Frédéric Beigbeder est un mononc’

Frédéric Beigbeder, Bibliothèque de survie, 2021, couverture

Frédéric Beigbeder vient de publier sa Bibliothèque de survie. Il faut saluer la brièveté de ce «petit précis de littérature du nouveau siècle» (p. 13), de ce «panorama rapide» (p. 14), de ce «manuel de combat» (p. 15). L’auteur, qui serait critique littéraire, y propose, du dernier au premier, son «top 50 de 2021» (p. 27), en l’occurrence des œuvres qu’il aime, de 1673 à 2021, en expliquant malheureusement ses choix.

Bibliothèque de survie n’étant pas avare de marques de la première personne du singulier (je me moi), on pourrait facilement dresser l’autoportrait de son signataire. À chaque jour suffit sa peine : contentons-nous d’un seul aspect de cet autoportrait.

Pour le dire en français populaire du Québec, Frédéric Beigbeder est un mononc’. (Les lecteurs hexagonaux, pour ne pas être largués, pourraient remplacer mononc’ par beauf.) Comment reconnaît-on le mononc’ ?

Il regarde le monde par l’entrebâillement de sa braguette. Il est tout échauffé dès qu’il est question de prostitution (il est pour). Il se vante sans se vanter de ses conquêtes sexuelles : «Une amie commune a publié un roman sur leur vie sexuelle; j’ai béni le ciel qu’elle ne se souvienne plus de moi» (p. 96). Le féminisme, ce n’est pas tout à fait clair pour lui : «Colette est mieux que féministe : elle est féminine» (p. 161).

Il essaie de faire de l’humour avec la pandémie de 2020-2021 en se moquant des médecins (p. 145-146). Il déplore que, selon lui, les États-Unis en aient perdu le sens. «Faut-il vraiment américaniser les comportements culturels français ?» (p. 22) râle en effet le mononc’.

Littérairement, les clichés ne lui font pas peur. Le style, qui serait si important pour lui ? «Les portraits de Femmes [de Jacques Chardonne] sont fragiles et touchants comme des aquarelles» (p. 92). La géographie du roman contemporain ? «Quelle fabuleuse idée que d’avoir importé ce roman choral de notre jeune cousine d’outre-Atlantique» (p. 101), Marie-Ève Thuot.

Enfin, il aime les blagues idiotes. Exemples, tous autour du même thème :

«On reproche à Carmen de mettre en scène un féminicide mais que faire de Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès (1980) ? Faut-il rebaptiser cette pièce Combat de racisés et de canidés ?» (p. 18)

«Un poète le savait, c’est Baudelaire. Les Fleurs du mal est le titre qui résume tout. Ce n’est pas Les Rhododendrons du bien» (p. 21).

Dany Laferrière «est l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, en 1985, dont il apparaît évident que ce titre sera bientôt remplacé par Comment obtenir le consentement d’une personne racisée» (p. 73).

Le mononc’ est bien des choses, mais pas un auteur dont la lecture est indispensable.

P.-S.—L’Oreille tendue a consacré, de façon bien tatillonne, quelques tweets à ce «panthéon littéraire» (quatrième de couverture) : sur Louis XIV, sur les météores, sur la vie, sur le marivaudage, sur Xavier de Maistre, sur les Parisiens, sur les Mémoires.

 

[Complément]

L’Oreille tendue n’est pas seule. Dès 2018, Luc Jodoin associait Beigbeder et «mononcle». C’est .

 

Référence

Beigbeder, Frédéric, Bibliothèque de survie. Essai, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2021, 160 p.

En rafale

Logo, Charles Malo Melançon, mars 2021

En vrac, ci-dessous, des notes sur quelques-unes des (re)lectures de l’Oreille tendue au cours des derniers mois.

Bouchard, Serge, Un café avec Marie, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 2021, 270 p.

Ce «parleur compulsif professionnel» (p. 117), cet «humain qui parle sans arrêt» (p. 183) s’est tu le 11 mai 2021. Il va nous manquer, pas seulement au sujet de Claude Provost.

Brea, Antoine, l’Instruction. Roman, Montréal, Le Quartanier, série «QR», 154, 2021, 310 p.

