce qu’ils imaginent être la langue des jeunes.

Un éditorial du Devoir sur la persévérance scolaire s’intitule «L’école full poche» (9 juin 2009, p. A6). Pour celui sur la non-persévérance écologique montréalaise, la Presse a choisi «Un plan full Kyoto» (19 mai 2007, cahier Plus, p. 7). Plus tôt, on y recommandait de «Vivre full éthique» (17 février 2005, p. 1).

De source sûre, l’Oreille tendue sait cependant que l’usage, dans les cours d’école, a changé : full de est devenu courant. On peut dire aussi bien full cool que full de cool, full mal que full de mal, full diff que full de diff (difficile).

Les linguistes du futur expliqueront peut-être cette construction par l’influence du modèle «full + nom» : T’as full de choses; Y a full de personnes; J’ai full de devoirs.

Quoi qu’il en soit, et en attendant, le fossé linguistique entre les générations se creuse sous nos yeux.

 

[Complément du 15 novembre 2012]

Il serait même possible — ô paradoxe des paradoxes ! — de dire, par exemple d’un frigidaire, qu’il est full vide, voire full de vide. L’Oreille tendue tient cette information d’une source sûre : les hautes sphères de l’Office québécois de la la langue française. Elle ne s’en étonne pas moins.

 

[Complément du 8 février 2015]

Version euphonique et féminine :

Bibliothèque de Cartierville, 7 février 2015

À tu et à toi 001

Paradoxe scolaire québécois…

Dans certaines écoles, le vouvoiement des enseignants redeviendrait la norme, après plusieurs années de tutoiement généralisé. À la maternelle, le fils cadet de l’Oreille tendue doit vouvoyer sa maîtresse. (Excellente chose.)

Quand il sort de classe pour aller au service de garde, les éducateurs s’adressent collectivement à son groupe à la deuxième personne du singulier : Là, le groupe, tu prends ton cerceau.

On pourrait être troublé à moins.

Laissez-les mourir

Selon la plupart des sources consultées, qu’elles soient médicales ou philosophiques, tout le monde devrait mourir un jour. Pourquoi ne pas le dire ?

Certains, comme s’ils avaient manqué de courant, s’éteindraient. C’était le cas cette semaine d’un documentariste : «Le cinéaste canadien Allan King s’éteint» (la Presse, 16 juin 2009, cahier Arts et spectacles, p. 4).

D’autres disparaîtraient. Ils le font surtout selon les auteurs de rétrospectives de fin d’année : «Les disparus de 2008.»

La plupart décéderaient. Voilà le mot le plus souvent utilisé désormais pour désigner la passage de vie à trépas.

Que les journaux se laissent aller à ce type d’euphémisme passe encore — même si certaines formules étonnent un brin. Le Devoir du 5 octobre 2004 parlait de «L’ultime décès de Janet Leigh» (p. A1 et A8). Elle a eu droit à combien ? (Le sous-titre de l’article expliquait l’affaire : «Déjà assassinée sous la douche en 1960 dans Psycho, l’actrice s’éteint [!] définitivement à 77 ans.»)

Quand il s’agit de romanciers, c’est plus ennuyeux. Un des personnages de Klonk contre Klonk de François Gravel serait ainsi «décédé» (p. 94). Il n’aurait pas pu être mort, tout simplement ?

Cela étant, il y a des cas (rares) où décéder s’impose. Le groupe Loco Locass en donne l’exemple parfait : «Fa’que décide ou décède», chante-t-il dans la pièce «Résistance» de l’album Amour oral (2004).

C’est l’exception qui confirme la règle.

Référence

Gravel, François, Klonk contre Klonk, Montréal, Québec/Amérique Jeunesse, 2004, 126 p.