Rappel périodique

Libération, une du jeudi 15 janvier 2015

L’Oreille tendue a parfois des fréquentations qui l’étonnent elle-même. Ainsi, un ami à elle, pas plus tard que la semaine dernière, lui apprenait que Jean-Jacques Goldman, dans un duo avec Céline Dion, «J’irai où tu iras» (1995), chantait «Tes mots tes tabernacles et ta langue d’ici». (Tous les dégoûts musicaux sont dans la nature.)

L’Oreille en profite pour rappeler à son aimable clientèle non autochtone que l’on ne prononce jamais tabernacle, mais tabarnak / tabarnaque / tabarnac.

Ne suivez donc pas Charles Foran dans sa biographie de Maurice Richard — c’est du hockey (2011, p. 152) —, ni la une de Libération du jeudi 15 janvier 2015, ni l’adaptation de The Sopranos, ni Géraldine Wœssner dans Ils sont fous, ces Québécois ! (2010), ni le «rap-musette» intitulé «Mots dits français» (2009).

Il existe un blogue qui regroupe les impairs hexagonaux de cette nature. Suivez plutôt Tabernacle ! Vous y apprendrez quoi ne pas faire.

P.-S. — Les habitués de l’Oreille tendue se souviendront d’une bande dessinée française de 1961 qui avait malencontreusement utilisé tabernacle.

P.-P.-S. — L’Oreille tendue a un faible pour ce juron d’inspiration religieuse. Elle en a par exemple parlé à la radio de Radio-Canada en 2013.

Références

Foran, Charles, Maurice Richard, Toronto, Penguin Canada, coll. «Extraordinary Canadians», 2011, xiii/166 p. Introduction de John Ralston Saul.

Wœssner, Géraldine, Ils sont fous, ces Québécois ! Chroniques insolites et insolentes d’un Québec méconnu, Paris, Éditions du moment, 2010, 295 p.

Les langues de Montréal

Trevanian, The Main, éd. de 1977, couverture

 

«You have assholes for bosses and a turd for a victim.
There’s a certain consistency in that
» (p. 219).

Trevanian est le nom de plume de Rodney William Whitaker, un Américain né dans l’État de New York en 1931 et mort en Angleterre en 2005. Parmi ses nombreux best-sellers, The Main, paru originellement en 1976, se déroule à Montréal.

Le personnage principal en est un lieutenant de police canadien-français, Claude LaPointe, qui contrôle d’une main de fer le sud de la rue Saint-Laurent (la «Main» du titre) et le quartier qui l’environne. Il doit y résoudre le meurtre d’un jeune Italien immigré de fraîche date, chaud lapin de son état, assassiné au couteau dans une ruelle. Il y parviendra, non sans payer le prix fort.

The Main se distingue sur au moins deux plans.

D’une part, LaPointe est doté d’une réelle épaisseur. Né à Trois-Rivières, orphelin à l’adolescence, policier à 21 ans, veuf rapidement, (re)lecteur de Zola, il est au début de la cinquantaine quand commence le roman. Un mythe l’entoure : «His image must be kept high in the street because the shadow of his authority covers more ground than his actual presence can» (p. 50). Insubordonné, il refuse la bureaucratie et la modernisation de la police, incarnée par un jeune policier en formation, Guttmann, et par un de ses supérieurs, Resnais : «You just don’t seem to be able to change with the changing times» (p. 259), lui dit-il. Ce Resnais essaie d’appliquer des méthodes de gestion modernes, venues des États-Unis et de ses lectures, qui ont la forme de maximes : «The man who isn’t a step AHEAD is a step BEHIND» (p. 254), par exemple. La Main est le territoire de LaPointe : avant de rentrer chez lui, revêtu de son grand pardessus difforme, toutes les nuits, il la «puts to sleep» (passim). Or la Main se meurt, comme LaPointe lui-même (p. 272).

D’autre part, le Montréal que fait entendre Trevanian est traversé de langues. La narration est en anglais, mais on y entend un peu de latin et d’allemand, et surtout du yiddish et du français. La rue Saint-Laurent est ce lieu où les langues se touchent, pas seulement les deux langues officielles canadiennes. Généralement, les mots qui ne viennent pas de l’anglais sont mis en italiques.