Conseil : tenez-vous loin du système judiciaire français, des gens qui y rendent la justice et des gens qui y écrivent («les abus de majuscules et les précautions de langage […] sont le trait propre de l’administration», p. 53).

Guèvremont, Germaine, le Survenant. Roman, Paris, Plon, 1954 (1945), 246 p. Suivi d’un «Vocabulaire».

On peut s’intéresser au personnage du «Grand-dieu-des-routes», celui qui donne son titre au roman. On peut lui préférer Angélina, notamment dans une belle scène de lecture (p. 42-45).

Hoedt, Arnaud et Jérôme Piron, Le français n’existe pas, Paris, Le Robert, 2020, 158 p. Préface d’Alex Vizorek. Illustrations de Xavier Gorce.

Vous n’aimez pas les puristes ? Eux non plus. Vous aimez Jean-Marie Klinkenberg ? Eux aussi.

Mauvignier, Laurent, Histoires de la nuit, Paris, Éditions de Minuit, 2020, 634 p.

Roman efficace dans le registre de la peur, avec une finale forte, qui a au moins deux cents pages de trop.

Messier, William S., Épique. Roman, Montréal, Marchand de feuilles, 2010, 273 p.

Parmi les questions intéressantes de ce roman : quel serait le meilleur superpouvoir, voler ou être invisible ?

Plamondon, Éric, Aller aux fraises. Nouvelles, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 159, 2021, 106 p.

L’Oreille avait beaucoup apprécié, d’Éric Plamondon, la trilogie 1984 (voir ici, par exemple). Elle avait pensé le plus grand mal de Taqawan (2017) et de Oyana (2019). De ce recueil, elle retient la nouvelle centrale, «Cendres», qui relève du genre de la tall tale.

Saint-Martin, Lori, Pour qui je me prends. Récit, Montréal, Boréal, 2020, 183 p.

L’hypothèse est osée : on peut choisir sa langue maternelle (en l’occurrence, ici, le français, contre l’anglais). On pourrait cependant être sensible à autre chose : il est au moins aussi difficile de quitter une langue que sa classe sociale.

Saule, Tristan [pseudonyme de Grégoire Courtois], Mathilde ne dit rien. Roman. Chroniques de la place carrée. I, Montréal, Le Quartanier, coll. «Parallèle», 02, 2021, 280 p.

«Thriller social» (quatrième de couverture), au contenu roboratif : «Tout peut arriver. Si elle a appris une seule chose de toute sa vie, c’est bien celle-ci. Le pire, sans aucun doute» (p. 106). Vivement la suite.

Thomas, Chantal, De sable et de neige, Paris, Mercure de France, coll. «Traits et portraits», 2021, 199 p. Avec des photos d’Allen S. Weiss.

Vous saviez, vous, qu’on peut skier sur les aiguilles de pin ou «grépins» (p. 137) ?

Turgeon, David, l’Inexistence. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 156, 2021, 219 p.

Il y a plusieurs David Turgeon (celui-ci, celui-là). En voici un nouveau. À lire comme les autres.

Verne, Jules, le Pays des fourrures. Le Canada de Jules Verne — I, Paris, Classiques Garnier, coll. «Bibliothèque du XIXe siècle», 77, 2020, 549 p. Ill. Édition critique par Guillaume Pinson et Maxime Prévost.

A-t-il déjà été noté que les personnages de Verne ont plus d’une fois pratiqué le surf géologique ? C’est le cas dans ce roman de 1872-1873 comme dans les Enfants du capitaine Grant en 1868.

Autoportrait de lectrice-cueilleuse

Chantal Thomas De sable et de neige, 2021, couverture

«J’appartiens à l’âge de la cueillette. Une sorte de blocage archaïque m’a arrêtée à ce stade. Et quand j’ai commencé non de pouvoir lire mais de prendre le goût de lire, j’ai pensé que j’irais à travers des milliers de pages animée de l’esprit de cueillette, j’empilerais au fur et à mesure de leur découverte des mots, des phrases, des tournures dans un baluchon extensible, qui aurait la vertu de s’alléger tout en s’accroissant.»

Chantal Thomas, De sable et de neige, avec des photos d’Allen S. Weiss, Paris, Mercure de France, coll. «Traits et portraits», 2021, 199 p., p. 177.