L’oreille tendue de… Michel Tremblay, ter

Michel Tremblay, la Diaspora des Desrosiers, 2017, couverture

«Si elle n’a pas entendu ce qui se disait sur le balcon des Desrosiers, ce soir-là, ce n’est pas faute d’avoir écouté. Son balcon surplombe celui de ses voisines et il lui arrive assez souvent d’approcher sa chaise de la rambarde de droite et de tendre l’oreille pour essayer de saisir des bribes de conversations, surtout depuis qu’il fait doux et que Rhéauna y reçoit son cavalier, une espèce de dégingandé tout en longueur dont Maria Desrosiers dit grand bien mais qui lui semble, à elle, sans personnalité.»

Michel Tremblay, la Grande Mêlée, dans la Diaspora des Desrosiers,  Montréal et Arles, Leméac et Actes sud, coll. «Thesaurus», 2017, 1393 p., p. 659-836, p. 786. Préface de Pierre Filion. Édition originale : 2011.

 

P.-S.—Michel Tremblay, plus tôt cette semaine, a reçu le plus prestigieux prix littéraire québécois (voir ici).

Prix Gilles-Corbeil 2017

Michel Tremblay, portrait, 2017

L’Oreille tendue a eu l’honneur de présider cette année le jury du prix Gilles-Corbeil, remis à tous les trois ans par la Fondation Émile-Nelligan à un écrivain québécois. À ce titre, elle a rédigé l’éloge du lauréat. Le voici.

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En choisissant Michel Tremblay comme lauréat 2017 du prix Gilles-Corbeil, le jury a évidemment voulu saluer une œuvre, au sens le plus fort du terme, une œuvre imposante, cohérente tout en étant diversifiée, une œuvre inscrite dans la durée. Devant cette œuvre, chacun des membres du jury avait son personnage préféré, sa scène forte, son souvenir de spectateur ou de lecteur. Cela s’explique facilement : Michel Tremblay est à la fois un proche, une figure connue, et un classique de la littérature québécoise. Ses textes sont lus à l’école, étudiés par des chercheurs de partout, repris par des créateurs de tous les âges.

Le jury a aussi, voire surtout, voulu appeler à une relecture de l’œuvre de Michel Tremblay, qu’il s’agisse de son théâtre ou de ses romans, mais l’on pourrait probablement dire la même chose de ses contes, de ses recueils de souvenirs, de ses scénarios ou de ses traductions-adaptations.

Affirmer que Michel Tremblay a donné ses lettres de noblesse au français populaire québécois, qu’il est un des chantres de Montréal et de son peuple ou qu’il est la voix des marginaux ne paraît plus suffisant aux yeux des membres du jury.

En matière de langue, il faudrait montrer combien Michel Tremblay a fait entendre une multitude de variétés du français — pas seulement le français populaire — et souligner qu’il l’a fait sur tous les plans. Ses personnages utilisent plusieurs formes de français, mais ses narrateurs aussi, qui ne sont pas toujours en train de cadastrer la langue, en indiquant ce qu’il faudrait dire ou ne pas dire. Cette façon de procéder, on la loue souvent chez des romanciers et des dramaturges bien plus jeunes que lui; or Michel Tremblay leur a ouvert la voie il y a des décennies.

Michel Tremblay, c’est Montréal, évidemment, mais ce n’est pas que Montréal; ce sont d’autres territoires imaginaires, l’Amérique, comme le font voir les neuf volumes de La diaspora des Desrosiers, et l’Europe. Si l’Europe ne paraît pas avoir le même statut que les États-Unis, c’est qu’elle est peut-être moins un lieu à explorer qu’un univers culturel à s’approprier, à intérioriser. La France, notamment, est omniprésente, chez Michel Tremblay, par le cinéma, par la chanson, par la littérature. Son œuvre s’inscrit clairement dans une tradition littéraire française, en particulier par son rapport constant avec les grandes chroniques romanesques depuis Balzac.

