Trente-troisième article d’un dictionnaire personnel de rhétorique

Star Wars. The Last Jedi, 2017, affiche

(Il y a longtemps que l’Oreille tendue n’avait pas ajouté une nouvelle entrée à son dictionnaire personnel de rhétorique. Pourquoi le faire aujourd’hui ? Une rumeur de plus en plus insistante se fait entendre : un nouvel épisode d’une série cinématographique serait sur le point de sortir. Cela s’appellerait quelque chose comme Star Wars. The Last Jedi. Allons-y voir.)

Anastrophe

«Renversement de l’ordre dans lequel se présentent habituellement les termes d’un groupe» (Gradus, éd. de 1980, p. 46).

Exemples

«Jour un midi vers […]» (Exercices de style, p. 103).

«Le personnage de fiction Yoda, appartenant à l’univers de Star Wars, s’exprime de manière anastrophique» (Wikipédia).

P.-S.—Le quotidien le Monde du 13 décembre 2017 consacre un article à la langue de Yoda, «Au parler de Yoda dans “Star Wars” ces langues ressemblent». L’article est savant — l’excellent Jean-Pierre Minaudier y est cité —, mais jamais le mot anastrophe n’y apparaît. C’est dommage.

 

Références

Dupriez, Bernard, Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Paris, Union générale d’éditions, coll. «10/18», 1370, 1980, 541 p.

Queneau, Raymond, Exercices de style, Paris, Gallimard, coll. «NRF», 1981 (nouvelle édition), 160 p.

 

La vie d’un film

Noah Isenberg, We’ll Always Have Casablanca, 2017, couverture

«How many times can you see it ?
Never enough.
»
Nora Ephron, 2012

L’Oreille tendue a trois aveux à faire. Elle n’aime pas les biographies. Elle a vu le film Casablanca au moins vingt fois (elle en a même dit un mot ici, , là encore). Elle a fort apprécié la biographie de ce film que vient de publier Noah Isenberg, We’ll Always Have Casablanca (2017). Ce titre est une allusion à une des répliques les plus connues du film, «We’ll always have Paris

Depuis la sortie du long métrage de Michael Curtiz en 1942, ce ne sont ni les analyses ni les témoignages qui manquent. Casablanca a été décortiqué des centaines de fois. Parmi ses fans, il y a Umberto Eco, Woody Allen, Rainer Werner Fassbinder, Marc Augé, Robert Coover. Qu’apporte Noah Isenberg à ces tributs ?

Son travail relève moins de l’analyse proprement cinématographique que de l’histoire culturelle. Comment le film est-il né ? Comment a-t-il survécu à la censure ? Comment a-t-il été reçu ? Comment continue-t-il de l’être ? Comment l’interpréter ? Isenberg est particulièrement habile à marier les anecdotes significatives (et souvent connues) et la mise au jour d’aspects jusque-là méconnus.

(Vous ne connaissez pas l’intrigue du film ? Harry Reasoner, du magazine télévisuel 60 Minutes, proposait ce résumé en 1981 : «Boy meets girl. Boy loses girl. Boy gets girl back again. Boy gives up girl for humanity’s sake» [cité p. 231]. Humphrey Bogart [Richard Blaine] rencontre Ingrid Bergman [Ilsa Lund] à Paris. Elle le quitte. Ils se retrouvent au Maroc. Il la laisse, car l’humanité a besoin de son mari, Victor Laszlo [Paul Heinreid].)

À chacun son anecdote favorite. Dooley Wilson (Sam) ne savait pas jouer du piano : «As Time Goes By», c’est lui à la voix, mais pas à l’instrument. Depuis la mort de Madeleine Lebeau (Yvonne) au printemps de 2016, plus aucun comédien d’importance du film ne serait toujours en vie.

Parmi les choses que le livre fait ressortir, une est particulièrement intéressante : Casablanca, qui parle de réfugiés, a été fait par des réfugiés, chassés d’Europe par la Deuxième Guerre mondiale. Le quatrième chapitre, «Such much ?», retrace le parcours de ces exilés qui ont fait un des films états-uniens les plus célèbres de l’histoire.

Noah Isenberg a ratissé large. Il a lu des masses de choses, il a dépouillé des archives, il a mené des entrevues. Il est sensible à la fortune de Casablanca au cinéma, bien sûr, mais aussi en littérature, au théâtre, à la télévision (The Simpsons), dans Internet, dans la presse. (Il a dû se réjouir de certaine caricature parue dans The New Yorker la semaine dernière.) Il a le sens du rapprochement — la sénatrice démocrate Elizabeth Warren a terminé l’année 2015 en regardant le film, comme l’avait fait le président Franklin Delano Roosevelt en 1942 (p. 273) — et il sait ménager ses effets — le livre est parsemé d’allusions fines à l’interprétation de «La Marseillaise» par Madeleine Lebeau (qui a vu le film se souvient de cette scène). C’est un ouvrage savant (par sa recherche et par ses pistes d’interprétation) destiné à un large public (par son écriture).

