Queering Maurice Richard

L’Oreille tendue, depuis au moins six lustres, s’intéresse au mythe de Maurice Richard (1921-2000) — c’est du hockey.

En 1998, elle faisait paraître un article intitulé «Le Rocket au cinéma. Les yeux de Maurice Richard, prise 2». Il y était notamment question de l’érotisation, par des hommes, du célèbre numéro 9 des Canadiens de Montréal. L’extrait qui suit portait sur un documentaire de l’Office national du film du Canada de 1971.

Peut-être Maurice Richard est un film masculin. Sauf une, les personnes interviewées sont des hommes : la seule femme qui ne soit pas spectatrice dans le film ne parle que quelques secondes, elle se cache derrière des lunettes noires et elle n’est pas identifiée (les hommes le sont). Cette clôture sexuelle est renforcée par des propos qui confinent à une érotisation masculine du sujet mythique. Tel «admirateur», le tavernier Marcel Couture, l’avoue sans détour, lui qui raconte avoir suivi le hockeyeur dans ses matches, à domicile et à l’étranger, en attente du moment historique du 500e but : «Maurice Richard nous faisait trembler, Maurice Richard je l’ai toujours eu dans la peau.» «Gabriel Leclerc, professeur», évoque le temps où Richard était son élève et, se réclamant de saint François de Sales — «On prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu’avec un tonneau de vinaigre» —, il livre son secret pédagogique : «Il fallait savoir le prendre. […] Alors moi je l’ai pris par douceur et j’ai obtenu de lui tout ce que j’ai voulu.» Commentant, verre à la main, de grandes photos placées derrière lui, un client ivre de la taverne que visitera plus tard le Rocket décrit la technique de celui-ci, «un joueur déterminé, fougueux», face à un gardien «effrayé» protégeant sa «cage». Loin d’employer un ton professoral ou technicien, il érotise son objet : «Lui, ce qu’il cherche Maurice Richard, c’est la rondelle pour la loger là où elle va, où elle est supposée d’aller, elle va dans les goals. C’est là qu’a va.» Cette téléologie de la pénétration («C’est là qu’a va»), approuvée par les buveurs s’il faut en croire leurs applaudissements nourris, prend appui sur un lapsus : Pindare bourré, ce client parle de la goal (le mot est généralement masculin), travestissant du masculin en féminin, ne serait-ce que grammaticalement. En ce lieu fermé aux femmes et à leur regard qu’est la taverne en 1971, là où des hommes se livrent à des parties de bras de fer sous l’œil égrillard d’une assemblée d’hommes («Jeux de mains jeux de vilains», glisse un spectateur), énoncer semblable enseignement n’est pas innocent. Quelle que soit sa forme, cette érotisation distingue le film de la prose romanesque et elle oblige à revenir sur l’analyse de Renald Bérubé dans «Les Québécois, le hockey et le Graal» en 1973 :

Il faut […] se demander ceci : le hockey, et plus spécialement l’identification à Maurice Richard et aux Canadiens de Montréal, n’est-il pas, au Québec, la vengeance de la virilité triomphante sur l’impuissance presque institutionnalisée des gens en place (des gens bien) ? Ne marque-t-il pas aussi un culte (mais sublimé) de la force physique dans un pays qui a longtemps prêché la honte du corps ?

Cette «virilité» est certes «triomphante» dans la rhétorique des amateurs de hockey et le «culte» de la «force physique» en est une constituante, mais il ne s’agit peut-être pas seulement, dans le film de Gascon, d’une virilité et d’un culte considérés sous l’angle d’une traditionnelle bipartition des rôles sexuels.

Prudente, l’Oreille ajoutait ceci en note : «Évitant de m’aventurer plus avant sur ce chemin glissant, j’offre à quiconque souhaiterait l’utiliser le titre suivant : “Hockey Heroes and Male-Bonding : Queering Maurice Richard”.»

Cette semaine, sur les murs de son université, elle tombe sur l’affiche suivante :

 

Photo de Maurice Richard, annonce de colloque, Université de Montréal, décembre 2019

Aurait-on décidé de prendre l’Oreille au pied de la lettre ?

P.-S.—Oui, c’est Richard sur la photo.

 

Références

Bérubé, Renald, «Les Québécois, le hockey et le Graal», dans Voix et images du pays VII, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1973, p. 191-202. URL : <https://www.erudit.org/fr/revues/vip/1973-v7-n1-vip2467/600276ar.pdf>.

Melançon, Benoît, «Le Rocket au cinéma. Les yeux de Maurice Richard, prise 2», Littératures (revue du Département de langue et littérature françaises de l’Université McGill), 17, 1998, p. 99-125. URL : <http://litteratures.mcgill.ca/article/view/87>.

