Café

Que boit n’importe quel quidam ? Un café / un expresso court.

Que boit un personnage de roman, par exemple dans la Salle de bain de Jean-Philippe Toussaint ? Un «café succinct» (p. 56).

Voilà pourquoi il nous faut des écrivains.

Référence

Toussaint, Jean-Philippe, la Salle de bain suivi de Le jour où j’ai rencontré Jérôme Lindon, Paris, Éditions de Minuit, coll. «Double», 32, 2005 (1985), 139 p.

Citation ornithologique du jour

Canaris«Le ministre Flaherty ferait un piètre canari dans une mine» (la Presse, 17 février 2010, p. A24).

Qu’on se rassure : le ministre des Finances du Canada ne veut pas changer d’espèce. Ariane Krol ne s’en prend qu’à son absence de (pré)vision.

Explication : «Les mineurs emportaient autrefois un canari en cage, qui lorsqu’il s’agitait, ou même mourait, ou encore donnait des signes de suffocation était le signe qu’il fallait remonter.» (Merci Wikipédia.)

Illustration : Wikimedia Commons

L’art d’être belle-mère, bis

Lucien Bouchard, ci-devant chef du Parti québécois, s’en prenait hier soir à son ancien parti et à Pauline Marois, qui le dirige actuellement (reportage ici).

En 2007, pourtant, il se retenait : «Lucien Bouchard se garde bien de jouer le rôle de belle-mère» (le Devoir, 14 mars 2007).

C’est fini. Il a bel et bien rejoint le club. Il ne se sentira pas seul.

Michael Ignatieff n’a pas faim

Un lecteur pressé du Devoir pourrait penser que le chef du Parti libéral du Canada a un petit creux : «Ignatieff dépose sa liste d’épicerie», titrait en effet le quotidien hier (p. A4).

Il est vrai que la liste d’épicerie est prisée au Québec.

Certains, tel Ignatieff, la «déposent». D’autres la «présentent» : «Infrastructures. La Ville présente une liste d’épicerie de 306 millions» (la Presse, 14 juin 2001); «L’industrie agroalimentaire présente sa liste d’épicerie» (la Presse, 17 octobre 2001).

Avant cela, elle a été «dressée» : «Le maire Tremblay dresse sa liste d’épicerie» (la Presse, 7 février 2007, p. A8); «Montréal invité à dresser sa liste d’épicerie» (la Presse, 15 janvier 2009, p. A11).

Après, on la «reçoit» : «Scott reçoit la liste d’épicerie des autochtones» (le Devoir, 23 juillet 2004).

Quand il y en a plusieurs, on les regroupe pour en discuter : «Le sommet des listes d’épicerie» (le Devoir, 31 mai 2002).

Dans tous les cas, la liste d’épicerie désigne une énumération de demandes dont il est attendu que certaines seront excessives. C’est la règle du jeu : on sollicite aux quatre vents, puis on croise les doigts.

Du bon usage de l’italique

Il arrive souvent aux romanciers contemporains, pour ne prendre qu’eux, de marquer un langage, ou un niveau de langage, qui n’est pas le leur en mettant les mots de ce langage ou de ce niveau de langage en italique dans leur texte. Leurs motivations pour ainsi marquer leurs distances sont diverses.

Dans la Place (1983), Annie Ernaux a un usage particulièrement complexe de cet attribut typographique. Parfois, il sert à indiquer qu’un mot relève du patois (p. 28). Le plus souvent, il remplace la citation directe, généralement notée entre guillemets, pour donner aux propos rapportés une permanence plus grande. Cela est souvent lié à des sociolectes particuliers, à des niveaux de langage qui marquent l’appartenance de classe.

On avait tout ce qu’il faut, c’est-à-dire qu’on mangeait à notre faim […], on avait chaud dans la cuisine et le café, seules pièces où l’on vivait. Deux tenues, l’une pour le tous-les-jours, l’autre pour le dimanche (la première usée, on dépassait celle du dimanche au tous-les-jours). J’avais deux blouses d’école. La gosse n’est privée de rien. Au pensionnat, on ne pouvait pas dire que j’avais moins bien que les autres, j’avais autant que les filles de cultivateurs ou de pharmacien en poupées, gommes et taille-crayons, chaussures d’hiver fourrées, chapelet et missel vespéral romain (p. 56).

Chez Marie Darrieussecq, dans Truismes (1996), la répartition n’est pas moins complexe. D’un côté, la citation généralisable : «Je savais que la cliente n’avait jamais eu d’enfant, un client m’avait dit qu’elle était lesbienne, que c’était l’évidence même» (p. 22). De l’autre, le marquage d’un type de langage dont on pourrait dire qu’il est le langage autorisé, une sorte de prêt-à-parler idéologiquement déterminé (sans qu’il soit besoin de dire par quelle idéologie) : «Il y avait de la boue partout dans les rues à cause des averses de la veille et de la dégradation chronique de la voirie» (p. 82-83). Le langage de la pub, enfin : «J’étais toujours aussi fatiguée, ma tête était toujours aussi embrouillée, et le gel micro-cellulaire spécial épiderme sensible contre les capitons disgracieux de chez Yerling ne semblait même pas vouloir pénétrer» (p. 46). Entre la deuxième et la troisième catégorie, il est souvent difficile de faire la part des choses, comme sur tel panneau politique : «Edgar quelque chose, pour un monde plus sain» (p. 64).

(Le Michel Houellebecq des Particules élémentaires, en 1998, fait pareil, à longueur de page; voir, par exemple, p. 69-72.)

Dans un registre différent, le polar, Diane Vincent emploie l’italique pour souligner l’utilisation des mots de la langue populaire :

Au mieux, quelqu’un va nous mettre dans les pattes un bouc émissaire qui sera accusé de voies de fait ayant causé la mort, mais des témoins prétendront que le jeune Fred l’avait provoqué en le blastant sur un deal de dope (p. 174).

Le verbe blaster et le substantif deal sont en italique; ils viendraient de la langue populaire. Dope, en revanche, non. Problème, cependant, quelques lignes plus bas : «Je suis trop crevé pour te faire un compte rendu, mais si toi, tu as quelque chose, envoie, shoote» (p. 175). Pourquoi shooter — ici entendu au sens de parler tout de suite — n’a-t-il pas droit, lui, à l’italique ?

C’est bien le signe qu’il est difficile de départager, en matière de langue, ce qui est à soi et ce qui est aux autres.

Références

Darrieussecq, Marie, Truismes, Paris, P.O.L, coll. «Folio», 3065, 1998 (1996), 148 p.

Ernaux, Annie, la Place, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 1722, 1994 (1983), 113 p.

Houellebecq, Michel, les Particules élémentaires, Paris, Flammarion, 1998, 393 p.

Vincent, Diane, Peaux de chagrins, Montréal, Triptyque, coll. «L’épaulard», 2009, 236 p.