Alternative professionnelle de l’Oreille tendue

Tucker Coe, le Poster menteur, éd. de 1986, couverture

«Ramsey et Crane formaient un contraste comique dont ils semblaient l’un et l’autre inconscients; l’un était le professeur d’université traditionnel, pédant, irritable et impatient vis-à-vis des étrangers à sa spécialité, l’autre appartenait à la nouvelle race des universitaires engagés, s’efforçant par tous les moyens de rester en contact avec ses étudiants» (p. 50).

«Le responsable était un jeune homme dont l’aspect rappelait assez curieusement à la fois Crane et Ramsey. Il était vêtu dans le style de Crane et utilisait les mêmes tournures argotiques, mais il avait quelque chose de pédant, de tatillon et d’impatient dans son comportement, tout à fait dans la manière de Ramsey» (p. 99).

«La position de Tynebourne était à la fois triste et drôle. Ses instincts naturels le portaient à adopter l’attitude de Ramsey : le public pouvait aller se faire voir. Cependant, ses convictions acquises le poussaient en faveur de l’égalitarisme de Crane» (p. 149).

Tucker Coe, le Poster menteur, Paris, Gallimard, coll. «Carré noir», 573, 1986 (1972), 246 p. Traduction de R. Fitzgerald.

Explication de texte du mardi matin

Jean-Philippe Baril Guérard, Royal, 2018, couverture

Soit la phrase suivante, tirée de Royal, de Jean-Philippe Baril Guérard (2016) :

Mon mec est en train de me domper. Ce savant mélange de québécois et de français que seule une Stanislasienne utiliserait (éd. de 2018, p. 153).

La phrase n’est peut-être pas compréhensible pour tous les lecteurs de l’Oreille tendue. Essayons d’y voir plus clair.

La Stanilasienne est une (ex)élève du Collège Stanislas de Montréal. Cet établissement offre «l’enseignement de programmes et l’emploi de méthodes pédagogiques conformes aux directives du ministère français de l’Éducation nationale, en les adaptant au contexte québécois et aux préalables nécessaires à l’admission dans les universités québécoises» (dixit «Stan» lui-même). On pourrait notamment y acquérir un «accent faussement français» (p. 29).

Le «québécois» serait une langue différente du «français». Ce n’est évidemment pas vrai : au Québec, on parle français, pas québécois.

Le «savant mélange» ferait se rencontrer du français réputé hexagonal («mec» : compagnon, conjoint) et un anglicisme du cru («domper», to dump : jeter, se débarrasser de, laisser tomber, abandonner).

Bref, c’est le récit, banal encore que montréalais, d’une rupture amoureuse en cours.

 

Référence

Baril Guérard, Jean-Philippe, Royal. Roman, Montréal, Éditions de Ta Mère, 2018 (2016), 287 p.

La thèse, entrée et sortie

Emmanuelle Bernheim et Pierre Noreau (édit.), la Thèse. Un guide pour y entrer… et s’en sortir, 2016, couvertureLes manuels sur «l’art de la thèse» ne manquent pas (l’Oreille tendue leur consacre une rubrique, «Thèses sur la thèse»). La Thèse. Un guide pour y entrer… et s’en sortir, un volume collectif dirigé par Emmanuelle Bernheim et Pierre Noreau en 2016, doit donc être considéré par rapport à eux. Qu’est-ce qui le caractérise, au-delà du fait qu’il soit d’abord destiné à une public nord-américain (p. 8) ?

On y aborde des sujets que tous les manuels ne couvrent pas, mais qui sont nécessaires : «L’intégration dans un contexte universitaire étranger» (chap. 4); la conciliation famille / doctorat (chap. 7 et chap. 8); «Écrire une thèse dans une langue autre que la sienne» (chap. 16); «Mettre fin à sa thèse : une éventualité à ne pas négliger» (chap. 22). D’autres sujets sont attendus, et pas moins nécessaires : les motivations des doctorants (chap. 1 et chap. 2); le financement (chap. 2, chap. 4 et chap. 6, par exemple); le choix d’un directeur de thèse et le travail qui s’ensuit (chap. 3 et chap. 15); la dimension psychologique de la thèse (chap. 12, chap. 14 et chap. 18, par exemple).

Quelques chapitres sont particulièrement réussis, mais on notera qu’ils ne s’appliquent pas à toutes les disciplines : «La conciliation études doctorales et famille» (chap. 8); «Formuler — et reformuler — la question de recherche» (chap. 10); «La thèse sous forme d’articles» (chap. 17); «La soutenance, entre épreuve et couronnement» (chap. 19); «La dépression d’après-thèse» (chap. 20); «La profession de chercheur d’établissement» (chap. 23). Certaines phrases font sourire : «Si ce n’est déjà fait, procurez-vous le plus grand format de congélateur existant» (p. 97); le directeur de thèse est «un être humain avec des bien des défauts comme tout le monde» (p. 165); «les premières années consacrées à la thèse font dévier totalement l’étudiant de la route du bon sens ordinaire» (p. 269); «Le directeur de thèse demeure l’astre autour duquel l’étudiant doit être à l’aise de graviter» (p. 289). D’autres sont à ne pas oublier : «Votre thèse sera imparfaite… et vous n’êtes pas votre thèse» (p. 190).

Le principal reproche que l’on peut adresser à l’ouvrage est son caractère trop souvent général, sans suffisamment d’appui sur des exemples concrets (c’est vrai d’une dizaine des vingt-quatre chapitres). Il y a là beaucoup de principes, des conseils (souvent justes, beaucoup repris d’un texte à l’autre), mais trop peu d’applications précises. Les «expériences d’étudiants» évoquées en introduction (p. 7) sont bien, en règle générale, peu incarnées.

P.-S.—Page 288, note 4, un extrait de film est évoqué; plusieurs s’y reconnaîtront.

 

Référence

Bernheim, Emmanuelle et Pierre Noreau (édit.), la Thèse. Un guide pour y entrer… et s’en sortir, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2016, 344 p. Ill.