Cachez ce fiacre que je ne saurais voir

Portrait d’Yvette Guilbert

Soit le passage suivant de La colline qui travaille (2024), l’excellent récit de Philippe Manevy :

Encouragée par ce premier succès, La Rouge, un peu grise déjà, lève le poing : Debout, les damnés de la terre ! Debout, les forçats de la faim ! Mais des protestations s’élèvent aussitôt : «Ah non ! Tu ne vas pas commencer à nous emmerder avec ta politique!» Les idées fusent. Une voix crie «Maurice Chevalier !», une autre «Mistinguett !», une autre encore «Le fiacre !», mais une dernière répond : «C’est trop cochon !» Et l’on en reste là.

Peut-être aurez-vous reconnu les paroles de «L’Internationale» et les noms de Maurice Chevalier et de Mistinguett. Mais qu’en est-il de ce «fiacre» dont le texte serait «trop cochon» pour être chanté ?

Il s’agit d’une chanson rendue célèbre par Yvette Guilbert. On y décrit des amours hippomobiles illicites.

Cela vous dit maintenant quelque chose ? Vous avez raison : l’Oreille tendue a déjà consacré un long article à ce type de manifestation des «fureurs de la locomotion» (Flaubert).

À votre service.

 

Illustration : portait d’Yvette Guilbert, photo déposée sur Wikimedia Commons

 

 

 

Références

Manevy, Philippe, La colline qui travaille. Récit, Montréal, Leméac, 2024, 283 p. Édition numérique.

Melançon, Benoît, «Faire catleya au XVIIIe siècle», Études françaises, 32, 2, automne 1996, p. 65-81. https://doi.org/1866/28660

Vieilles barbes

Bob Bissonnette, les Barbes des séries, 2012, pochette

La pratique est commune dans le monde du hockey : quand commencent les séries éliminatoires, des joueurs cessent de se raser. Ils arborent une barbe des séries. (Encore faut-il avoir de la barbe : les joueurs des Canadiens de Montréal, en 2026, ont eu du mal à faire exister la leur. Ils sont encore bien jeunes.)

La pratique est au moins centenaire : une caricature de 1926, reproduite par Don Weekes dans son livre Picturing the Game, l’évoque. «Abie Adenoid swore that he wouldn’t shave until Maroons won Stanley Cup» (p. 103, Abie Adenoid a juré qu’il ne se raserait pas tant que les Maroons n’auraient pas remporté la Coupe Stanley). Qui est cet «Abie Adenoid» ? L’Oreille tendue l’ignore, mais il ne semble pas qu’il s’agisse d’un joueur des Maroons.

La pratique est à transmettre aux jeunes générations, comme le fait Olivier Niquet dans Savais-tu ? Sport. Le hockey (2025) :

Savais-tu que les joueurs de hockey sont parfois superstitieux ? Sidney Crosby ne communique jamais avec sa mère les jours de match parce que ça lui porterait malheur. Patrick Roy, lui, parlait aux poteaux de son filet pendant les parties pour implorer leur aide. Durant les séries éliminatoires, certains se laissent même pousser une barbe. C’est la fameuse barbe des séries (p. 36-37).

La pratique est enfin musicale, comme le savent les fans de Bob Bissonnette.

 

Références

Niquet, Olivier, Savais-tu ? Sport. Le hockey, Montréal, Éditions Michel Quintin, 2025, 62 p. Illustrations d’Hugo G. L’Éclair.

Weekes, Don, Picturing the Game. An Illustrated Story of Hockey, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2023, xviii/390 p. Ill.

Orgueil épistovestimentaire

Portrait de Willie Lamothe

Willie Lamothe était un artiste québécois connu surtout pour ses chansons.

Au moment de sa mort, en 1992, Sylvain Cormier lui consacre un article dans les pages du quotidien le Devoir, «“Adieu tous mes amis”». Cormier a repris ce texte dans un excellent recueil récemment paru, Des oreilles au bout des doigts (p. 52-55).

Il cite alors Roger Miron, «une autre figure légendaire de la chanson country & western» (p. 53) : «Willie, c’était un gars qui avait le diable au corps. On l’appelait notre carte postale parce qu’il était orgueilleux et prenait toujours grand soin de son apparence» (p. 54).

Vous, parmi vos proches, qui traiteriez-vous de «carte postale» ?

P.-S.—Une carte postale, pas une carte de mode.

P.-P.-S.—L’Oreille tendue a présenté ce texte le 24 juin 2026.

