Accouplements 273

Portrait d’Emmanuel Carrère, Le livre sur la place, 2014

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Carrère, Emmanuel, V13. Chronique judiciaire, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 7354, 2024, 357 p., p. 323. Édition originale : 2022. Postface de Grégoire Leménager.

«Je ne sais pas si ce trait de caractère ferait de moi un bon ou mauvais juge, mais je me laisse facilement convaincre. J’entre facilement dans les raisons d’autrui, ce qui est à la fois une qualité — l’absence de préjugé — et un défaut — le risque d’être une girouette, toujours de l’avis du dernier qui a parlé. Mon intime conviction est flottante, indécise» (p. 307).

Carrère, Emmanuel, Kolkhoze, Paris, P.O.L, 2025, 558 p.

«mais Gide, qui était comme moi de l’avis du dernier qui a parlé, se convertissait facilement à n’importe quoi et se déconvertissait tout aussi facilement» (p. 85).

 

Illustration : Emmanuel Carrère, Le livre sur la place, 2014, photo déposée sur Wikimedia Commons

Dans l’œil et dans l’oreille de l’Oreille tendue en 2025

Sapin de Noël, 24 décembre 2021

Sans ordre, quelques souvenirs culturels pour l’année qui se termine.

Une série québécoise ? Empathie.

Un podcast québécois ? Translations.

Un Echenoz ? Bristol.

Un roman étatsunien ? Nemesis.

Un autre roman étatsunien ? Dolores Claiborne.

Un recueil de chroniques français ? V13.

Un recueil de souvenirs ? The Year of Magical Thinking.

Un livre québécois inclassable ? Foule monstre.

Un recueil de poésie québécois ? Précieux sang.

Un essai sur le numérique ? Écrire l’histoire.

Un autre podcast québécois ? La Tempête Conrad Black.

Un blogue québécois ? Le Machin à écrire.

Un autre blogue québécois ? BiblioBabil.

Un service dominical ? Les Notules.

À votre service.

 

Références

Brousseau, Simon, Foule monstre, Montréal, Héliotrope, 2025, 225 p.

Carrère, Emmanuel, V13. Chronique judiciaire, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 7354, 2024, 357 p. Édition originale : 2022. Postface de Grégoire Leménager.

Didion, Joan, The Year of Magical Thinking, Londres, 4th Estate, 2012, 227 p. Ill. Édition originale : 2005.

Echenoz, Jean, Bristol. Roman, Paris, Éditions de Minuit, 2025, 205 p.

King, Stephen, Dolores Claiborne. A Novel, New York, Pocket Books, 2022, xiii/395 p. Ill. Édition originale : 1993.

Muller, Caroline, avec Frédéric Clavert, Écrire l’histoire. Gestes et expériences à l’ère numérique, Paris, Armand Colin, 2025, 201 p. Préface d’Antoine Prost.

Roth, Philip, Nemesis, Toronto, Penguin Canada, 2011, 280 p. Édition originale : 2010.

Voyer, Marie-Hélène, Précieux sang suivi de Voir avec des yeux de chair, Saguenay, La Peuplade, coll. «Poésie», 2022, 196 p.

L’art du zeugme chez Pierre Demarty

Pierre Demarty, En face, 2014, couverture

«Le grouillot immobilier en resta comme deux ronds d’île flottante, la salive meringuée à la commissure des lèvres; il eut pendant quelques instants l’air affligé du marchand de tapis confronté à l’aoûtien vêtu de probité touristique et de lycra blanc qui, sans penser à mal, néglige de lui barguigner le kilim qu’il se réjouit déjà d’imaginer étalé — car à chacun ses tigres — en trophée au pied de son lit, à Besançon.»

Pierre Demarty, En face. Roman, Paris, Flammarion, 2014, 192 p. Édition numérique.

 

P.-S.—On reconnaîtra l’influence de Victor Hugo : «Vêtu de probité candide et de lin blanc» (la Légende des siècles).

 

(Une définition du zeugme ? Par .)

 

[Complément du 21 décembre 2025]

On la reconnaîtra aussi chez Emmanuel Carrère : «Les traits de décence et d’humanité que relevait ce professeur vêtu de probité candide et de gore-tex gris, est-ce que ce n’était pas de la pure et simple taqîya [dissimulation] ?» (V13, p. 180)

 

Référence

Carrère, Emmanuel, V13. Chronique judiciaire, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 7354, 2024, 357 p. Édition originale : 2022. Postface de Grégoire Leménager.

Le zeugme du dimanche matin et d’Alexandre Vialatte

Alexandre Vialatte, Un abécédaire, 2014, couverture

«On admet aisément d’être poursuivi par un taureau, par un remords, par une idée fixe, ou par une jeune fille à marier, on n’admet pas d’être poursuivi par la cuscute, la bistorte ou le cresson des prés.»

Alexandre Vialatte, Un abécédaire, Paris, Julliard, 2014, 266 p., p. 91-92. Choix des textes et illustrations par Alain Allemand.

 

[Complément du 16 février 2015]

L’Oreille tendue a présenté ce texte de Vialatte le 16 février 2015.

 

(Une définition du zeugme ? Par .)

Abécédaire V

Alexandre Vialatte, Un abécédaire, 2014, couverture

«Il pleut. Naturellement. Comme toujours.
Et ça durera jusqu’à notre mort (si nous arrivons jusque-là…).»

