La chasse (assistée) est ouverte

Henri Calet, Acteur et témoin, 1959, couverture

Il y a presque un an, le 22 septembre 2009, l’Oreille tendue se posait la question suivante : «Mais comment reconnaître un cliché ?» Réponse d’alors : «En consultant le Dictionnaire des clichés littéraires d’Hervé Laroche.»

Réponse d’aujourd’hui, qui n’annule pas la première : en utilisant le logiciel Lâche ton poncif, gracieuseté du site OWNI, «Une idée R89 [Rue 89] et @alertecliche». Rien de plus simple : vous tapez l’URL d’un média et le logiciel vous crache les résultats chiffrés de sa chasse aux clichés.

(Les lecteurs de ce blogue sont invités à insérer dans le logiciel l’adresse oreilletendue.com. Ils seront rassurés.)

Dans la langue de Bill Gates, le site Unsuck-It, lui, offre un double service.

Soit vous y inscrivez une expression venue du jargon des affaires («terrible business jargon») et le logiciel vous la traduit en langage courant, en plus de vous offrir un exemple de phrase utilisant cette expression. Exemple : dans «Because of market attrition and revenue shortfalls, your department will be downsized», downsized signifie «Layoffs or firings». Bref, vous êtes congédié.

Soit le logiciel vous propose sa propre expression à contextualiser et à traduire, nouvelle à chaque fois que vous accédez au site.

Utile — dans les trois cas.

Pendant que nous y sommes, un brin d’Henri Calet, celui d’Acteur et témoin : «Ce dégoût des lieux communs… Un lieu commun ne l’a pas toujours été. À l’origine du langage, il n’existait pas de lieux communs, mais rien que des mots à l’état naturel, de grandes troupes de mots sauvages. Aujourd’hui, chacun doit tous les jours réinventer un langage qui n’aurait servi à personne» (p. 238).

 

Référence

Calet, Henri, Acteur et témoin, Paris, Mercure de France, 1959, 253 p.

Euphémisme délicat (littéralement) du jour

Dépêche de l’Agence France-Presse, publiée dans le Devoir du 4 août 2010 : «Un homme en délicatesse avec ses employeurs a tué huit collègues de travail hier […]» (p. A5).

«Être en délicatesse avec qqn», selon le Petit Robert : «avoir à se plaindre de lui; être dans une situation délicate avec lui».

Heureusement que le meurtrier n’était qu’«en délicatesse». Sinon, cela aurait pu être grave.

Battre la langue de bois

L’excellent DoYouBnF — on peut aussi dire, plus familièrement, DoYou —, l’auteur du non moins excellent blogue Do You BNF ? Histoires du Rez-de-Jardin, n’avait rien à écrire un dimanche récent : «Rien. C’est dimanche. / Mais profitez-en pour vous entraîner un peu en vue du colloque de cet automne, avec votre nouveau coach ès langue de com’.» Qui est ce «coach ès langue de com’» ? Admirons-le.

 

[Complément du 27 janvier 2025]

Pour ceux qui voudraient se livrer eux-mêmes à l’exercice, il y a cet utile tableau (repéré sur Mastodon).

Tableau «Le parler creux sans peine», en cinq colonnes

Exemple à ne pas suivre, bis

«L’enseignement supérieur est devenu comme jamais un facteur de développement touchant toutes les sphères d’activité professionnelle et tous les ressorts de l’économie dans un contexte de mondialisation et d’émergence de la société du savoir où l’apprentissage ne se limite plus aux murs et aux temps académiques. L’accélération de la décision et la “déterritorialisation” sont en marche, imposant une gouvernance de l’adaptation continue, ouverte et transparente, pour en garantir autant l’efficacité que l’équité. Protéger les patrimoines, mutualiser la recherche en activité, donner accès aux savoirs, transférer de l’ingénierie, c’est favoriser l’émulation plutôt que la concurrence qui [???] s’installe en fait à partir de protections d’où elle peut se déployer, mettant le monde à l’épreuve du défi impossible de faire mieux. Séductrice, la concurrence détourne l’université de sa mission. Elle en devient aujourd’hui une représentation imposée et donc, par effet, le critère, avec pour enjeu une excellence bornée par sa norme

Le Français à l’université, 15, 2, deuxième trimestre 2010, p. 1 (l’Oreille souligne).

Dehors !

Michael Connelly, The Scarecrow, 2009, couverture

En français, les façons de parler de congédiement (au Québec) ou de licenciement (outre-Atlantique) ne manquent pas.

On peut mettre quelqu’un à pied ou à la porte, le virer, le renvoyer, le remercier (parfois de ses services), le jeter dans la prochaine charrette de congédiements, s’en séparer, se priver de lui et de ses services, supprimer son poste (et lui avec). Les employeurs peuvent rationaliser, restructurer, sous-traiter, délocaliser ou couper dans le gras. Au Québec, on entendra aussi donner son 4 % à quelqu’un. (Cette allusion à une prime de séparation peut même être employée en contexte amoureux : Céline a donné son 4 % à René.)

L’anglais n’est pas moins riche. Uniquement dans un récent roman de Michael Connelly, on trouve Reduction in Force (RIF), involuntary separation, downsized, pink-slipped, involuntary reduction in force.

Partout, l’euphémisme délicat règne.

 

[Complément du 14 décembre 2021]

Dans la Presse+ du jour : libérer.

«Libérer» des employés, la Presse+, 14 décembre 2021

 

[Complément du 16 janvier 2024]

Dans la Presse+ du jour : «rajuster l’effectif»; «rajustement de [sa] structure de coûts».

 

Référence

Connelly, Michael, The Scarecrow, New York , Little, Brown and Company, 2009. Édition numérique.