En vrac

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, 2020, couverture

(Quand paraît un nouveau livre de Jean Echenoz, cela se célèbre. Vie de Gérard Fulmard venant de paraître, célébrons pendant quelques jours.)

Une diaphore ? «Franck me dépêche, donc je me dépêche» (p. 38).

Une apposition qui ravit ? Celle-ci, parmi tant d’autres : «Entrée sans frapper […]» (p. 39).

Un bar à ongles ? Oui (p. 47).

Des échos internes ? «Ah bon ? Deux mois ?» (p. 100 et p. 180)

Une réflexion sur les parenthèses : «je ferme ici ma parenthèse, mais c’est toujours le même problème avec les parenthèses : quand on les ferme, qu’on le veuille ou non, on se retrouve dans la phrase» (p. 168).

Une allusion à la surdité ? C’est de saison : «Tout muet qu’il fût, le film m’avait en quelque sorte rendu sourd» (p. 174).

 

Référence

Echenoz, Jean, Vie de Gérard Fulmard, Paris, Éditions de Minuit, 2020, 235 p.

Gris sur gris

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, 2020, couverture

(Quand paraît un nouveau livre de Jean Echenoz, cela se célèbre. Vie de Gérard Fulmard venant de paraître, célébrons pendant quelques jours.)

La palette chromatique de Jean Echenoz est étendue.

Prenez cette scène de club house :

Non loin de la cheminée, affalés autour d’une table basse, Dorothée Lopez aperçoit puis rejoint Cédric Ballester et Guillaume Flax, chacun son iPad sur ses genoux, chacun en tenue de golf, Ballester en polo Altman rouge barré de noir à col blanc, pantalon Aldrich mauve et pull Rosi bleu pâle jeté sur ses épaules, Flax entièrement en Decathlon (p. 102).

Ou encore souvenez-vous de voitures croisées l’autre jour, «roadster Honda jaune» (p. 55), «Audi Q2 havane» (p. 56), «vaste Volvo anguleuse de couleur margarine» (p. 158), «espèce de Skoda beigeasse» (p. 232).

Tout lecteur de l’incipit du roman Un an (1997) sait toutefois qu’Echenoz se surpasse dans les gris. Rebelote avec Vie de Gérard Fulmard :

Et pour dramatiser la scène, soudain la lumière change et vire à toute allure vers un gris de plus en plus sombre, du perle vers l’anthracite via le fer pendant que les gouttes se multiplient, s’alourdissent, de plus en plus denses et compactes, la surface du bassin commence de se moucheter accelerando, bientôt on ne va même plus pouvoir s’entendre (p. 111-112).

Plus précisément, cela donne :

des vêtements — «costume et cravate ardoise» (p. 25), «costume zinc serré» (p. 50), «tailleur gris foncé» (p. 65), «tailleur anthracite strict mais orné d’un carré à motif camouflage» (95), «costume ardoise indémodable» (p. 151);

un bruit — «chuchotement continu, gris, feutré, pure haleine mécanique et sans relief» (p. 93);

des éléments du paysage urbain — «ruban gris fer du pont de Bir-Hakeim» (p. 93), «fil gris de l’île aux Cygnes» (p. 93), «patchwork de couvertures pâles à carreaux de zinc, de plomb, d’ardoise» (p. 94);

des machines — «ancienne machine à écrire à boule IBM vert-de-gris» (p. 162), «aussi vieux magnétoscope Thomson argenté mat» (p. 162);

un squale — «large masse oblongue, musculaire et nerveuse, carrossée de gris clair et de blanc» (p. 204).

Bref, «Il fait gris, l’air est sec et poudreux, Tourneur frissonne» (p. 190).

 

Références

Echenoz, Jean, Un an, Paris, Éditions de Minuit, 1997, 110 p.

Echenoz, Jean, Vie de Gérard Fulmard, Paris, Éditions de Minuit, 2020, 235 p.

Portrait psychotique du jour

 

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, 2020, couverture

(Quand paraît un nouveau livre de Jean Echenoz, cela se célèbre. Vie de Gérard Fulmard venant de paraître, célébrons pendant quelques jours.)

«Francis Delahouère, assistant de Joël Chanelle : aspect sphéroïdal voisin de celui-ci mais en version effilochée, imprécise, mal rangée. Sa cravate dépasse derrière le col de sa chemise, ses cheveux sont rétifs et ses vêtements, même neufs, paraissent élimés aux extrémités, il ressemble au portrait de Chanelle exécuté par un enfant psychotique.»