Melançon, Benoît, les Yeux de Maurice Richard. Une histoire culturelle, Montréal, Fides, 2006, 279 p. 18 illustrations en couleurs; 24 illustrations en noir et blanc. Nouvelle édition, revue et augmentée : Montréal, Fides, 2008, 312 p. 18 illustrations en couleurs; 24 illustrations en noir et blanc. Préface d’Antoine Del Busso. Traduction : The Rocket. A Cultural History of Maurice Richard, Vancouver, Toronto et Berkeley, Greystone Books, D&M Publishers Inc., 2009, 304 p. 26 illustrations en couleurs; 27 illustrations en noir et blanc. Traduction de Fred A. Reed. Préface de Roy MacGregor. Postface de Jean Béliveau. Édition de poche : Montréal, Fides, coll. «Biblio-Fides», 2012, 312 p. 42 illustrations en noir et blanc. Préface de Guylaine Girard.

Autopromotion 471

Épistolaire, 45, 2019, couverture

Depuis la nuit des temps, l’Oreille tendue collabore à Épistolaire, la revue de l’Association interdisciplinaire de recherches sur l’épistolaire. De sa chronique, «Le cabinet des curiosités épistolaires», elle a tiré un recueil en 2011, Écrire au pape et au Père Noël.

La 45e livraison d’Épistolaire vient de paraître (2019, 411 p., ISSN : 0993-1929). L’Oreille y parle des lettres qu’on se lance, qu’on soit chez Simenon, chez le cinéaste Pierre Granier-Deferre, chez le joueur de baseball Ted Williams ou chez William S. Messier.

Table des matières

Haroche-Bouzinac, Geneviève, «Avant-propos», p. 7.

«Dossier. André Gide dans ses letttres»

Codazzi, Paola, «Introduction», p. 11-22.

«Épistolarité et écriture de soi»

Masson, Pierre, «Avatars des lettres gidiennes», p. 25-35.

Schnyder, Peter, «“Mon cher enfant” — “Chère petite maman”. De la correspondance de Gide avec sa mère (1880-1895)», p. 37-47.

Lachasse, Pierre, «Un jeu de masques», p. 49-58.

Walker, David, «Gide et Rouart : correspondance et jeu de cache-cache», p. 59-72.

«Une vie en toutes lettres : amitiés et rencontres»

Canovas, Frédéric, «“Un grand courage moral, un grand désintéressement” : André Gide vu par Paul Léautaud», p. 75-86.

Carlier, Lucie, «Regards sur la correspondance entre André Gide, Jean Schlumberger et sa femme, Suzanne Weyher (1899-1912)», p. 87-96.

Sagaert, Martine, «Bien-être, maux et mots, dans la correspondance entre André Gide et Maria van Rysselberghe», p. 97-110.

Codazzi, Paola, «André Gide et “ses” femmes : Maria, Aline, Dorothy», p. 111-121.

Pollard, Patrick, «Un courrier d’outre-Manche : Gide à la découverte de la littérature anglaise», p. 123-135.

«Correspondance et apprentissage : Gide à l’écoute de la nouvelle génération»

Fossa, Paola, «Entre Paris et le désert : l’Italie et les Italiens dans la correspondance de Gide (1894-1915)», p. 139-157. Suivi de deux lettres inédites d’André Gide.

Martin, Sophie, «La correspondance entre André Gide et Marcel Arland», p. 159-169.

Abadie, Karine, «La lettre comme lieu de formation : la correspondance entre André Gide et Marc Allégret», p. 171-180.

Armstrong, Christine, «André Gide, épistolier lafcadien», p. 181-190.

«La lettre e(s)t l’œuvre : la correspondance comme espace de création»

Chashchina, Elena, «Dostoïevski dans les lettres d’André Gide», p. 193-203.

Langlois, Christophe, «Gide et Saint-John Perse en quête de Tagore», p. 205-217.

Voegele, Augustin, «André Gide et les musiciens de son temps : harmonies et dissonances épistolaires», p. 219-229.

Doig, Catherine, «Chantiers de L’Immoraliste : Gide aux prises avec l’autographie épistolaire», p. 231-241.

Ligier, Christine, «Échos et miroirs de la création : les correspondances gidiennes des années 1916-1926», p. 243-255.

Wittmann, Jean-Michel, «La correspondance gidienne ou la vie des idées», p. 257-266.

«Perspectives»

Gevrey, Françoise, «Aspects du temps dans l’écriture épistolaire : les Lettres nouvelles de Boursault», p. 269-284.

Richard-Pauchet, Odile, «François Mitterrand dans ses Lettres à Anne (1962-1995) : topoï et contre-topoï de la lettre d’amour, de Pygmalion à Abélard», p. 285-298.

«Chroniques»

Masson, Pierre, «État de la question de la correspondance d’André Gide», p. 301-310.

Schwerdtner, Karin, «Le “goût” des lettres. Entretien avec Arlette Farge», p. 311-319.

Stahl, Fabienne, «Les fonds de correspondances du musée départemental Maurice Denis», p. 321.

Melançon, Benoît, «Le cabinet des curiosités épistolaires», p. 323-324. Sur les lettres lancées.

Cousson, Agnès (édit.), «Bibliographie», p. 327-366. Avec la collaboration de Déborah Roussel, Luciana Furbetta, Benoît Grévin, Clémence Revest, Benoît Melançon et Andrzej Rabsztyn.

«Comptes rendus», p. 366-394.

«Résumés des articles du dossier», p. 395-404.

