Les zeugmes du dimanche matin et de Plume

Plume Latraverse, Tout Plume, 2014, couverture

Potassant son Plume en prévision d’une émission de radio, l’Oreille tendue a noté des zeugmes dans des chansons de Plume Latraverse (en plus de ceux-ci et de celui-là, voire de ceci ou de cela).

«Une affaire de famille»

«Dans ma famille, y a pas d’drame parce nous autres on connait ça
de s’partager les troubles, les vagues à l’âme, pis les mat’las»

«Elle avait…»

«Elle avait
des idées précises sur l’aérobique
du parfum cheap, en plus d’quelques pierres aux reins»

Plume Latraverse, Tout Plume (… ou presque). Chansons, nouvelle édition. 1964-2009, Montréal, Typo, 2014. Édition numérique.

 

(Une définition du zeugme ? Par .)

Plume et la chanson française

Plume Latraverse, «Salut Trenet !», 1979, disque 45 tours

Pas plus tard que l’autre jour, nous causions des rapports entre les chansons de Plume Latraverse et la littérature.

Aujourd’hui, l’exercice sera semblable pour la chanson de France.

Parmi les plus anciennes chansons de Plume, on en trouve une «d’influence plutôt très brassensienne / vaguement composée aux alentours de 64 / et vaguement interprétée dans des endroits de vagabondage», explique-t-il, en 1983, dans Cris et écrits (p. 18). «La fête du mort», elle, a été écrite «entre la mort de Brassens et celle de Gilles Villeneuve» (p. 246).

La présence la plus évidente de la chanson de France chez Plume est celle de Charles Trenet, présence qu’il a plusieurs fois reconnue. On peut penser à «Salut Trenet !», de 1979, ou à un «duo improbable», avec Marie Michèle Desrosiers, pour «Vous qui passez sans me voir», en 2014. Quand Plume chante «au vent mauvais» («Pollusonge»), on pense autant à Trenet qu’à Verlaine.

D’autres figures sont plus inattendues que ces deux-là. Si Charles Aznavour apparaît dans les crédits de «La bienséance», aux côtés de Plume et de Steve «Cassonade» Faulkner, c’est uniquement pour signaler la ressemblance entre les phrases «Mangeons du bon ragoût» et «Dansons joue contre joue». «Le retour à la terre» est dédiée «aux hillbillies de Houbaville, aux communards vacanciers et à Pierre Perret» (Cris et écrits, p. 130), l’exégète du zizi. D’autres noms sont cités en passant, avec plus ou moins de sérieux : Enrico Macias (p. 38), Eddy Mitchell (p. 98), Jacques Higelin (p. 178).

L’Oreille tendue avoue avoir été particulièrement étonnée par deux mentions de Boby Lapointe (que Plume dote d’un troisième b, pour faire Bobby). La première pour «Le tango des concave» («on note ici une influence Bobby Lapointe très nette», Cris et écrits, p. 95); la seconde pour «Babin et Babine» («in memoriam, Bobby “bobine” Lapointe», p. 237). Il est vrai que ces deux chansons multiplient les jeux de mots et tiennent du virelangue.

Quelques chansons de Plume mettent en lumière la double tentation, chez lui, de la chanson à texte française et du rock («Le moins beau merle», «Radio-Cristal», «Auguste Gustave», «L’enchevrêté»).

Certains ont choisi un terme de l’alternative. Pas Plume.

 

[Complément du 24 juin 2026]

À la lecture de Des oreilles au bout des doigts. 35 ans de journalisme musical, l’excellent recueil de Sylvain Cormier (2026), l’Oreille tendue découvre que la chanteuse Renée Claude a demandé à Plume «d’adapter en québécois l’un des couplets» de «La ronde des jurons» de Brassens. Commentaire de Cormier : «Une pièce d’anthologie, soit dit en passant» (p. 223). Ça s’écoute ici.

 

Références

Cormier, Sylvain, Des oreilles au bout des doigts. 35 ans de journalisme musical, Montréal, Somme toute / Le Devoir, 2026, 322 p. Ill. Préface d’Émile Proulx-Cloutier.

Latraverse, Plume, Cris et écrits (dits et inédits), Verchères, Éditions Rebelles, 1983, 306 p. Ill. Préface de Pierre Foglia.

De quelques lectures de Plume

Plume Latraverse, Cris et écrits (dits et inédits), 1983, couverture

Il y a quelques semaines, l’Oreille tendue était à la radio de Radio-Canada pour parler des liens entre l’œuvre chantée de Plume Latraverse et la littérature (voir ici et ).

Elle avait en tête une petite typologie (en quatre parties) de ces liens.

Dans certains cas, ils sont évidents.

«L’albatros» est une mise en musique du poème du même titre de Charles Baudelaire, avec deux adaptations : «avec un brûle-gueule» devient «en s’foutant de sa gueule», et la paire «nuées» / «huées» est remplacée par «nuages» / «outrages».

Aucune hésitation non plus s’agissant de «Variations sur les “Soleils couchants” de Verlaine». Plume oblige, la chanson s’ouvre sur «Une aube affaiblie verse par les champs / la mélancolie des soleils couchants», pour se terminer avec «mad’moiselle Giselle, la maîtresse d’école / et notre âme pucelle de troisième année (B)».

Pour sa participation à l’album collectif Douze hommes rapaillés, Plume a retenu, dans l’œuvre de Gaston Miron, le poème «Désemparé».

