Actualité de Rousseau

Parc Jean-Jacques-Rousseau, Montréal

«La gloire est chose passagère
Le monde est toujours à refaire
Et moi j’ai mordu la poussière
Je suis un homme tout nu»
Robert Charlebois,
«Les rêveries du promeneur solitaire» (1983)

 

Il y a quelques jours, l’Oreille tendue participait à un colloque (genevois) sur «Amis et ennemis de Jean-Jacques Rousseau». On s’y est intéressé aux disciples comme aux détracteurs de l’auteur, du XVIIIe au XXIe siècle. Le Rousseau des Québécois d’aujourd’hui n’a pas été abordé, mais cela aurait été possible.

Exemples.

Parmi les pancartes des étudiants québécois mécontents de la hausse des droits de scolarité universitaires décidée par le gouvernement, ainsi que de la loi dite «78» promulguée par lui, une cite précisément, guillemets à l’appui, mais sans indication de sources, «le citoyen de Genève» :

«Les lois
sont toujours
utiles à ceux
qui possèdent
et nuisibles
à ceux qui n’ont rien»
Rousseau
dit non (le Devoir, 26-27 mai 2012, p. F2)

Ce Rousseau-là, qui dit «dit non» à la hausse et qui porte le carré rouge des étudiants en grève, est celui du Contrat social (1762, livre premier, neuvième chapitre, «Du domaine réel», note).

C’est le même ouvrage qui nourrit la réflexion de l’Office national du film (ONF) du Canada :

L’ONF […] produit de son côté un essai interactif, Rouge au carré, une série de 22 tableaux interactifs inspirés du contrat social de Jean-Jacques Rousseau et produits en collaboration avec l’École de la Montagne rouge et Commun, une agence de création montréalaise (la Presse, 18 juin 2012, cahier Arts, p. 6).

Ce projet doit être dévoilé le 22 juin, jour prévu de manifestation en appui aux étudiants.

Enfin, les pages du quotidien le Devoir ne manquent pas d’allusions à Rousseau, liées directement ou pas aux prises de position étudiantes. Des étudiants et des universités demandent aux tribunaux d’intervenir dans la grève ? «Il n’y a pas à en douter, Rousseau s’opposerait à une conception de l’éducation contrainte à coups de sentences et d’injonctions», affirme un philosophe (21-22 avril 2012, p. F1). Un professeur s’interroge sur «la corrélation […] entre l’élévation dans l’échelle sociale et les comportements contraires à l’éthique» ? Il cite deux fois l’auteur du Discours sur l’inégalité (5 mars 2012, p. A6). Le mouvement «Occupy» prend de l’ampleur ? «Jean-Jacques Rousseau aurait campé avec les indignés», titre le journal (4-5 février 2012, p. B6).

Voilà un écrivain des Lumières qui ne paraît avoir que des amis ces jours-ci au Québec.

P.-S. — L’exception qui confirme la règle ? En réponse au texte «Jean-Jacques Rousseau aurait campé avec les indignés», un lecteur du Devoir traite l’écrivain de «squatteur», mais de squatteur des riches au crochet desquels il aurait vécu (7 février 2012, p. A8). Il n’y a rien à faire : Rousseau ne fait jamais l’unanimité.

 

[Complément du 29 octobre 2021]

L’Oreille tendue a continué à réfléchir à cette question. La preuve ?

Melançon, Benoît, «Jean-Jacques Rousseau au Québec en 2019», Sens public, revue numérique, 30 septembre 2019; repris, sous le titre «Voltaire, Rousseau et les autres, au Québec», dans Nos Lumières. Les classiques au jour le jour, Montréal, Del Busso éditeur, 2020, p. 15-34. http://sens-public.org/article1433.html

Chronique vestimentaire

Amir Khadir est député à l’Assemblée nationale du Québec. Il représente la circonscription de Mercier pour le parti Québec solidaire. Il a été arrêté le 5 mai durant une manifestation étudiante.

Commentaire du journal la Presse : «Cela nous rappelle que derrière le député Khadir, poli et cravaté, il y a le militant, plus radical, qui saute parfois une coche, dont le jupon gauchiste dépasse» (8 juin 2012, p. A21).

L’Oreille tendue a parlé de cette cochepéter ou à sauter) le 23 mars 2010.

Mais qu’est-ce que ce «jupon» qui «dépasserait» ? Ce n’est pas une «Jupe de dessous» (le Petit Robert, édition numérique de 2010) — on ne sache pas qu’Amir Khadir en porte —, mais le signe que quelque chose que l’on voulait cacher est visible malgré tout. Qui a le jupon qui dépasse en révèle plus qu’il ne le voudrait.

