De la dompe

L’espion qui m’a larguée / dompée, affiches, 2018

Dans des aventures antérieures, nous avons vu trois sens du verbe domper. Il est possible, pour une personne qui n’est plus amoureuse, d’en domper une autre (ici, ). Le verbe peut aussi désigner le fait de déposer quelqu’un (de ce côté, de l’autre). Il peut encore renvoyer à une pratique fort déplaisante au hockey; c’est alors de la langue de puck.

Il existe, à côté du verbe, un substantif : la dompe, en français populaire du Québec, c’est la décharge publique, le dépotoir.

«Entre le boisé et le champ, à une minute de marche, il y a la dompe, des tas d’immondices faites de conserves, de raccords de plomberie, de bouteilles brunes, de cendres, de chiens abattus, de pelures, de ciseaux cassés. Une fois par semaine, quelqu’un y met le feu pour l’hygiène» (Dée, p. 12).

«Ici, des rivières de hontes, de peines et de saletés, des rivières de rats, des dompes bourbeuses qui serpentent à travers les vies tranquilles de leurs riverains» (l’Habitude des ruines, p. 186).

Ce n’est généralement pas là qu’on laisse l’être non aimé : amoureusement, il est peu courant de domper à la dompe. De même, on ne voit pas pourquoi quiconque voudrait domper la puck à la dompe. En revanche, on peut plus facilement domper quelqu’un à la dompe.

À votre service.

 

Références

Delisle, Michael, Dée, Montréal, BQ, 2007 (2002), 128 p.

Voyer, Marie-Hélène, l’Habitude des ruines. Le sacre de l’oubli et de la laideur au Québec, Montréal, Lux éditeur, 2021, 211 p. Ill.

De la bouette

Le Bon Parler français, 1937, p. 20, détail

Il nous est arrivé, au cours d’épisodes antérieurs, de croiser la bouette.

Il y a la bouette au sens littéral, la boue.

«Les bras croisés, Dée dit à sa mère qu’elle ne veut pas que Charly salisse son plancher de bois franc avec “ses bottes pleines de bouette”, ce à quoi Sarto, resté au salon, répond à voix haute que ce n’est pas grave» (Dée, p. 75).

«De ces trois maisons, je garde des souvenirs très forts. J’entends les cris de ralliement, les cris de douleur, les cris de joie. Je sens encore l’odeur du gazon mouillé, de la bouette automnale, la belle lumière des dimanches d’octobre» (l’Allume-cigarette de la Chrysler noire, p. 61).

Il y a la bouette politique.

Par extension, le mot peut désigner toute situation désagréable : «Il résidait exactement là, le défi du Bye bye : rire de la bouette de 2021 sans nous déprimer ou nous assommer. Mission accomplie» (la Presse+, 2 janvier 2022).

 

[Complément du jour]

Dans la Presse+ d’aujourd’hui :

Quand vient le moment de la seconde saison, la pression redouble parce que l’on a attendu les résultats en ondes de la première avant de mettre les ressources pour le développement d’une suite, poursuit Guillaume Vigneault, qui souhaiterait qu’on investisse plutôt en amont. «Et là, tout le monde est dans la bouette, dit-il. Il n’y a pas juste les scénaristes qui pédalent trop fort. La recherche, le casting, tout le monde. On taxe beaucoup de monde pour des économies momentanées.»

 

Illustration : le Bon Parler français, La Mennais (Laprairie), Procure des Frères de l’Instruction chrétienne, 1937, 24 p., p. 20.

 

Références

Bouchard, Serge, l’Allume-cigarette de la Chrysler noire, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 2019, 240 p.

Delisle, Michael, Dée, Montréal, BQ, 2007 (2002), 128 p.

Le zeugme du dimanche matin et de Marie-Hélène Voyer

Marie-Hélène Voyer, l’Habitude des ruines, 2021, couverture

«Ainsi, pour ses 40 ans, mon père a décidé de s’initier, et de nous initier, mon frère et moi, au colletage des lièvres. Cette année-là, dès les premiers jours des vacances de Noël, on partait à l’assaut de la forêt armés d’une bobine de fil de cuivre et d’une motivation plutôt tiède.»