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, Paris, Éditions de Minuit, 2020, 235 p., p. 65-66.

Parc automobile

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, 2020, couverture

(Quand paraît un nouveau livre de Jean Echenoz, cela se célèbre. Vie de Gérard Fulmard venant de paraître, célébrons pendant quelques jours.)

Jean Echenoz aime les voitures.

Pour certaines, il faut tendre l’oreille. Feulement — «d’un moteur V8 bi-turbo de Koenigsegg Agera» (p. 44). Grognement — «d’un moteur V12 de Lamborghini Aventador» (p. 87). Ronflement — «d’un moteur W12 de Bentley Continental GT Speed» (p. 154). Il y a aussi, évoquée mutiquement, une Bugatti Veyron Supersport (p. 42).

Dès après, cela n’est plus tout à fait pareil : rue Ternaux, chez Jean-Loup Mozzigonacci, les «grondements de moteurs [sont] beaucoup moins distingués que dans la résidence Tourneur-Lopez, […] relevant généralement de la classe moyenne» (p. 164). Énumérons : Audi Q2 (p. 19, p. 78), dont on devinera qu’il est «havane» (p. 56) et «plein d’options» (p. 148), «roadster Honda jaune» (p. 55, p. 63-64, p. 210), Peugeot (p. 70), «vaste Volvo anguleuse de couleur margarine, ressemblant à un break d’antiquaire» (p. 158, p. 182), «Opel Crossland à l’état d’usage» (p. 182, p. 185, p. 184), «Hyundai hybride» suivie par «une Lexus» (p. 189).

Au dernier étage du parking, plus de noms : «voitures de cadres et voiturettes de femmes de cadres» (p. 79), voiturettes de golf (p. 102), «automobile d’un standing assorti à celui de l’hôtel» (p. 211), qui n’est pas bien élevé.

C’est ici qu’il faut garer les nombreux taxis du roman (p. 99, p. 121, p. 124, p. 137, p. 147, p. 148), tous anonymes à l’exception d’«une espèce de Skoda beigeasse» (p. 232, p. 234).

Elle virera bientôt au rouge.

 

Référence

Echenoz, Jean, Vie de Gérard Fulmard, Paris, Éditions de Minuit, 2020, 235 p.

Le mystère des lieux

Jean Echenoz et Guy Delisle, Ici ou ailleurs, 2019, couverture

Jean Echenoz accorde une très grande importance aux lieux. Écrivant Envoyée spéciale (2016), qui se déroule en partie en Corée du Nord, pays qu’il ne connaît pas, le romancier s’est inspiré de Pyongyang (2003) du bédéiste Guy Delisle. (L’Oreille tendue a parlé du roman d’Echenoz ici.)

Delisle lui rend la pareille, en quelque sorte, en publiant Ici ou ailleurs. Ce petit livre met en vis-à-vis quarante citations tirées des œuvres d’Echenoz et autant de dessins de Guy Delisle. (Les œuvres citées ? Tous les livres d’Echenoz, sauf Caprice de la reine.)

Il n’y a que des lieux, «volontairement déserts», en trois couleurs : noir, blanc, «gris léger» (1er rabat). Les extraits d’Echenoz sont recopiés à la main. Ses admirateurs sont plongés illico dans leurs souvenirs de lectures. Les illustrations ne sont pas des calques des textes; elles entrent plutôt en dialogue avec eux, et en un dialogue souvent assez lâche. La région parisienne est la plus représentée, avec ses rues, ses avenues, ses boulevards, ses passages, ses quais, ses ponts, ses stations de métro, ses gares, ses cimetières, ses hôpitaux, ses stades, ses piscines et ses places, mais il y a aussi Marseille, Saint-Brieuc, Prague et New York. On peut lire enseignes et graffitis, reconnaître des lieux iconiques (la tour Montparnasse, la tour Eiffel). La voie de Paris la plus souvent citée, sauf erreur, est la rue de Rome.

Ce serait une «promenade» (1er rabat). On y découvre des lieux choisis pour leur «banalité», dixit Echenoz.

C’est beau.

 

Références

Delisle, Guy, Pyongyang, Paris, L’association, coll. «Ciboulette», 2003, 152 p.

Echenoz, Jean, Envoyée spéciale, Paris, Éditions de Minuit, 2016, 312 p.

Echenoz, Jean et Guy Delisle, Ici ou ailleurs, Montréal, Pow Pow, 2019, [s.p.] Publié en France par L’association.