Pénurie de conjugaison

Les premières fois que l’Oreille s’est tendue devant ce qui semble un usage de plus en plus commun, c’était à la radio : «Vous dire que nous nous entretiendrons avec XYZ dans trente minutes.»

Puis ce fut sur Twitter :

 

Enfin, c’est dans la presse :

«Quel soulagement ! Et vous dire à quel point ce fut un plaisir de parler avec Beigbeder de notre fascination commune pour le roman The Catcher in the Rye et de découvrir l’écrivain généreux et sympathique qu’il est derrière son personnage» (la Presse+, 3 juillet 2021).

«Patricia Wenzel est à la fois enchantée, soulagée et charmée par l’arrivée du chef Danny Smiles. “Te dire comme il est le meilleur candidat que j’aurais pu avoir !”» (la Presse+, 3 juillet 2021)

Vous dire que l’infinitif, c’est bien, mais que la conjugaison, ce n’est pas mal non plus.

P.-S.—Dans sa jeunesse, l’Oreille appelait cela un médiatic.

La clinique des phrases (ggg)

La clinique des phrases, logo, 2020, Charles Malo Melançon

(À l’occasion, tout à fait bénévolement, l’Oreille tendue essaie de soigner des phrases malades. C’est cela, la «Clinique des phrases».)

Il arrive à l’Oreille tendue d’avouer son plaisir solitaire : rappeler que départir se conjugue, en théorie, comme partir. Quand on lui dit qu’elle «se départit» parfois inutilement de son calme, elle répond que ce n’est pas du tout vrai : elle «se départ» de son calme.

Hier, sans le perdre, elle est tombée sur cette phrase, correcte à l’oral, mais pas à l’écrit :

Autrement dit, malgré une ouverture qui se concrétisera dans son anthologie de 1978, LeBlanc ne se dépare pas d’une certaine perplexité.

Rectifions :

Autrement dit, malgré une ouverture qui se concrétisera dans son anthologie de 1978, LeBlanc ne se départ pas d’une certaine perplexité.

À votre service.

Dire qu’on va dire avant de dire

En 2013, au micro de Catherine Perrin, à la radio de Radio-Canada, l’Oreille tendue avait déploré la multiplication de ce qu’elle appelle les décaleurs temporels d’énoncés : tous ces mots qui servent à dire que l’on va parler, mais qui, du fait même de leur existence, retardent le moment où l’on va enfin dire ce que l’on aurait à dire. Les exemples sont nombreux : écoutez, j’ai le goût de vous dire que, je vous dirais que, je voudrais vous dire que, j’ai envie de vous dire que, j’aurais envie de vous dire que, on parle de, on va se le dire, etc.

Puis, le 13 octobre, encore à la radio de Radio-Canada, l’Oreille a entendu ceci : «D’abord vous dire que […].» On ne se donne même plus la peine de conjuguer.

 

[Complément du 21 août 2021]

L’Oreille est revenue sur «vous dire que» le 3 juillet 2021.

Plaisir solitaire

Le 23 avril, la Presse+ titrait «Garda se départit d’une de ses divisions». Les cheveux — façon de parler — de l’Oreille tendue se sont dressés d’un coup. Non : il faut évidemment «se départ», et non pas «se départit».

Son fidèle Girodet, à départir, est formel : «Doit se conjuguer comme partir et non comme répartir […]» (p. 229). Son Petit Robert (édition numérique de 2010) ne dit pas autre chose, qui affirme que le «verbe modèle» de départir est partir.

Cela étant, l’Oreille ne se fait pas d’illusion : comme quitter est en voie de remplacer partir et que décéder a pris la place de mourir, plus personne ne tiendra bientôt compte de cette injonction de conjugaison. C’est comme ça.

Dès son édition de 1986 — et peut-être même avant —, le Bon Usage note : «On constate une tendance à conjuguer […] départir comme finir. […] cette tendance est très forte, même dans la langue littéraire» (p. 1253, § 811, rem. 2). Suivent des citations de Barrès, Proust, Schlumberger et Claude Simon.

L’Oreille survivra, (presque) toute seule dans son coin, le cheveu dressé.

P.-S. — Heureusement qu’il y a le Devoir : «RBC se départ de ses activités bancaires» (21 juin 2011). Merci.

P.-P.-S. — Avec départir, on peut faire pire.

 

[Complément du 30 octobre 2018]

Le narrateur des nouvelles de Cataonie de François Blais (2015) se distingue, notamment, par sa préciosité linguistique. Il allait donc de soi qu’il écrivît «Pris de panique mais ne me départant pas de mon masque mondain […]» (p. 82). Qui oserait le lui reprocher ?

 

[Complément du 24 juin 2019]

Ci-dessous, deux tweets qui réjouissent l’Oreille.

 

Références

Blais, François, Cataonie. Nouvelles, Québec, L’instant même, 2015, 117 p.

Girodet, Jean, Dictionnaire Bordas. Pièges et difficultés de la langue française, Paris, Bordas, coll. «Les référents», 1988 (3e édition), 896 p.

Grevisse, Maurice, le Bon Usage. Grammaire française, Paris-Gembloux, Duculot, 1986 (douzième édition refondue par André Goose), xxxvi/1768 p.

Conjugaison autogénéalogique

Lisant un article de Jean Morency (2006) sur les tensions entre «l’Acadie territoriale» et l’«Acadie généalogique», dite aussi «Acadie diasporale», l’Oreille tendue tombe (p. 504) sur ce passage d’un roman de Jean Babineau intitulé Gîte (1998) :

Dimanche dernier, on a été à Melanson Settlement pour les Retrouvailles des Melanson. Là, on a chanté l’Hymne des Melanson : Je me melansonne, Tu te melansonnes / Il/Elle se melansonne / Nous nous melansonnons / Vous vous melansonnez / Ils/Elles se melansonnent (p. 36).

À une cédille près, cet «hymne» aurait pu être celui de l’Oreille.

 

Références

Babineau, Jean, Gîte, Moncton, Perce-Neige, coll. «Prose», 1998, 124 p.

Morency, Jean, «Perdus dans l’espace-temps : figures spatio-temporelles et inconscient diasporal dans les romans de France Daigle, Jean Babineau, Daniel Poliquin et Nicolas Dickner», dans Martin Pâquet et Stéphane Savard (édit.), Balises et références. Acadies, francophonies, Sainte-Foy (Québec), Presses de l’Université Laval, coll. «Culture française d’Amérique», 2006, p. 487-509.