Chronique du plagiat ordinaire

Extrait du blogue l’Oreille tendue au sujet de Voltaire, 1er septembre 2025

«Plagier. Copier (un auteur) en s’attribuant indûment
des passages de son œuvre. -> piller»
(le Robert. Dico en ligne).

L’autre jour, sur Mastodon, l’Oreille tendue tombe sur ceci.

Publication sur Mastodon, 9 janvier 2026

L’Oreille ne peut pas être en désaccord avec cette phrase : c’est elle qui l’a écrite (sauf pour les cinq derniers mots). C’est facile à vérifier : il y en a trois occurrences sur son blogue, toutes identiques. Auparavant, il y en avait plusieurs autres sur https://curiositesvoltairiennes.tumblr.com/, mais ce blogue, sans raison, a été retiré de la plateforme Tumblr. L’Oreille utilise donc ce bout de texte depuis des années.

Dans la publication initiale, rien ne permet de savoir que ce qui est écrit l’a été par quelqu’un d’autre que la personne qui publie sur Mastodon.

Un brin ulcérée, mais poliment, l’Oreille indique à l’auteur de la publication sur Mastodon — personne qu’elle ne connaît pas — qu’il faudrait corriger la publication initiale, histoire de rendre à César ce qui est à César. Cette personne refuse, pour des raisons parfaitement indéfendables : la phrase aurait été dite en 1906 (ce qui n’a aucun sens); cette phrase serait du «domaine publique» (sic, ce qui n’a non plus aucun sens, l’Oreille étant encore en vie); etc.

Au moment d’écrire le présent texte, l’auteur de la publication sur Mastodon refusait toujours de la modifier ou de la retirer.

La phrase initiale, tout à fait banale, n’a pas d’importance particulière. À défaut de la rendre à son auteur initial — l’Oreille —, il aurait été facile de la paraphraser. Pourtant, voilà quelqu’un qui préfère s’approprier les paroles d’un autre, et qui le reconnaît, au lieu d’avoir la politesse élémentaire de dire qui est cité et de donner sa source.

Publication sur Mastodon, 9 janvier 2026

On vit une époque formidable.

P.-S.—On n’en disconviendra pas : le vol de contenu pratiqué par les intelligences artificielles est d’une tout autre ampleur.

Dans l’œil et dans l’oreille de l’Oreille tendue en 2025

Sapin de Noël, 24 décembre 2021

Sans ordre, quelques souvenirs culturels pour l’année qui se termine.

Une série québécoise ? Empathie.

Un podcast québécois ? Translations.

Un Echenoz ? Bristol.

Un roman étatsunien ? Nemesis.

Un autre roman étatsunien ? Dolores Claiborne.

Un recueil de chroniques français ? V13.

Un recueil de souvenirs ? The Year of Magical Thinking.

Un livre québécois inclassable ? Foule monstre.

Un recueil de poésie québécois ? Précieux sang.

Un essai sur le numérique ? Écrire l’histoire.

Un autre podcast québécois ? La Tempête Conrad Black.

Un blogue québécois ? Le Machin à écrire.

Un autre blogue québécois ? BiblioBabil.

Un service dominical ? Les Notules.

À votre service.

 

Références

Brousseau, Simon, Foule monstre, Montréal, Héliotrope, 2025, 225 p.

Carrère, Emmanuel, V13. Chronique judiciaire, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 7354, 2024, 357 p. Édition originale : 2022. Postface de Grégoire Leménager.

Didion, Joan, The Year of Magical Thinking, Londres, 4th Estate, 2012, 227 p. Ill. Édition originale : 2005.

Echenoz, Jean, Bristol. Roman, Paris, Éditions de Minuit, 2025, 205 p.

King, Stephen, Dolores Claiborne. A Novel, New York, Pocket Books, 2022, xiii/395 p. Ill. Édition originale : 1993.

Muller, Caroline, avec Frédéric Clavert, Écrire l’histoire. Gestes et expériences à l’ère numérique, Paris, Armand Colin, 2025, 201 p. Préface d’Antoine Prost.

Roth, Philip, Nemesis, Toronto, Penguin Canada, 2011, 280 p. Édition originale : 2010.

Voyer, Marie-Hélène, Précieux sang suivi de Voir avec des yeux de chair, Saguenay, La Peuplade, coll. «Poésie», 2022, 196 p.

Curiosité voltairienne (et sédentaire)

Bixi et carré rouge, Montréal

«Ma vie manque d’aventure, de cabanes au Canada, de trappeurs, de grands espaces, d’arpents de neige, de carcajous, d’aurores boréales. Ma vie attend à un feu rouge, elle ne trouve pas de borne libre pour garer son vélo BIXI, elle constate avec dépit que ses céréales favorites sont en rupture de stock au supermarché. Ma vie ne se rend pas au pôle Nord en traîneau à chiens, elle fait de l’insomnie.»