Pour l’essentiel, le français du roman est correct; c’est suffisamment rare pour devoir être signalé. Le registre populaire domine, notamment sa dimension sexuelle : «beau pétard» (p. 11), «foufounes» (p. 11), «bommes» (p. 12), «plotte» (p. 167-168), «guidoune» (p. 167-168, p. 170), «agace-pissette» (p. 175), «bizoune» (p. 177), «botte» (p. 178), «sauter ma cerise» (p. 210), «fif» (p. 235), «gamique» (p. 260), «tripoteux» (p. 210), «pissou» (p. 255), «fonne» (p. 265). Certains mots de ce registre sont inattendus (et bien vus), par exemple «sauteux de clôtures» (p. 168, p. 170-171) et «josepheté» (p. 175). Il est fait allusion au «joual» (p. 74, p. 83, p. 101, p. 187, p. 189, p. 308) : «Joual seems to have more words for aspects of sex than either English or French-French» (p. 171); Carré Saint-Louis, une école de langues travaille à un «intensive course in Joual» (p. 292). Quelques mots sont fautifs ou peu courants dans les milieux décrits, dans une période qu’on suppose être les années 1960 — «fric» (p. 61), «mec» (p. 203), «fringalet» (pour «gringalet», p. 210) — et on peut pinailler — il faut l’accent aigu à «Cremazie» (p. 46), on a mis «écu» et «titon» au lieu de «cul» et «téton» (p. 62, p. 70, p. 75) —, mais l’ensemble se tient.

Le jeune Guttmann est anglophone, mais il a appris le français. Ce français n’est pas celui de Montréal : «For the first time since they entered the Roi des Frites, Guttmann speaks up in his precise European French, the kind Canadians call “Parisian”, but which is really modeled on the French of Tours» (p. 69). Plus loin, LaPointe sera irrité par son «continental French» (p. 87). Il n’y a pas seulement plusieurs langues à Montréal; il y a aussi plusieurs variétés de la même.

Les cas les plus intéressants sont ceux qui mêlent syntaxiquement le français et l’anglais, où un pronom dans une langue détermine un verbe dans l’autre : «They chantent la pomme» (p. 15), «Gaspard tutoyers Lapointe» (p. 62), «[…] Resnais uses LaPointe’s first name, but does not tutoyer him» (p. 99), «She tutoyers all men» (p. 178). Trevanian invente alors une langue hybride.

Cela étant, il n’y a pas à se leurrer sur la hiérarchie des langues dans ce quartier, à ce moment de son histoire et de l’histoire linguistique du Québec. La situation est clairement exposée dès la deuxième page du roman :

The swearing, the shouting, the grumbling, the swatches of conversation are in French, Yiddish, Portuguese, German, Chinese, Hungarian, Greek — but the lingua franca is English. The Main is a district of immigrants, and greenhorns in Canada quickly learn that English, not French, is the language of success (p. 8).

Immigrer «au Canada», à cette époque, c’est choisir la langue du plus fort.

On l’aura compris : The Main est un excellent roman montréalais, par un non-Montréalais.

P.-S. — On peut parler avec des mots ou avec des gestes : «The French Canadian’s vocabulary of shrugs is infinite in nuance and paraverbal articulation. He can shrug by lifting his shoulders, or by depressing them. He shrugs by glancing aside, or by squinting. By turning over his hands, or simply lifting his thumbs. By sliding his lower lip forward, or by tucking down the corners of his mouth. By closing his eyes, or by spreading his face. By splaying his fingers; by pushing his tongue against his teeth; by tightening his neck muscles; by raising one eyebrow, or both; by widening his eyes; by cocking his head. And by all combinations and permutations of these. Each shrug means a different thing; each combination means more that two different things at the same time. But in all the shrugs, his fundamental attitude toward the role of fate and the feebleness of Man is revealed» (p. 76).

P.-P.-S. — L’Oreille tendue imagine qu’elle ne sera pas la seule à se souvenir de pratiques comme celle-ci : «All the children had to walk in a line past the coffin. […] The children had been told to take turns looking down into dead Grandpa’s face. The little ones had to stand tiptoe to see over the edge of the coffin, but they did not dare to touch it for balance. You were supposed to kiss Grandpapa goodbye» (p. 211).