Marie-Hélène Voyer, l’Habitude des ruines. Le sacre de l’oubli et de la laideur au Québec, Montréal, Lux éditeur, 2021, p. 200.

P.-S.—L’Oreille tendue a présenté ce texte le 6 janvier 2022.

Détruire, dit-elle

Marie-Hélène Voyer, l’Habitude des ruines, 2021, couverture

«Malgré tout, il faut bien écrire et persister.»

Quand elle était petite, l’Oreille tendue s’est beaucoup posé une question : c’est quoi, ça, un essai littéraire ? Elle a collaboré à une anthologie sur ce genre et elle lui a consacré pas mal d’articles (quelques références ci-dessous). «Comment est-ce que ça raconte ?» a toujours été une interrogation qui l’intéressait au moins autant que «Qu’est-ce que ça raconte ?»

Aujourd’hui, l’Oreille essaie de se poser moins de questions de ce genre, du moins sur le plan théorique, mais elle continue à lire des essais et à tenter de comprendre leur travail formel. L’Habitude des ruines. Le sacre de l’oubli et de la laideur au Québec, qu’a publié Marie-Hélène Voyer à la fin de 2021, lui a donné à boire et à manger.

Que chercher dans un essai ?

D’abord et avant tout une manière personnelle d’aborder un objet — ici, la façon qu’ont les Québécois de maltraiter leur patrimoine bâti et paysager. Marie-Hélène Voyer se met en scène dans son texte comme fille, comme mère, comme citoyenne, comme lectrice. Elle ne recule pas devant l’autodérision (p. 147). Cela étant, ce n’est pas sa biographie qu’elle veut mettre de l’avant, mais un regard qui lui soit propre.

Que capte ce regard ?

Des émissions de télévision (documentaires sur la rénovation, téléromans). Des catalogues de produits commerciaux (p. 52, p. 65 n. 6). Des brochures promotionnelles de constructeurs (p. 66-68, p. 70). Des sites de vente en ligne (p. 106). Des articles de journaux (notamment ceux de Jean-François Nadeau dans le Devoir). Des films (de Pierre Falardeau, de Pierre Perrault). Des photographies (quelques-unes, de Michel Dompierre ou Isabelle Hayeur, par exemple, illustrent l’ouvrage). Des textes littéraires (d’Arthur Buies, de Jacques Ferron, de Fernand Dumont, d’Anne Hébert, de Pierre Nepveu, de Marie-André Gill, parmi plusieurs autres). Marie-Hélène Voyer prend son bien où il se trouve afin d’appuyer son hypothèse de lecture.

Quelle est cette hypothèse ?

Au Québec, au lieu de respecter les «lieux fragiles» (p. 8), les «lieux de rien» (p. 28, p. 201), les «lieux de mixité porteurs de liant social» (p. 79), les «lieux de peu remplis d’histoires de rien» (p. 202), les «lieux de peines et de labeurs» (p. 207) — tous ces lieux porteurs d’une mémoire —, on cède beaucoup trop volontiers à «la certitude ronronnante des pics démolisseurs» (p. 10), à l’«ardeur démolisseuse inconséquente» (p. 132, p. 205), au «bégaiement sans fin des démolitions» (p. 134). On verse dans la «surenchère de la nostalgie» (p. 111), mais une nostalgie en toc, on méprise l’«histoire commune» (p. 112), on ne recule pas devant la «confiscation de l’espace commun et de l’histoire qu’on partage» (p. 203). Voyer traverse les paysages québécois et elle va de déception en déception.

Que voit-elle ?

