Curiosités voltairiennes (et classiques)

Voltaire, l’Écossaise, production du Lucernaire, Paris, 2007, affiche

Qu’est-ce qu’un classique ? Ici, réponse théorique. Ci-dessous, démonstration au quotidien, dans la Presse+ (Montréal).

 

«Mais bon, le théâtre change. Et c’est normal. L’art nous amène à penser autrement. C’est son rôle. On aime Montaigne, Voltaire, Molière et Hugo pour cela.»

Mario Girard, «Vers un théâtre plus diversifié», la Presse+, 6 juin 2026.

 

«On voit défiler la Révolution, le goût d’argumenter, et l’insatiable curiosité d’une époque où s’activent Voltaire, Rousseau, Diderot, d’Alembert et madame du Châtelet.»

Dany Laferrière, «La mode ne connaît ni temps ni lieu», la Presse+, 12 juin 2026.

 

«Quelle autre institution peut prétendre avoir eu pour membres Racine, Corneille, La Fontaine, Boileau, Montesquieu, Voltaire, d’Alembert, Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Musset, Littré, Pasteur, Bergson, Yourcenar ou Senghor, et cela sans toucher aux règlements qui la régissent depuis sa fondation ?»

Dany Laferrière, «Le jardin secret des mots», la Presse+, 3 juillet 2026.

 

«Apprenant l’arrestation de Sartre, de Gaulle aurait déclaré qu’il ne ferait pas à Sartre ce que Frédéric de Prusse n’a pas fait à Voltaire. En un mot : Charles de Gaulle n’arrête pas Jean-Paul Sartre.»

Dany Laferrière, «La porte étroite de la langue», la Presse+, 10 juillet 2026.

 

Voltaire est toujours bien vivant.

Divulgâchage érudit

George Sand, la Mare au Diable, 1846, couverture

George Sand, dans la Mare au Diable (1846), sème suffisamment d’indices (éd. de 1991, p. 127, p. 128) pour que ses lecteurs devinent que le futur maître de «la petite Marie» est une ordure (p. 133, p. 135).

Fallait-il que son commentateur le leur dise soixante pages à l’avance (p. 63), dans une note : «Le fermier vicieux lui offrira 100 francs» (p. 231) ?

Non. Le «vice» du «fermier» leur sera révélé bien assez tôt. Il y a des gens qui lisent les notes. Respectez leur héroïsme.

P.-S.—Oui, ce texte est lui-même une forme de divulgâchage. C’est comme ça.

 

Référence

Sand, George, la Mare au Diable, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 892, 1991, 244 p. Édition originale : 1846. Préface et notes de Léon Cellier.

Mais bien sûr !

Philippe Manevy, La colline qui travaille, 2024, couverture

Proust et le rugby ? Il suffisait d’y penser. Philippe Manevy l’a fait dans La colline qui travaille (2024) :

Cette façon de conduire était associée dans mon esprit à son passé de rugbyman. Dès son adolescence, René avait pratiqué assidûment ce sport. Il avait commencé à jouer avec son grand frère Pierre, à qui sa carrure massive et sa force tranquille avaient valu la position de pilier — celui qui, pour assurer la solidité de la mêlée, encaisse les coups de boutoir de l’autre équipe. Plus fluet, plus rapide aussi, René officiait comme trois-quarts aile : il savait se faufiler entre les lignes adverses; bien souvent, c’est lui qui recevait la passe décisive à l’issue de l’action — cet échange long, complexe, plein de ruptures, de rebondissements, de retours en arrière et de brusques percées comme une phrase de Proust — et s’élançait vers la ligne pour plaquer au sol, dans un geste furieux et triomphant, le ballon ovale.

 

Référence

Manevy, Philippe, La colline qui travaille. Récit, Montréal, Leméac, 2024, 283 p. Édition numérique.

Curiosité voltairienne (et pédagogique)

Philippe Manevy, Ton pays sera mon pays, 2021, couverture

«Dans la liste limitée de mes convictions inébranlables figure celle-ci : un professeur peut citer tous les mots du dictionnaire, à condition de les mettre en contexte et d’expliquer pourquoi il les emploie, et quelle réalité ils permettent de saisir et de juger. Citer n’est pas cautionner. Je continuerai de faire lire, dans Candide, le passage dans lequel le héros rencontre “le nègre du Surinam”. J’expliquerai pourquoi ce texte est radicalement antiraciste. Il suffit d’écouter le témoignage du vieil homme mutilé :

On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe» (chapitre «Samuel Paty est mort»).

«Des formules étranges étaient employées, qui laissaient entendre que le roi n’avait pas grand-chose à faire de ces quelques arpents de neige canadiens» (chapitre «La fabuleuse histoire»).

Philippe Manevy, Ton pays sera mon pays. Carnets, Montréal, Leméac, coll. «Phares», 2021, 219 p. Édition numérique.

 

C’est dans le chapitre dix-neuvième, «Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin», que le narrateur de Candide (1759), le conte de Voltaire, aborde le commerce du sucre.

Au début du vingt-troisième chapitre, «Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient», Candide discute avec Martin sur le pont d’un navire hollandais : «Vous connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France ? — C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut.»

 

Voltaire est toujours bien vivant.

Curiosité voltairienne (et antarctique)

Janet Martin-Nielsen, A Few Acres of Ice, 2023, couverture

Janet Martin-Nielsen, A Few Acres of Ice. Environment, Sovereignty, and «Grandeur» in the French Antarctic, Ithaca, Cornell University Press, 2023, 276 p. Ill.

 

Au début du vingt-troisième chapitre de Candide (1759), le conte de Voltaire, «Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient», Candide discute avec Martin sur le pont d’un navire hollandais : «Vous connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France ? — C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut.»

À côté de ces «quelques arpents de neige», il y a aussi «quelques arpents de glace» au Canada (lettre à Moncrif, 27 mars 1757) et en Acadie (lettre à Jean-Robert Tronchin, 12 février 1758). A Few Acres of Ice, autrement dit.

 

Voltaire est toujours bien vivant.