Accouplements 172

Alain Farah, Mille secrets mille dangers, 2021, couverture

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Flaubert, Gustave, Madame Bovary, Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 86, 1966, 441 p. Chronologie et préface par Jacques Suffel.

«Je veux qu’on l’enterre dans sa robe de noces, avec des souliers blancs, une couronne. On lui étalera ses cheveux sur les épaules; trois cercueils, un de chêne, un d’acajou, un de plomb. Qu’on ne me dise rien, j’aurai de la force. On lui mettra par-dessus toute une grande pièce de velours vert. Je le veux. Faites-le» (p. 346).

Farah, Alain, Mille secrets mille dangers. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 161, 2021, 497 p.

«Trois cent mille personnes défileront du lundi au mardi matin, jusqu’à ce que l’on soit dans l’obligation d’interrompre l’hommage, pour la mise en bière. La dépouille [du frère André] est placée dans un triple cercueil de bois, de cuivre et de ciment» (p. 359).

P.-S.—Ce n’est pas la première fois qu’Alain Farah emprunte un chemin flaubertien; voir ici.

Les zeugmes du dimanche matin et de Négar Djavadi

Négar Djavadi, Désorientale, 2016, couverture

«J’ai lutté, oh oui, j’ai lutté, contre ce vent impétueux qui s’est levé il y a très longtemps, dans une province reculée de la Perse nommée Mazandaran, chargé de morts et de naissances, de gènes récessifs et dominants, de coups d’État et de révolutions, et qui à chacune de mes tentatives pour lui échapper, m’a agrippée au col et remise à ma place.»

«Il était le seul homme à pouvoir y pénétrer, le seul à connaître l’odeur lourde des parfums et des disputes qui stagnait dans l’air glacé…»

«C’était une invitation à l’émerveillement tout autant qu’une mise en garde; il fallait être à la hauteur de soi et des autres, des heures de travail et des espoirs, des désirs et des attentes.»

Négar Djavadi, Désorientale, Paris, Liana Levi, 2016. Édition numérique.

L’oreille tendue de… Marcel Pagnol

Marcel Pagnol, la Gloire de mon père, éd. 2014, couverture

«Je courais à la salle à manger, et je revenais à pas lents, portant avec respect cette arme précieuse.

L’oncle ouvrait toujours la culasse, pour voir si le fusil n’était pas chargé.

Puis il allait se poster derrière la haie du jardin. Mon père, Paul et moi, nous formions un demi-cercle autour de lui. L’oncle, les sourcils froncés, l’oreille tendue, le dos voûté, essayait de voir à travers les feuilles, non pas ce pauvre chemin pierreux, mais les vignes dorées du Roussillon. Soudain, il lançait deux aboiements aigus et brefs. Puis, soufflant puissamment entre ses lèvres molles, il imitait l’envol ronflant d’une compagnie de perdreaux. Alors, il faisait le pas en arrière, et regardait intensément le ciel, au ras de la haie. Puis il épaulait vivement, donnait le petit coup sec, et criait : “Pan ! pan !” Sur quoi, nous rentrions tous les quatre la tête dans nos épaules contractées, et nous demeurions immobiles, les yeux fermés, prêts à supporter le choc d’un “volatile d’un kilo lancé à soixante à l’heure.”»

Marcel Pagnol, la Gloire de mon père, Paris, De Fallois, coll. «Fortunio», 2004 (1957), 227 p., p. 152.

L’oreille tendue de… Eugène Savitzkaya

Eugène Savitzkaya, la Traversée de l’Afrique, 1979, couverture

«Bien sûr, le sang nous manquait, les fruits et l’air nous manquaient, le feu nous manquait, l’eau nous manquait. Rien ne nous manquait. À vrai dire, nous mentions sans cesse pour dissimuler notre richesse, notre ennui, notre inappétence. Et le pauvre jardinier ouvrait la bouche, tendait l’oreille, ébloui par tant de paroles.»

Eugène Savitzkaya, la Traversée de l’Afrique. Roman, Paris, Éditions de Minuit, 1979, 144 p. Édition numérique.