«Index des noms cités dans le dossier “André Gide dans ses lettres”», p. 405-411.

Quatre remarques sur le style de Ronan Farrow

Ronan Farrow, Catch and Kill, 2019, couverture

Dans Catch and Kill. Lies, Spies, and a Conspiracy to Protect Predators (2019), le journaliste Ronan Farrow fait le récit de son difficile travail d’enquête sur les prédateurs sexuels dans le milieu états-unien du cinéma (Harvey Weinstein) et de la télévision (Matt Lauer), entre autres criminels.

Arrêtons-nous sur sa façon de raconter.

Comment caractériser un personnage ? Farrow accord une très grande importance aux accents, qu’il classe en deux familles.

Certains sont faciles à reconnaître : «her Italian accent» (p. 56); «He had a warm, avuncular voice, with an accent that knew its way around the Long Island Expressway» (p. 81); «in an Albanian accent» (p. 156); «a crisp English accent» (p. 160); «the deeper of the two Israeli-accented voices» (p. 312); «a straight, uncomplicated inflection and a Latin American accent» (p. 340); «a thick Ukrainian accent» (p. 359); «a Russian accent» (p. 364).

D’autres, moins : «he couldn’t quite place this one» (p. 13); «accents he couldn’t quite place. Eastern European, maybe» (p. 43); «a heavy accent» (p. 91); «an elegant accent McGowan couldn’t place» (p. 96); «a heavily accented voice» (p. 181); «a refined, indeterminate accent» (p. 243); «an elegant, hard-to-place accent» (p. 256). Dis-moi comment tu prononces, je te dirai, ou pas, qui tu es.

Les articles de Farrow paraissent dans le magazine The New Yorker; on y est friand des descriptions du physique des protagonistes. Catch and Kill en contient donc plusieurs. Aucune, cependant, ne mérite de figurer dans la galerie des portraits de l’Oreille tendue. Pire, Farrow utilise l’expression «square-jawed» (p. 156), cliché d’entre les clichés. La preuve ? De mémoire, Dan Brown y a recours dans The Da Vinci Code.

Mia Farrow, la mère de Ronan, quand elle le voit mouillé de pied en cap, déclare : «Wet’s always in. It’s classic» (p. 93). L’auteur vit à New York et, s’il faut l’en croire, il y pleut beaucoup. Il est sensible au temps qu’il fait et il le fait savoir. Souvent.

Le point de vue est personnel, ce qui n’est pas étonnant : le narrateur raconte comment le réseau télévisuel où il travaillait, NBC, a refusé de divulger les résultats dévastateurs de son enquête; on le voit se battre pour se faire entendre. Le point de vue est aussi intime, et doublement.

D’une part, Dylan, la sœur de Ronan, accuse depuis plusieurs années leur père, Woody Allen, de l’avoir agressée sexuellement quand elle était enfant. Recueillir le témoignage des victimes de Weinstein et de Lauer oblige l’auteur à revenir sur sa propre histoire familiale. Cela est douloureux (p. 190, p. 401).

D’autre part, sur une note plus légère, Ronan Farrow est capable d’auto-anayse et d’humour, notamment lorsqu’il est question de sa vie de couple : «I tried Jonathan, then tried him again. He was increasingly busy with work, and I was increasingly needy and annoying» (p. 264); «Jonathan already got a dedication and he’s quoted throughout these pages. How much more attention does he need ?» (p. 419)

Ce que raconte un livre est important; sa façon de raconter ne l’est pas moins.

Référence

Farrow, Ronan, Catch and Kill. Lies, Spies, and a Conspiracy to Protect Predators, New York, Little, Brown and Company, 2019, xvi/448 p.

Autopromotion 414

Les relations entre le français et l’anglais ne sont jamais simples au Québec.

Il en sera question plus tard cette semaine avec la diffusion à Télé-Québec du documentaire I speak français.

Il en sera aussi question cet après-midi, entre 15 h et 16 h, à l’émission Pas tous en même temps, au micro de Karyne Lefebvre.

Dans les deux cas, l’Oreille tendue en sera.

 

[Complément]

On peut (ré)entendre l’entretien d’aujourd’hui ici.

Accouplements 131

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Cronk, Nicholas et Glenn Roe, «The Humanist World of Voltaire’s Correspondence», entrée de blogue, Voltaire Foundation, 7 février 2019. URL : <https://voltairefoundation.wordpress.com/2019/02/07/the-humanist-world-of-voltaires-correspondence/>.

«Overwhelmingly Voltaire prefers to quote Latin poets; and that Horace, Virgil and Ovid should be the top three is hardly surprising, though the presence of Horace is dominant. There is breadth as well as depth here, and the list goes beyond the usual suspects to include minor figures such as Manilius, Statius, and Cato the Elder. Does this mean, for instance, that Voltaire is quoting someone like Manilius from memory ? If so, how interesting and altogether unexpected.»

Claude Rains, jouant le colonel Renault, dans Casablanca, le film de Michael Curtiz de 1942 (pour lequel l’Oreille tendue a un faible) :

«Round up the usual suspects.»