Nicolas Guay, «Fragments par 5, numéro 54», blogue le Machin à écrire, 18 février 2024.

 

Au début du vingt-troisième chapitre de Candide (1759), le conte de Voltaire, «Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient», Candide discute avec Martin sur le pont d’un navire hollandais : «Vous connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France ? — C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut.»

 

Voltaire est toujours bien vivant.

Emma Bovary au Québec

T-shirt de Madame Bovary

«“Emma Bovary, c’est moi.” — Emma Bovary.»
(Nicolas Guay,
l’Insoutenable Gravité de l’être (ou ne pas être),
2015)

Vous avez bien raison. Le temps est venu de se poser la question : quelle est la place d’Emma Bovary au Québec aujourd’hui ?

Elle a un restaurant à son nom. Le succès de son prénom ne se dément pas. Grâce à doctorak.co, on peut la porter (voir l’illustration ci-dessus). Allons plutôt voir les romanciers et essayistes.

I.

François Hébert était professeur et écrivain. Dans son roman le Rendez-vous (1980), Eugène Maloin demande à ses élèves une dissertation sur «Le réalisme de Flaubert». Noémie Truchon n’a rien à dire sur le sujet : «Ça ne l’inspirait pas. Outre qu’elle n’aimait pas Flaubert, elle ne comprenait rien au problème du réalisme» (p. 211). Cela est bien ennuyeux, car elle est amoureuse de Maloin.

À défaut de rédiger un bon devoir, elle l’invite à dîner chez elle. La rencontre prend un tour inattendu :

Noémie invita son hôte à passer dans le boudoir. Son parfum était très odorant. Du musc ? Toute cette mise en scène ! Que cherchait-elle à obtenir de lui ? Une bonne note ? Probablement pas, trop gros. Le séduire ? Ça restait à voir. Ils jouaient un jeu, c’était évident; restait à en découvrir les règles et l’enjeu. Il prit un sherry. Il fut un peu question de Flaubert, mais elle le rassura, se défendit bien de l’avoir invité pour qu’il lui dicte sa dissertation. Il y eut une pause, et puis Noémie lança, d’une voix fière :
— Madame Bovary, c’est moi.
Que voulait-elle dire par là ? Maloin la soupçonna de vouloir le tenter, le piéger en hasardant de tels propos, vagues, susceptibles de mille interprétations, gluants comme du papier à mouches. Il feignit un sourire. Elle baissa les yeux. Maloin se demanda si elle n’était pas simplement idiote (p. 229).

La tentative de séduction — si tant est qu’il s’agisse de cela — n’aura pas de suite et la dissertation ne sera jamais rédigée, l’étudiante ayant été assassinée par sa bonne avant d’en avoir eu le temps.

II.

Catherine Mavrikakis donne un autoportrait, «Je ne renierai jamais la femme qui me hante», à la revue Lettres québécoises (2017).

Contrairement à la formule apocryphe de Gustave Flaubert, Madame Bovary, ce n’est pas moi ! Personne ne m’a jamais traitée de sentimentale : les Léon ou les Rodolphe de ce monde me laissent indifférente et je n’éprouve aucune tristesse à avoir mis au monde une fille. Je porte un amour infini à ma Savannah-Lou et je suis persuadée qu’elle ne m’oubliera pas aussi vite que Berthe s’est défaite de sa mère.
J’ai pourtant longtemps entretenu l’idée que j’avais plutôt un petit quelque chose de Charles Bovary. Comme lui, j’étais de la race des grotesques. À l’école, on se moquait déjà de moi. Ma conversation pouvait être «plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient». Je savais facilement susciter l’ennui, si on m’en donnait l’occasion, et il me semble qu’en moi couvait un tempérament un peu bonasse, qui me rendait par moments singulièrement pathétique. Pour me secouer de ma torpeur, je me suis imaginée en Bouvard et Pécuchet, m’exaltant pour un savoir ridicule, le cœur en fête alors que j’allais d’échec en échec.
[…]
Non, vraiment, je ne ressemble pas à Madame Bovary. Je suis bien plus casse-pieds. Toutefois, je dois l’avouer, j’ai, comme la belle Emma, trempé trop longtemps dans la soupe littéraire pour ne pas la régurgiter de temps à autre.

III.