De la bien belle ouvrage.

P.-S.—Faisons, un tout petit peu, la fine bouche. Tous les artisans du films (scénaristes, acteurs, producteurs) ont droit à un portrait détaillé, pas le réalisateur, Michael Curtiz. Isenberg revient à plusieurs reprises sur la question de l’isolationnisme, celui des États-Unis au début de la Deuxième Guerre mondiale et celui de quelques personnages du film, mais il ne cite jamais la phrase la plus emblématique à cet égard, que prononce Sidney Greenstreet (Signor Ferrari) : «My dear Rick, when will you realize that in this world, today, isolationism is no longer a practical policy ?» En 1955-1956, la Warner a produit une série de téléfilms intitulés Casablanca : mais qui donc jouait Ilsa Lund (p. 208) ? La dimension «homoérotique» des rapports entre Bogart et Claude Rains (le capitaine Louis Renault) avait échappé à l’Oreille (p. 175); peut-être est-elle un peu dure de la feuille.

P.-P.-S.—On aurait envisagé de faire jouer Ella Fitzgerald dans le film, à la place de Dooley Wilson (p. 72). C’aurait été trop pour l’Oreille.

 

Référence

Isenberg, Noah, We’ll Always Have Casablanca. The Life, Legend, and Afterlife of Hollywood’s Most Beloved Movie, New York et Londres, W.W. Norton & Company, 2017, xvi/334 p. Ill.

Le zeugme du dimanche matin et de Noah Isenberg

Noah Isenberg, We’ll Always Have Casablanca, 2017, couverture

Au sujet du film Passage to Marseille (1944), avec Humphrey Bogart dans le rôle de Jean Matrac : «In an elaborate yarn told as a flashback within a flashback, the rugged outcast Matrac, bearing a standard-issue scruffy beard, world-weary eyes, and a hidden tender heart, mounts a dramatic prison break from a French penal colony — a thinly veiled Hollywood allegory of a Nazi concentration camp — enabling his fellow inmates to return to the valiant fight for France

Noah Isenberg, We’ll Always Have Casablanca. The Life, Legend, and Afterlife of Hollywood’s Most Beloved Movie, New York et Londres, W.W. Norton & Company, 2017, xvi/334 p., p. 205.

 

[Complément du 6 juin 2017]

P.-S.—L’Oreille tendue a présenté ce texte le 6 juin 2017.

 

(Une définition du zeugme ? Par .)

Accouplements 44

Affiche du film Casablanca de Michael Curtiz (1942)

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Pour quelques semaines encore, l’Oreille tendue dirige un département universitaire. En assemblée, hier après-midi, elle citait à ses collègues une réplique du film Casablanca de Michael Curtiz (1942) : «My dear Rick, when will you realize that in this world, today, isolationism is no longer a practical policy ?»

Plus tard en soirée, elle tombe sur un tweet de @Maggyw519 reproduisant une déclaration du président américain Barack Obama au sujet de la position du Parti républicain devant la candidature de Donald Trump.

https://twitter.com/Maggyw519/status/708461821418541056

La phrase «they’re shocked ! That gambling’s going on in this establishment» renvoie, toujours dans Casablanca, à un échange entre les personnages de Rick Blaine (Humphrey Bogart) et de Louis Renault (Claude Rains), qui se termine par «I am shocked, shocked to find that gambling is going on in here !»

Ce matin, enfin, dans la Presse+, cette caricature, par Bado, du premier ministre du Canada Justin Trudeau et de Barack Obama, évoquant précisément la scène finale du film de Curtiz.

Caricature de Bado, la Presse+, 12 mars 2016

La phrase «Je pense que ceci est le début d’une brève aventure !» reprend, en l’inversant, la phrase finale du film, de Blaine à Renault : «Louis, I think this is the beginning of a beautiful friendship

Voilà un film classique

P.-S. — Il n’est aucun film que l’Oreille tendue n’a vu plus souvent que Casablanca.

Accouplements 29

Voltaire, Pensées végétariennes, 2014, couverture

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux textes d’horizons éloignés.)

En 2014, Renan Larue a tiré de l’œuvre de Voltaire des Pensées végétariennes. Dans sa postface, il décrit la santé, si l’on peut dire, de l’auteur :

Le grand homme souffrait de la perte prématurée de ses dents, de migraine, de cécité temporaire, d’une sensibilité extrême au froid, de désordres nerveux, de langueur, de maigreur excessive, de maux de ventre épouvantables et d’un cancer de la prostate dont il mourut à l’âge de quatre-vingt-quatre ans (p. 55).

Hollywood Ending (2002) est un film de Woody Allen. Celui-ci y joue le rôle de Val Waxman, un réalisateur qui devient brièvement aveugle durant le tournage d’un de ses films.

La «cécité temporaire» est-elle plus grave en littérature ou au cinéma ?

 

Référence

Voltaire, Pensées végétariennes, Paris, Mille et une nuits, no 632, 2014, 69 p. Édition établie, notes et postface par Renan Larue.