À d’autres moments, il faut réfléchir un peu avant de mettre le doigt sur la source littéraire de chansons de Plume.

«Vers de laine» (…) est, elle aussi, une variation sur l’œuvre de Verlaine : la chanson est composée de deux poèmes, «Lune blanche» et «Impression fausse».

L’auteur-compositeur aime les fables : «Tête fromagée», «Les zéros (… meurent jeunes)», «L’ours, le singe et le lion». Or qui dit fable dit Jean de La Fontaine.

Il y a enfin des renvois littéraires qui ne sont pas indiqués dans les chansons elles-mêmes, mais dont on trouve la trace dans Cris et écrits en 1983. Dans ce recueil, Plume ajoute à ses textes des notes explicatives plus ou moins fantaisistes, notes qui disparaîtront, en 2014, dans Tout Plume (… ou presque), mais qui sont révélatrices de son rapport à la littérature.

«Chanson nette» a été inspirée par le deuxième des six volumes des «Chroniques du plateau Mont-Royal», de Michel Tremblay, Thérèse et Pierrette à l’école des Saints-Anges qui paraît en 1980 (Cris et écrits, p. 229-230).

«Élégie» renvoie à l’Angoisse du roi Salomon (1979), d’Émile Ajar (Cris et écrits, p. 217-218).

«Les avaleurs d’asphalte» (implicitement) et «Monde fatal» (explicitement) s’inscrivent dans le sillage de Jack Kerouac (Cris et écrits, p. 267-269).

«Gueule de nuit» évoquerait Edgar Allan Poe (Cris et écrits, p. 269-271).

«La ballade des caisses de 24», dans sa version chantée, contient un vers de François Villon, «Je meurs de soif auprès de la fontaine», mais il y en a six dans la version publiée (Cris et écrits, p. 223).

À côté de tous ces cas de lecture avérée, il en est d’autres où on peut entendre des allusions littéraires qui ne supposent pas une connaissance de première main. Faut-il avoir lu Miguel de Cervantes pour composer «Don Quichiotte» ? Faut-il bien avoir fréquenté François Rabelais pour nommer Panurge («L’enchevêtré»), Gargantua («Le chant de l’Égoutier (du 350e)») ou La Dive bouteille («Sans nommer de nom») ? Si «La complainte du gars qui haït tout pis qui aime rien» est sous-titrée «Le joyeux misanthrope», cela doit-il faire penser à Molière ?

Quoi qu’il en soit, il y a peut-être plus de littérature dans les chansons de Plume qu’on ne pouvait le penser.

P.-S.—On pourrait se livrer au même exercice pour les influences musicales. Ça sera pour un autre jour.

 

Références

Latraverse, Plume, Cris et écrits (dits et inédits), Verchères, Éditions Rebelles, 1983, 306 p. Ill. Préface de Pierre Foglia.

Latraverse, Plume, Tout Plume (… ou presque). Chansons, nouvelle édition. 1964-2009, Montréal, Typo, 2014. Édition numérique.

Avant la connaissance biblique masculine

Plume Latraverse, Cris et écrits (dits et inédits), 1983, couverture

Virginité est commun : «État de qqn qui n’a jamais eu de relations sexuelles complètes» (le Petit Robert, édition numérique de 2018). Cette définition ne précise pas le sexe de ce «qqn».

Dans le français populaire du Québec, la distinction peut être faite en ayant recours au substantif josephté, de Joseph, l’époux de la Vierge.

Exemple tiré de la chanson «La complainte du pensionnaire (western grégorien)» de Plume Latraverse : «Pis quand on va aux douches, c’est l’frère Conrad qui louche / Y veut toujours “checker” si on est tout ben lavés / Maman, viens m’chercher, ma josephté pis moé…» (Cris et écrits, p. 30).

À votre service.

 

Référence

Latraverse, Plume, Cris et écrits (dits et inédits), Verchères, Éditions Rebelles, 1983, 306 p. Ill. Préface de Pierre Foglia.

Causons bloc(s)

Georges Perec, la Vie mode d’emploi, éd. de 1982, couverture

Nous avons déjà croisé le bloc entendu comme pâté de maison.

Le mot désigne aussi des immeubles d’habitation. Ces «blocs d’appartements» (Créatures du hasard, p. 95) peuvent avoir un «intendant» (le Feu de mon père, p. 98) ou, plus banalement, un concierge. Pareil bloc a été mis en chanson par Plume Latraverse :

Dans le bloc à côté d’chez nous
établiss’ment plutôt étrange
habité par une gang de fous
moitié démons et moitié anges
vivait une vieille dame toute tranquille
dans son mini-appartement
en plein milieu du centre-ville
et de ses nombreux habitants
(«Fait d’hiver», Tout Plume)

N’oublions pas, enfin, que le mal de bloc est un mal de tête. Plume, encore : «T’as mal au bloc ?» («Mémoire courte»)

À votre service.

 

Références

Carballo, Lula, Créatures du hasard. Récit, Montréal, Cheval d’août, 2018, 144 p. Ill.

Delisle, Michael, le Feu de mon père. Récit, Montréal, Boréal, 2014, 121 p.

Latraverse, Plume, Tout Plume (… ou presque). Chansons, nouvelle édition. 1964-2009, Montréal, Typo, 2014. Édition numérique.