Autres exemples

«Le jupon dépasse à la FPJQ» (le Devoir, 4-5 décembre 2010, p. B4).

«Quand le jupon de la recette dépasse» (la Presse, 27 novembre 2010, cahier Arts et spectacles, p. 15).

N.B. Dans les années 1970, le Canada est passé au système métrique. Cela ne semble toutefois pas s’appliquer aux jupons qui dépassent.

«Le jupon dépassait de plusieurs pouces» (la Presse, 10 août 2004, p. A10).

Victimes de la grève et de la loi 78

Des associations étudiantes québécoises sont en grève depuis plusieurs mois. Elles en ont contre la hausse des droits de scolarité universitaires décidée par le gouvernement du premier ministre Jean Charest.

À cette grogne s’en ajoute une autre, contre la Loi permettant aux étudiants de recevoir l’enseignement dispensé par les établissements de niveau postsecondaire qu’ils fréquentent (communément appelée loi 78).

Cela dure depuis longtemps : les dérapages et exagérations étaient prévisibles de part et d’autre. Parmi les victimes du conflit, il y a les mots. L’Oreille tendue en a repéré quelques-unes dans les textes des pancartes des manifestants; ce ne sont pas les seules.

Mettre côte à côte, dans un tweet, les noms de Charest et de Pinochet ? Non.

Appeler les leaders étudiants des «communistes» ? Non.

Comparer les policiers du Service de police de la ville de Montréal aux tontons macoutes ? Non.

Traiter la Société de transport de Montréal de «collabo» parce qu’elle transporte les personnes arrêtées ? Non.

Rapprocher le carré rouge — le symbole de la grève étudiante — de l’étoile jaune ? Non.

Il y a des victimes — de chair et d’os — qui doivent se retourner dans leur tombe.

 

[Complément du 21 juin 2012]

Sur la même question, on lira avec profit Patrick Lagacé («Une théorie à cinq sous», la Presse, 14 juin 2012) et Antoine Robitaille («Les ravages de la polarisation», le Devoir, 16-17 juin 2012, p. A1 et A12).

Où trouver le «jugement critique» ?

Stéphane Kelly est sociologue. Interviewé par le Devoir sur la crise sociale que traverse actuellement le Québec, il décrit, entre autres phénomènes, trois «déclassements sociaux» dont seraient victimes les grévistes : économique, disciplinaire, familial (2-3 juin 2012, p. A1 et A12).

L’Oreille tendue aimerait s’attacher au deuxième de ces déclassements :

Le deuxième étiolement est disciplinaire. Les étudiants des «humanités» (sciences humaines ou sociales, philo, arts, littérature, etc.), portent le carré rouge tandis que les disciplines plus collées au marché du travail, plus utilitaires (les sciences pures, les techniques…), n’ont pas fait grève, ou si peu.

«La vigueur du mouvement de contestation s’explique aussi par la menace sur ces disciplines. D’ailleurs, les leaders étudiants sont tous ici de cette filière, avec d’excellents dossiers scolaires en plus. Disons que beaucoup d’étudiants sont formés au jugement critique alors que les entreprises réclament autre chose.»

Si l’Oreille comprend bien, il y aurait, d’une part, les «humanités» et leur «jugement critique» et, d’autre part, les autres disciplines, «plus collées au marché du travail, plus utilitaires», où le jugement critique serait moins développé.

Pareille polarisation supposée relève de ce manichéisme dont l’existence était déplorée ici la semaine dernière et elle témoigne d’une méconnaissance fondamentale de ce qu’est le travail de la pensée, notamment à l’Université.

Le jugement critique n’est pas aussi bien partagé qu’on pourrait l’espérer.

P.-S. — Ce n’est qu’un exemple : depuis le début de la grève de certaines associations étudiantes québécoises, on a entendu semblable discours binaire sortir de la bouche de nombre de grévistes et de leurs alliés.

Un jour dans la vie de la ville urbaine

Les quotidiens de l’Oreille tendue, samedi dernier, l’ont ravie. Elle y a vu les titres suivants.

«Banlieue urbaine» (la Presse, 2 juin, cahier Maison, p. 1).

«Unique : des vidéocapsules urbaines sur le Web» (le Devoir, 2-3 juin, p. D2).

«Jungle urbaine… et brésilienne» (la Presse, 2 juin 2012, cahier Arts, p. 18).

Même Twitter s’y est mis, toujours samedi, @OursAvecNous rapportant avoir vu une pancarte sibylline durant la manifestation du jour : «Le CFU est fru.» Ce CFU serait le sigle du Cercle des fermières urbaines. Fru ? Frustré, bien sûr.

Ce sera l’urbanité, ou rien.

P.-S. — Quelle est cette «Banlieue urbaine» ? Laval.