Des promoteurs céder au façadisme ou construire des néomanoirs (tout le texte qu’elle leur consacre serait à citer) et des condos interchangeables (y compris dans leur prétention) aux noms faussement exotiques. Des «décideurs» mal dessiner des maisons de retraite, multiplier les horreurs d’aménagement, ne pas saisir l’importance du patrimoine religieux (mis en parallèle avec l’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019). Elle parle beaucoup de Québec (elle ne paraît pas être une très grande fan de l’ex-maire Régis Labeaume, pour le dire poliment), de Rimouski (où elle enseigne), de villages de l’est du Québec, mais assez peu de Montréal (sauf à considérer Brossard comme faisant partie de Montréal, ce que refuse l’Oreille). Il y aurait pourtant eu beaucoup à dire : ne pensons qu’au chancre que sera le Réseau express métropolitain. La perspective de l’autrice n’est pas historique au sens strict, mais elle revient sur des épisodes peu glorieux du passé, notamment en matière d’art urbain.

Comment l’ouvrage est-il construit ?

En courts chapitres, à l’unité thématique forte, sauf pour un texte plus long, sur les rivières (p. 171 et suivantes), un peu moins bien intégré à l’ensemble que les autres. En 200 pages, le constat est convaincant : glaçant et nécessaire.

Vous cherchez un essai littéraire en ce début d’année ? Ne cherchez pas plus loin.

P.-S.—Trois citations, encore, pour le plaisir.

«La beauté, la cohérence, la continuité, le respect de l’esprit des lieux, toutes ces considérations semblent accessoires face aux lois du marché et devant le va-comme-je-te-pousse qui orchestre trop souvent nos manières d’organiser la trame de nos villes» (p. 47).

«Rien n’est plus rassurant que l’exotisme fait maison et que l’aventure sur fond de familiarité. Au Québec, habiter l’ici, c’est d’abord habiter l’ailleurs» (p. 75).

«Vie et mort de la beauté au Québec; petites et grandes villes y partagent une même logique de la dépense générée par le trop-plein d’espace et par le trop-vide d’histoire et de mémoire. Interchangeables, les lieux s’y consomment et s’y consument vite» (p. 135).

P.-P.-S.—Oui, l’Oreille est citée au sujet des néomanoirs (merci). Non, ce n’est pas pour cela qu’elle apprécie ce livre (qu’on se le tienne pour dit).

 

Références

Mailhot, Laurent, avec la collaboration de Benoît Melançon, Essais québécois 1837-1983. Anthologie littéraire, Montréal, Hurtubise HMH, coll. «Cahiers du Québec. Textes et documents littéraires», 79, 1984, 658 p.

Mailhot, Laurent et Benoît Melançon «Canadian Essay (French)», dans Tracy Chevalier (édit.), Encyclopedia of the Essay, Londres et Chicago, Fitzroy Dearborn Publishers, 1997, p. 147-150. URL : <http://danassays.wordpress.com/encyclopedia-of-the-essay/canadian-essay-french/>.

Melançon, Benoît, «La fiction de l’Amérique dans l’essai contemporain : Pierre Vadeboncoeur et Jean Larose», Études françaises, 26, 2, automne 1990, p. 31-39. URL : <http://www.erudit.org/revue/etudfr/1990/v26/n2/035812ar.pdf>.

Melançon, Benoît, «Le statut de la langue populaire dans l’œuvre d’André Belleau ou La reine et la guidoune», Études françaises, 27, 1, printemps 1991, p. 121-132. URL : <http://www.erudit.org/revue/etudfr/1991/v27/n1/035840ar.pdf>.

Voyer, Marie-Hélène, l’Habitude des ruines. Le sacre de l’oubli et de la laideur au Québec, Montréal, Lux éditeur, 2021, 211 p. Ill.

Impressions de 2021

Autoportrait au crâne

Lire rend heureux. Quels sont les livres lus ou relus, parmi plusieurs autres, qui ont rendu l’Oreille tendue heureuse en 2021 ?