 

[Complément du 28 août 2016]

L’essai de maîtrise en traduction de Thomas O. Saint-Pierre portait sur ce roman et sa traduction française. Réaction sur Twitter :

 

Référence

Trevanian, The Main, New York, Harcourt Brace Jovanovitch, 1972. Réédition : New York, Jove, 1977, 332 p. Les citations sont toutes à cette réédition.

Helvético-québécisme du jour

Ceci, via l’ami @bauer_olivier :

Festival Pully-Lavaux, affiche, 2016De quoi s’agit-il ? Explication tirée du site de l’événement :

Fondé en 1996, le festival Pully-Lavaux à l’heure du Québec est la plus grande scène européenne de musique francophone d’Amérique du nord.

Cette 11e édition sera l’occasion de fêter un anniversaire plein de belles surprises. Avec l’appui de la commune de Pully, le festival agrandit ses infrastructures afin d’accueillir dans les meilleures conditions possibles le nombre de ses visiteurs qui est, à chaque nouvelle édition, en constante augmentation. Nombre d’artistes québécois confirmés, ainsi que d’autres qui seront la relève de demain, ont déjà assuré le festival de leur venue à l’occasion de ce 20e anniversaire.

Ça toffe !, donc : Ça dure ! ou Ça continue !, en passant par l’anglais tough.

L’Oreille tendue, spontanément, aurait écrit On toffe ! Il est vrai qu’elle n’est pas suisse.

L’avoir à terre

En 2009, un député français, Pierre Lasbordes, accueille le premier ministre québécois de l’époque, Jean Charest, en lui disant que celui-ci doit avoir «la plotte à terre». Il pensait alors utiliser une expression équivalente «en québécois» à «être très fatigué». Il se trompait. (Récit ici.) Recevoir un homme politique en français, langue pourtant parlée quotidiennement par lui et par son interlocuteur, lui paraissait donc si compliqué ?

Quand on entend la pub que vient de mettre en ligne la société française Orange et son portrait ridicule de l’accent québécois, sous-titres à l’appui, on se prend pourtant à se dire à soi-même qu’on a, en effet, parfois, la plotte à terre devant ce que certains Français imaginent être la langue parlée au Québec.

Dictionnaire des séries 57

La rondelle des Rolling Stones (Montréal, 2013)

«La p’tite rondelle noire est une étoile filante»
(Robert Charlebois, «Champion», chanson, 1987).

 

Sans rondelle, point de hockey. (Il existe des rondelles de substitution, mais ce n’est vraiment pas la même chose.)

La preuve ? Quand un entraîneur veut punir ses joueurs, il les fait s’entraîner sans : en 2010, Jacques Martin, qui dirigeait alors l’équipe de Montréal, «a convié le Canadien à une réunion d’équipe à 10 h 30, suivie d’une courte séance de patinage sans rondelle, puis d’un entraînement intensif» (la Presse, 24 novembre 2010, cahier Sports, p. 2). Il était mécontent de leur performance de la veille.

Indispensable, donc, la rondelle. Et qui porte plusieurs noms, outre celui-là.

Il y a disque.

Lafleur derrière son filet
Prend bien son temps
Cède le disque à Boucher
(Daniel Boucher, «Boules à mites», chanson, 1999)

Il y a caoutchouc, comme chez Albert Chartier (éd. de 2011, p. 43).

Albert Chartier, Onésime, détail

 

Il y a puck, au masculin.

Quand sur une passe de Butch Bouchard i prenait le puck derrière ses goals
(Pierre Létourneau, «Maurice Richard», chanson, 1971)

Il y a puck, au féminin. (L’Oreille tendue défend cette position.)

«Passe-moé la puck», chanson des Colocs (1993).

Attention : on ne confondra pas puck et poque, même s’il est vrai que la première peut causer la seconde.

L’entraîneur Pat Burns, au lieu de rondelle, disque ou puck, utilisait, dit-on, la noire. C’est joli.

Les non-autochtones emploient souvent palet. Il ne faut pas : comme gouret au lieu de bâton, cela vous chasse à l’extérieur des membres de la communauté hockeyistique.

Dans ma ruelle, les soirs d’hiver, j’entends mes petits voisins jouer au hockey. Le garçon hurle en frappant le palet comme un sourd (Ils sont fous, ces Québécois !, p. 128).

