L’inconscient linguistique hexagonal

Le Bus. Les Bleus en grève, documentaire sur Netflix, 2026, affiche

On ne se refait pas : quand l’Oreille regarde du sport, elle reste tendue en matière de langue. Le cas le plus récent ? Le documentaire le Bus. Les Bleus en grève, sur Netflix, qui raconte la cascade de déconvenues causée par l’équipe de France à la Coupe du monde de football de 2010 en Afrique du Sud.

Une partie du scandale naît d’une déclaration jetée par un des joueurs étoiles de cette équipe, Nicolas Anelka, à l’endroit de son entraîneur, Raymond Domenech : «Va te faire enculer, sale fils de pute», rapportait alors le quotidien l’Équipe. Il n’est pas sûr que les paroles d’Anelka aient été exactement celles-là, mais tous s’entendent pour dire qu’il y a eu une altercation dans le vestiaire à la mi-temps entre les deux hommes. À quoi Domenech dit-il avoir immédiatement réagi ? «Il m’a tutoyé. Il ne me tutoyait jamais» (37e minute).

À la suite de l’expulsion d’Anelka par la Fédération française de football, ses coéquipiers ont fait grève d’un entraînement. Ils ont rédigé une déclaration pour expliquer leur geste. C’est leur entraîneur (!) qui la lit devant les médias. À quoi Domenech dit-il avoir immédiatement réagi ? «Putain, c’est pas eux qui ont écrit ça. Y a pas de fautes d’orthographe» (58e minute).

En quatre phrases, on voit la puissance de l’imaginaire linguistique hexagonal : le tutoiement et l’orthographe classent.

La clinique des phrases (129)

La clinique des phrases, Charles Malo Melançon, logo, 2020

(À l’occasion, tout à fait bénévolement, l’Oreille tendue essaie de soigner des phrases malades. C’est cela, la «Clinique des phrases».)

Soit ce début de chapitre, tiré d’un ouvrage québécois paru en 2025 :

En 1991, presque dix ans avant la sortie de L’erreur boréale, Serge Bouchard publiait son premier recueil d’essais, Le moineau domestique.

Jusque-là, il n’avait pas été question de l’Erreur boréale; il n’en sera pas question par la suite.

À quoi ce titre renvoie-t-il ? À un film ? À un livre ? De quel genre ? D’où vient-il ? Au lecteur de deviner. Un Québécois aura plus de chance d’y parvenir qu’un non-natif.

En l’occurrence, l’Erreur boréale

est un film documentaire québécois réalisé par Richard Desjardins et Robert Monderie, sorti en 1999. / Les réalisateurs ont construit ce film comme un pamphlet pour dénoncer les atteintes à l’environnement que représente la destruction du patrimoine forestier du Québec, stigmatisant notamment les coupes à blanc pratiquées sur de vastes étendues de la forêt boréale (c’est Wikipédia qui le dit).

Revoyons donc la chose :

En 1991, presque dix ans avant la sortie du film L’erreur boréale, de Richard Desjardins et Robert Monderie, Serge Bouchard publiait son premier recueil d’essais, Le moineau domestique; il s’y intéressait déjà au patrimoine naturel du Québec.

À votre service.

P.-S.—Vous pensez «syndrome UQAM» ? Vous avez raison.

Celui qu’on ne livre pas

Cate Blanchett dans le rôle de Bob Dylan

Soit le paragraphe suivant, publié dans le quotidien montréalais la Presse+ le 18 mai 2026 :

Celle qui sera de la distribution du prochain long métrage de Brady Corbet (The Brutalist), un film sulfureux campé dans les années 1970 mettant aussi en vedette Selena Gomez et Michael Fassbender, a ravi les festivaliers avec quelques anecdotes de tournages. [Cate Blanchett] a parlé d’un truc qu’une costumière lui a donné à Montréal sur le tournage de I’m Not There de Todd Haynes, qui créait une liste de chansons pour chaque acteur, afin de mieux incarner Bob Dylan. «Elle m’a suggéré de mettre un bas dans mon pantalon, parce que le paquet n’a pas la même forme !»

Qu’est-ce que ce paquet ? Pour comprendre le sens de ce mot dans le français populaire du Québec, il faut se souvenir que Cate Blanchett a déjà incarné un homme, en l’occurrence Bob Dylan. Le paquet qui lui manquait, et que pouvait imiter une chaussette, se trouvait entre ses jambes. On aurait aussi pu parler de poche ou de fourche.

À votre service.

Curiosité voltairienne (et documentaire)

Hélène Choquette, Une histoire sur le goût de la langue, film documentaire, 2022, affiche

En 2022, Hélène Choquette lançait le documentaire Une histoire sur le goût de la langue. En ouverture, on entend la chanson «Mon pays», de Gilles Vigneault. Pourquoi ? Parce qu’elle «contredit» la déclaration de Voltaire sur les «arpents de neige» canadiens.

P.-S.—Au dernier rang, sur l’affiche, à gauche, n’est-ce pas Voltaire ?

 

Au début du vingt-troisième chapitre de Candide (1759), le conte de Voltaire, «Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient», Candide discute avec Martin sur le pont d’un navire hollandais : «Vous connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France ? — C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut.»

 

Voltaire est toujours bien vivant.