Par ordre alphabétique…

Bernard, Catherine, Laodamie, reine d’Épire (1689) et Brutus (1691), dans Aurore Evain, Perry Gethner et Henriette Goldwyn (édit.), Théâtre de femmes de l’Ancien Régime. 3. XVIIe-XVIIIe siècle, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, coll. «La cité des dames», 8, 2011, p. 33-105 et p. 107-182.

Bouchard, Serge, Un café avec Marie, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 2021, 270 p.

Boudreault, Simon, Je suis un produit, Montréal, Dramaturges éditeurs, 2021, 157 p.

Brea, Antoine, l’Enfer de Dante mis en vulgaire parlure. Poème, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 160, 2021, 390 p.

Voir ici.

Echenoz, Jean, Un an, Paris, Éditions de Minuit, 1997, 110 p.

Farah, Alain, Mille secrets mille dangers. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 161, 2021, 497 p.

Grégoire, Julien, Jeux d’eau. Roman, Montréal, Del Busso éditeur, 2021, 212 p.

Grisé, François, Tout inclus. Tome 1, Montréal, Atelier 10, coll. «Pièces», 26, 2021, 122 p. Ill. Précédé d’un «Mot des dramaturges» et suivi de «Contrepoint. La ruée vers l’or gris : risques et rentabilité» par Anne Plourde.

Guèvremont, Germaine, le Survenant. Roman (1945), Paris, Plon, 1954, 246 p. Suivi d’un «Vocabulaire».

Hoedt, Arnaud et Jérôme Piron, Le français n’existe pas, Paris, Le Robert, 2020, 158 p. Préface d’Alex Vizorek. Illustrations de Xavier Gorce.

Voir .

Johnston, Wayne, The Divine Ryans (1990), Londres, Anchor, 1999. Édition numérique.

Kern, Étienne, le Tu et le vous. L’art français de compliquer les choses, Paris, Flammarion, 2020, 204 p. Ill.

Voir de ce côté-ci.

Le Tellier, Hervé, Toutes les familles heureuses (2017), Paris, JC Lattès, coll. «Le livre de poche», 36181, 2021, 189 p. Ill.

Marivaux, la Fausse Suivante ou Le fourbe puni (1724), dans Théâtre complet. Tome premier, Paris, Bordas, coll. «Classiques Garnier», 1989, p. 395-471 et 1066-1073. Texte établi, avec introduction, chronologie, commentaire, index et glossaire par Frédéric Deloffre. Nouvelle édition, revue et mise à jour avec la collaboration de Françoise Rubellin.

Ravey, Yves, Adultère, Paris, Éditions de Minuit, 2021, 140 p.

De ce côté-là.

Raymond Bock, Maxime, Morel. Roman, Montréal, Le Cheval d’août, 2021, 325 p.

[Complément du 12 janvier 2022] Un compte rendu.

Saule, Tristan [pseudonyme de Grégoire Courtois], Mathilde ne dit rien. Roman. Chroniques de la place carrée. I, Montréal, Le Quartanier, coll. «Parallèle», 02, 2021, 280 p.

Thomas, Chantal, De sable et de neige, Paris, Mercure de France, coll. «Traits et portraits», 2021, 199 p. Avec des photos d’Allen S. Weiss.

Turgeon, David, l’Inexistence. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 156, 2021, 219 p.

Verne, Jules, le Pays des fourrures. Le Canada de Jules Verne — I (1872-1873), Paris, Classiques Garnier, coll. «Bibliothèque du XIXe siècle», 77, 2020, 549 p. Ill. Édition critique par Guillaume Pinson et Maxime Prévost.

Viel, Tanguy, La fille qu’on appelle. Roman, Paris, Éditions de Minuit, 2021, 173 p.

Voyer, Marie-Hélène, l’Habitude des ruines. Le sacre de l’oubli et de la laideur au Québec, Montréal, Lux éditeur, 2021, 211 p. Ill.

[Complément du 6 janvier 2022] Un compte rendu.

Pas pire année, bref.

 

[Complément du jour]

Palsambleu ! Un oubli :

Delisle, Michael, Dée, Montréal, BQ, 2007 (2002), 128 p.