Que fait-on avec l’objet ? On le tire, on le passe, on le droppe (dropper : se débarrasser de la rondelle avant d’entrer dans la zone adverse en la tirant dans le fond de celle-ci).

Ça droppe le puck dans l’fond pis ça joue comme des chaudrons
(Les Cowboys fringants, «Salut mon Ron», chanson, 2002)

Il est mal de manger la puck (conserver la rondelle alors qu’on devrait la passer à un coéquipier).

Serguei, c’t’un gars d’la Russie
Qui passe son temps sur la galerie
Qui mange la puck, qui vire en rond
(Alain-François, «C’est pour quand la coupe Stanley ?», chanson, 2007)

Attention : on ne confondra pas manger la rondelle et manger les bandes.

Quand la rondelle est libre, il faut s’en emparer. Quand on l’a, il faut la protéger.

On ne s’étonnera pas qu’un objet de cette importance ait servi de base à des expressions passées dans la langue commune.

Qui niaise avec la puck manque d’esprit d’initiative, sur la glace comme ailleurs.

Qui a la puck qui roule pour lui est favorisé du sort; qui ne l’a pas s’en plaint.

Quand la puck roulait pour nous autres
(Mes Aïeux, «Le fantôme du Forum», chanson, 2008)

Comme la rondelle semblait rouler à mon avantage, il fallait exploiter la situation sans attendre (Sainte Flanelle, gagnez pour nous !, p. 105).

Depuis hier soir, la saison étant terminée, la puck ne roule plus pour personne, littéralement et dans tous les sens. Les joueurs peuvent raser leur barbe des séries et l’Oreille tendue mettre un terme à son «Dictionnaire des séries». Un livre sera tiré de celui-ci; il sera publié en octobre 2013 par Del Busso éditeur.

 

[Complément du 13 mai 2014]

«Je sais qu’on prétend que les synonymes parfaits n’existent pas. Pourtant, que l’on dise le caoutchouc, le disque ou la rondelle, on désigne le même objet et personne ne peut s’y tromper. De toute façon, les synonymes peuvent enlever un peu de la monotonie que pourrait créer la répétition trop fréquente des mêmes mots. […] Les joueurs se disputent une rondelle, un disque ou un caoutchouc. Malheur à qui s’acharnerait à vouloir le “puck”.»

Michel Normandin, «La langue des sports», Vie française, 12, 1-2, septembre-octobre 1957, p. 34-46, p. 42 et 43.

 

[Complément du 17 juillet 2014]

L’Oreille tendue vient de découvrir une bande dessinée sur le hockey parue à Bruxelles en 1957, «La revanche de Terry». On y parle de puck (p. 29) au masculin. (On y utilise aussi dribbler et stick.)

Jean Graton, «La revanche de Terry», 1957, p. 29

 

 

[Complément du 14 juin 2021]

De la puck à la pomme, il n’y aurait qu’un pas. (Merci à Pierre Cantin.)

«On niaise pas avec la pomme» (publicité, avril 2021)

 

[Complément]

Les 57 textes du «Dictionnaire des séries» — repris et réorganisés —, auxquels s’ajoutent des inédits et quelques autres textes tirés de l’Oreille tendue, ont été rassemblés dans le livre Langue de puck. Abécédaire du hockey (Montréal, Del Busso éditeur, 2014, 128 p., illustrations de Julien Del Busso, préface de Jean Dion, 978-2-923792-42-2, 16,95 $).

En librairie le 5 mars 2014.

Langue de puck. Abécédaire du hockey (Del Busso éditeur, 2014)

Références

Chartier, Albert, Onésime. Les meilleures pages, Montréal, Les 400 coups, 2011, 262 p. Publié sous la direction de Michel Viau. Préface de Rosaire Fontaine.

Dionne, Claude, Sainte Flanelle, gagnez pour nous ! Roman, Montréal, VLB éditeur, 2012, 271 p.

Graton, Jean, «La revanche de Terry», dans Ça, c’est du sport ! 7 histoires complètes, Bruxelles, Lombard, «Collection du Lombard», 1957, p. 28-31.

Wœssner, Géraldine, Ils sont fous, ces Québécois ! Chroniques insolites et insolentes d’un Québec méconnu, Paris, Éditions du moment, 2010, 295 p.