 

Référence

Cormier, Sylvain, Des oreilles au bout des doigts. 35 ans de journalisme musical, Montréal, Somme toute / Le Devoir, 2026, 322 p. Ill. Préface d’Émile Proulx-Cloutier.

Crise financière chez Actes Sud ?

Jean-Pierre Jackson, Ella Fitzgerald, 2026, couverture

Dites, Actes Sud, ça va chez vous ? Le travail éditorial ne vous intéresse plus ? Ça coûte trop cher ?

La révision du récent Ella Fitzgerald, de Jean-Pierre Jackson, en tous cas, a été bâclée.

Il manque des italiques (p. 76), des italiques sont mis à la place des guillemets (p. 69), des passages sont répétés mot pour mot (p. 99 et p. 157), des traductions de l’anglais au français sont quasi incompréhensibles (p. 97), ça manque parfois de virgules (p. 90, p. 124).

Il y a surtout plusieurs appositions somptueusement mal foutues.

«Bien que “timide de façon innée, personnellement très réservée et presque énigmatique même pour ses amis les plus proches”, la présence du public et des musiciens à ses côtés la métamorphosait» (p. 14 — la «présence du public» était «timide de façon innée» ?).

«Depuis son admission dans l’orchestre de Chick Webb deux ans auparavant, tout change à partir de 1937» (p. 46 — quelle est la temporalité de ceci ?).

«Ayant pu apprécier son comportement personnel et professionnel au sein du JATP [Jazz at the Philharmonic] depuis 1948, [Norman] Granz devient son imprésario pour ses disques et ses concerts, au fur et à mesure de leur réalisation» (p. 90 — Granz a apprécié son propre «comportement» ?).

«Grand producteur [il s’agit encore de Granz], son label Commodore avait enregistré de grands noms du jazz, dont le “Strange Fruit” de Bille Holiday» (p. 158 — qui enregistre quoi ?).

Vous n’avez pas honte de vendre cela 39,95 $ au Canada (pour un texte qui, de plus, hors appareil critique, fait 150 petites pages) ?

P.-S.—Le livre lui-même ? C’est une brève mais correcte introduction à l’œuvre de Fitzgerald, fondée sur une solide recherche documentaire (archives administratives, ouvrages en français et en anglais, articles de journaux rares, enregistrements radio, etc.). Sa carrière musicale y passe avant les évènements de sa biographie, même s’ils s’ont présents, surtout au début. Des albums sont justement recommandés : Pure Ella (avec Ellis Larkins), Ella Fitzgerald Sings the Cole Porter Song Book, Porgy and Bess (avec Louis Armstrong), Ella in Rome : The Birthday Concert, Ella Fitzgerald Sings the George and Ira Gershwin Song Book, etc. Les dernières années de la carrière de la chanteuse sont traversées au pas de course (c’est un euphémisme), mais cela peut se défendre en fonction des choix esthétiques des uns et des autres. Cela étant, on pourra prendre avec un grain de sel les commentaires de l’Oreille tendue, car elle n’aime pas le genre biographique. Pourquoi ? Elle se demande, par exemple, comment l’auteur peut savoir qu’Ella Fitzgerald se dandinait «gracieusement» dans la cour de son école (p. 18) ou qu’elle ne se laissait «point […] affecter» par une «situation difficile» (p. 24). Quand ils ne savent pas, pourquoi les biographes ne peuvent-ils pas se taire ? Une dernière citation : en 1938, Ella Fitzgerald «a pris vingt kilos qui non seulement ne sont pas de trop, mais lui confèrent une silhouette plus épanouie» (p. 53). Cela se passe de commentaire.

 

Référence

Jackson, Jean-Pierre, Ella Fitzgerald, Arles, Actes Sud, coll. «Actes Sud Musiques», 2026, 187 p.

La manière Cormier

Sylvain Cormier, Des oreilles au bout des doigts, 2026, couverture

(Transparence, totale comme on dit à la Presse+ : l’Oreille tendue et Sylvain Cormier se connaissent depuis plus de quarante ans. En outre, l’Oreille, de son vivant directorial, avait porté la candidature de Sylvain Cormier au titre de diplômé d’honneur du Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal.)

 

«C’est là qu’on se rejoint, les humains,
quand on chante ensemble.
Seuls avec d’autres.»