En 1996, Régine Robin publie un recueil de nouvelles intitulé l’Immense Fatigue des pierres. Dans une des nouvelles, «Journal de déglingue entre le Select et Compuserve» (p.105-141), elle évoque un commerce (fictif ?) nommé «Biographie sur mesure». Description :

Peut-on jouer ainsi avec la vie des gens ? Ce qu’elle avait voulu au départ, c’était leur fournir un texte biographique les concernant et voilà qu’après quelques années de pratique, elle gagnait bien sa vie, mais écrivait des textes qui mêlaient délibérément et parfois sur demande de vrais souvenirs et des fantasmes invraisemblables mais qui transfiguraient le texte biographique, qui lui donnaient une âme, un style, un allant auquel le client ne pouvait pas résister. Il lui arrivait même de mêler à son texte des citations d’auteurs célèbres d’abord entre guillemets, puis sans guillemets. C’est ainsi que, une femme lui ayant confié qu’elle avait été élevée au couvent et s’était nourrie de lectures romanesques, elle n’avait pas hésité à faire figurer en bonne place dans sa biographie : «Elle se laissa donc glisser dans les méandres lamartiniens, écouta les harpes sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants, toutes les chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel et la voix de l’Éternel discourant dans les vallons.» Cette phrase fut merveilleusement bien accueillie par la cliente qui lui dit : «Ah! c’est tout à fait ça ! J’aurais pu appeler ma boutique : Emma Bovary, c’est moi», se dit-elle comme sa cliente la quittait, manifestement ravie du portrait qu’elle avait fait d’elle. Peu à peu, elle transformait ses clients en personnages littéraires. Un tel était Bouvard, un autre Pécuchet, un troisième Frédéric Moreau. Telle femme, plutôt Eugénie Grandet, telle autre Mathilde de La Mole, toutes étaient des Emma Bovary et le savaient (p. 127-128).

IV.

Alex Gagnon signe le 26 janvier 2014 une entrée du blogue Littéraires après tout, «Madame Bovary, c’est nous. Essai en quinze actes». Il joue des pronoms personnels dans une réflexion sur l’enseignement de la littérature :

À l’université, les spécialistes et moins spécialistes le répètent souvent — d’autres, lorsqu’ils sont à l’aéroport, sortent aussi des passeports. Flaubert a déjà écrit : «Madame Bovary, c’est moi.» Cette phrase sacrée te laisse probablement, toi aussi, dans l’indifférence la plus intégrale puisque, ce qui compte bien davantage, en revanche, c’est que Madame Bovary, c’est nous.

V.

Claude La Charité écrit des romans imaginatifs et érudits, dans lesquels les noms propres ne manquent jamais. Un exemple, dans le Meilleur Dernier Roman (2018) ?

Vernal portait une chemise à carreaux, ouverte sur une camisole pas franchement immaculée. En l’apercevant, j’eus une impression obsédante de difformité indéfinissable, comme devant un troglodyte. J’en éprouvai un vide et un froid dans les mœlles, comme quand on se regarde sur un selfie et qu’on ne se reconnaît pas parce que nos traits sont inversés par rapport au miroir et que tout ce que l’on aperçoit est l’effarante dissymétrie de notre apparence. Je est un autre, disait Rimbaud dans une lettre du voyant. Madame Bovary, c’est moi, aurait dit Flaubert (p. 18-19).

 

Pour récapituler, donc : «Madame Bovary, c’est moi.» Non, désolé, cinq fois non, au Québec comme ailleurs.

 

P.-S.—Les érudits se souviendront de la présence du restaurant Madame Bovary, de Boucherville, dans le roman Un lien familial de Nadine Bismuth (2018, p. 167-169). On y boit des Bloody Bovary.

P.-P.-S.—La majorité des citations qui précèdent a d’abord paru dans le Bulletin Flaubert. Merci à Yvan Leclerc de les accueillir, celles-ci et d’autres, depuis tant d’années.

 

Références

Bismuth, Nadine, Un lien familial. Roman, Montréal, Boréal, 2018, 317 p.

Gagnon, Alex, «Madame Bovary, c’est nous. Essai en quinze actes», entrée de blogue, Littéraires après tout, 26 janvier 2014.

Guay, Nicolas, l’Insoutenable Gravité de l’être (ou ne pas être), Chez l’auteur, 2015, 100 p. Deuxième édition.

Hébert, François, le Rendez-vous. Roman, Montréal, Quinze, coll. « Prose entière », 1980, 234 p.

La Charité, Claude, le Meilleur Dernier Roman, Longueuil, L’instant même, 2018, 177 p. Ill.

Mavrikakis, Catherine, «Je ne renierai jamais la femme qui me hante», Lettres québécoises, 166, été 2017, p. 6-7. https://www.erudit.org/fr/revues/lq/2017-n166-lq03179/86171ac/

Robin, Régine, l’Immense Fatigue des pierres. Biofictions, Montréal, XYZ éditeur, coll. «Étoiles variables», 1996, 189 p. Ill.