Dans le premier volume de l’Encyclopédie, en 1751, Edme-François Mallet signe un des textes sur le mot abrégé :

Les abregés peuvent, selon le même Auteur [Baillet], se réduire à six especes differentes; 1°, les épitomes où l’on a réduit les Auteurs en gardant régulierement leurs propres termes & les expressions de leurs originaux, mais en tâchant de renfermer tout leur sens en peu de mots; 2°. les abrégés proprement dits, que les Abréviateurs ont faits à leur mode, & dans le style qui leur étoit particulier; 3°. les centons ou rhapsodies, qui sont des compilations de divers morceaux; 4°. les lieux communs ou classes sous lesquelles on a rangé les matieres relatives à un même titre; 5°. les Recueils faits par certains Lecteurs pour leur utilité particuliere, & accompagnés de remarques; 6°. les extraits qui ne contiennent que des lambeaux transcrits tout entiers dans les Auteurs originaux, la plûpart du tems sans suite & sans liaison les uns avec les autres (source : application Encyclopédie).

L’Abécédaire que publiait Julliard en 2014 sous la signature d’Alexandre Vialatte relève, au choix, du genre lieu commun ou classe, ou du genre extrait. Ce livre est en fait celui d’Alain Allemand, qui l’a conçu et qui l’a illustré, autant que de Vialatte, dont les écrits multiples sont donnés à lire sous une forme qui n’était pas la leur à l’origine.

L’entreprise était hasardeuse : prendre des chroniques, ces textes composites, les découper et en regrouper thématiquement le contenu, y ajouter des passages tirés de lettres ou de romans, puis soumettre l’ensemble à l’ordre alphabétique. Du fait de son mode de composition, Un abécédaire donne lieu à plusieurs répétitions et à de nombreux déséquilibres d’une entrée à l’autre. Il y a même des textes reproduits deux fois, à l’identique (p. 20 et p. 249; p. 81 et p. 220). Ça fait désordre.

Cela étant, on retrouve bien sûr la manière Vialatte dans cet abécédaire bicéphale.

On se souvient avec profit de tout ce qui date, selon lui, «de la plus haute Antiquité» : le bonheur (p. 8), le mois d’août (p. 12), le bœuf (p. 26), l’hiver (p. 49), l’éléphant (p. 65), le premier de l’an (p. 109), le kangourou (p. 121), la maternité (p. 154). En revanche, c’est un peu plus compliqué pour l’espèce humaine. Si, comme chacun le sait, la femme «remonte […] à la plus haute Antiquité» (p. 71), c’est moins clair pour l’homme, qui daterait, lui, «des temps les plus anciens» (p. 98), voire «de la nuit des temps» (p. 99) : «Il a bien quinze millions d’années» (p. 99); «L’homme date d’une si lointaine époque qu’il est affreusement fatigué» (p. 219).

On est appelé à jouer à et si. Et si on n’avait pas inventé le chien (p. 36), la femme (p. 71-72), les fleurs (p. 74), le kangourou (p. 121), les lacs (p. 124), la Lune (p. 136), l’eau (p. 173) ? Un exemple, parmi d’autres : «Que seraient devenus les hommes s’ils n’avaient pas eu de mères ? L’humanité se composerait d’orphelins» (p. 155). Voilà qui est difficilement contestable.

On établit la liste des créateurs aimés de Vialatte : Colette, Dubuffet, Kafka (qu’il a longtemps traduit), Pourrat, Proust, Queneau, la comtesse de Ségur, Toulet, Utrillo. Céline ? C’est moins sûr.

On entend, non sans étonnement, des «meuglements cunéiformes» (p. 26), on voit un «manche de parapluie acrimonieux» (p. 112), on croise un «ornithorynque paradoxal» (p. 148 et p. 179), on se passionne pour le pédalo (p. 184 et suiv.).

On rencontre des zeugmes et des conseils sur l’utilisation de l’impératif.

On s’amuse de l’usage que fait Vialatte de l’astrologie (l’entrée «Zodiaque» fait neuf pages et chaque mois a droit à sa propre entrée, sauf mai).

Plus sérieusement — mais «Il ne faut jamais se prendre au sérieux» (p. 14) —, on est appelé à réfléchir à la nature humaine :

De temps en temps, [l’homme] détruit la Bastille pour construire des prisons moins belles mais plus nombreuses, il tue ses rois pour avoir un empereur et le remplacer par un monarque, il adore la Raison, il se repaît de chimères, il massacre ses prisonniers. En un mot, il naît libre égal et fraternel. Tant qu’il conquiert, ce n’est pas trop inquiétant; quand il «libère», ça devient plus grave; quand il déclare la paix au monde, c’est le moment de prendre le maquis. S’il parle de «vertu», gare à la guillotine; s’il parle «liberté», méfiez-vous de la prison (p. 100).

Ce n’est pas toujours très encourageant. Ça fait partie du plaisir.

 

[Complément du 19 mars 2021]

Vialatte n’a évidemment pas le monopole de l’expression «plus haute Antiquité». Elle est aussi, par exemple, chez le Jules Verne du Pays des fourrures (1872-1873) : «Le commerce des pelleteries remonte donc à la plus haute antiquité» (éd. de 2020, p. 64).

 

Références

Verne, Jules, le Pays des fourrures. Le Canada de Jules Verne — I, Paris, Classiques Garnier, coll. «Bibliothèque du XIXe siècle», 77, 2020, 549 p. Ill. Édition critique par Guillaume Pinson et Maxime Prévost. Édition originale : 1872-1873.

Vialatte, Alexandre, Un abécédaire, Paris, Julliard, 2014, 266 p. Choix des textes et illustrations par Alain Allemand.