À l’automne 1980, l’Oreille tendue était correctrice au Département d’études françaises de l’Université de Montréal, ainsi que s’appelait ce département à l’époque. Elle avait alors évalué une copie de Sylvain Cormier. L’analyse était intéressante, mais posait un problème : elle portait sur John Lennon, dans un cours consacré à Jean-Paul Sartre. C’est dire que Sylvain Cormier s’intéresse depuis longtemps à la musique et qu’il joue parfois avec les consignes qu’on essaie de lui imposer. (Des sources conjugales proches de l’Oreille tendue sont formelles : tous les devoirs finaux de Sylvain Cormier, cet automne-là, celui de l’assassinat de Lennon, ont porté sur l’ex-Beatles.)

Qui est Sylvain Cormier ? Il couvre l’actualité musicale depuis plusieurs décennies, surtout au quotidien montréalais le Devoir. Il lui aurait consacré 5000 articles, parmi lesquels il en a choisi 80, qui constituent la matière de son premier livre, Des oreilles au bout des doigts. 35 ans de journalisme musical. On y trouve des comptes rendus de spectacles, de disques et de livres, en plus d’entrevues. Quelques articles sont précédés d’encadrés les remettant en contexte; ces courtes introductions sont toutes bienvenues. C’est la musique québécoise qui est à l’honneur dans ce «livre anthologique» (p. 319).

Cormier ne se définit pas pour autant comme un journaliste, mais plutôt comme un «fan déguisé en journaliste» (p. 220) : «dans la vraie vie, juré, je n’ai jamais su comment mener une entrevue, au sens de questions et réponses […] je ne me suis jamais vraiment perçu en tant que journaliste» (p. 63). Il est proche des artistes qu’il présente, sans être leur intime, à l’exception peut-être de Renée Martel. Il essaie de saisir la nature de leur œuvre et de la mettre en valeur. Il n’hésite pas à les «soutenir» (p. 170). Il aime «complimenter», surtout s’il voit qu’il s’est trompé auparavant (p. 180). Il a le pardon facile, sauf devant le manque de générosité (p. 264). Il (se) met des limites : «On ne cherchera pas à connaître le détail de sa vie d’avant, c’est pas de nos affaires […]» (p. 212). Il ne boude jamais son plaisir : «Depuis quand un orgasme d’une heure dix est-il trop court ?» (p. 286) Manifestement, tout cela est fort apprécié, si l’on se fie aux relations qu’il entretient sur la longue durée. Cela ne l’empêche pas d’avoir des coups de gueule, comme le montrent les textes de la section «Au bûcher». Un exemple suffira : «si Céline Dion chante juste, elle interprète faux» (p. 256). Il n’abuse pas du procédé : «On ne peut pas décapiter par plaisir nos têtes de Turc. Ça fait des textes sanguinolents que les gens aiment trop pour ne pas être suspects» (p. 304).

Les portraits qu’il livre sont aussi des autoportraits. Il se met volontiers en scène; on sait toujours d’où il parle. On le découvre collectionneur maniaque (p. 94, p. 97, p. 109, p. 224). Quelques aspects de sa vie personnelle sont évoqués au passage : bégaiement (p. 138), dépression (p. 208), adoption (p. 215). D’abord et avant tout, il aime défendre la culture populaire dans laquelle il a grandi : «Mon Québec yéyé» est le titre de la troisième partie; «René Simard, mon p’tit frère» est le dernier texte retenu; à la télévision, il a déjà parlé, dans la même entrevue de David Bowie et de Patof, «Fier comme un fan» (p. 161).

Refermant Des oreilles au bout des doigts, l’Oreille a un regret. Sylvain Cormier aime beaucoup employer des expressions peu courantes au Québec, mais banales dans l’Hexagone («crac boum hue», «que dalle», «sangs et tripes», «fortiches», «pardi», «mazette», «à la gomme», «zig»). Parmi celles-ci, il y a «bath», qu’il est sûrement le seul à employer aussi souvent dans la presse québécoise. Or aucun des articles de cette anthologie ne contient ce mot. Pour un livre aussi bath, ce n’est pas bath.

P.-S.—Ce n’est pas pour se vanter, mais l’Oreille a souvenir d’avoir vu en spectacle le trio White Style & Friends, dont faisait partie Sylvain Cormier. Était-ce au Fifties, rue Saint-Denis (p. 145) ? Tu t’en souviens, Sylvain ?

P.-P.-S.—Page 193, ce ne serait pas plutôt «pulsent» ?

 

Référence

Cormier, Sylvain, Des oreilles au bout des doigts. 35 ans de journalisme musical, Montréal, Somme toute / Le Devoir, 2026, 322 p. Ill. Préface d’Émile Proulx-Cloutier.