Michel Tremblay, dit-on souvent, a donné voix aux marginaux sur la scène, à l’écran, dans ses textes. Cela est incontestable, mais il ne faudrait pas oublier qu’il a également donné voix aux femmes (qui ne sont pas des marginales), et d’une façon qui a peu d’égale dans la littérature québécoise. On lui doit encore des réflexions sur ce que le Canada doit aux Premières nations. La palette des personnages de Michel Tremblay — leur humanité diverse, parfois métissée, souvent difficile à revendiquer — est bien plus étendue qu’on semble le croire. La différence est constitutive chez lui.

Pour le dire d’un mot, selon le jury du prix Gilles-Corbeil, le temps est venu de lire Michel Tremblay à partir de nouvelles perspectives, contre les lieux communs et les formules toutes faites. Voilà un grand écrivain populaire; personne ne le niera. Voilà, plus justement, un grand écrivain qui a lu ses pairs, d’ici et d’ailleurs, qui dialogue avec eux, qui élabore une œuvre qui n’a rien à leur envier, tant sur le plan de la forme que de la puissance.

Dans le théâtre et dans la littérature du Québec, il y a un avant Michel Tremblay et un après Michel Tremblay. Des générations d’auteurs, de lecteurs et de spectateurs ont été marquées par lui. C’est leur voix qu’a voulu faire résonner le jury du prix Gilles-Corbeil 2017.

L’oreille tendue… d’Alexandre Dumas

Portrait d’Alexandre Dumas par Nadar

«Inondée de soleil, l’oreille tendue au bruit des carroses roulans, un peu rares il est vrai, mais enfin roulans sur le boulevard, [Oliva] demeura ainsi très heureuse pendant deux heures. Elle déjeûna même du chocolat que lui servit sa femme de chambre et lut une gazette avant d’avoir songé à regarder dans la rue.»

Alexandre Dumas, le Collier de la reine. Épisodes des Mémoires d’un médecin, dans Semaine littéraire du Courrier des États-Unis, [1849], 316 p., chapitre XXXII, p. 221.

 

Illustration : portrait d’Alexandre Dumas par Nadar, photo déposée sur Wikimedia Commons

Theo sur le gril

Playing with Fire, Montréal, 2017, programme, couverture

L’Oreille tendue est sortie hier soir : elle est allée au Centaur Theatre, à Montréal, voir Playing with Fire. The Theo Fleury Story, une pièce sur Theoren Fleury — c’est du hockey — signée par Kirstie McLellan Day et mise en scène par Ron Jenkins. (Ce n’est pas la première fois que l’Oreille cause gouret et cothurne; voyez ici.)

On y raconte, dans l’ordre chronologique, la vie de ce joueur longtemps associé aux Flames de Calgary, sa carrière, puis sa découverte de l’alcool et de la drogue, ce qui a entraîné sa déchéance, jusqu’au bord du suicide, avant qu’il puisse voir la lumière au bout du tunnel. Il y a du pour : il a joué dans la Ligue nationale de hockey de 1988-1989 à 2002-2003, il a remporté la coupe Stanley en 1989, il a marqué 51 buts en 1990-1991, il a gagné la médaille d’or aux jeux Olympiques de 2002 à Salt Lake City avec l’équipe du Canada — tout cela à une époque où les petits joueurs (1,68 mètre, 82 kilos) n’avaient pas la cote auprès des équipes professionnelles nord-américaines. Il y a du contre : il a été activement impliqué dans une des pires bagarres de l’histoire du hockey junior international, en 1987, en Tchécoslovaquie, contre les Soviétiques; il a déjà frappé les mascotte des Sharks de San Jose; selon son propre témoignage, il aurait perdu plusieurs dizaines de millions de dollars (drogue, alcool, jeu, sexe). Et il y a un secret longtemps caché : adolescent, lui qui venait d’une famille dysfonctionnelle, il a été agressé sexuellement par un de ses entraîneurs, Graham James. Il lui a fallu des décennies pour le dire et essayer de s’en remettre.

Dans le rôle de Fleury, Shaun Smyth livre une éblouissante performance physique : sur patins, équipement de hockey sur le dos, il monologue pendant plus de deux heures (moins un entracte). On le voit patiner, lancer au filet, mettre et enlever ses gants ou son casque, foncer dans les bandes, fumer, répondre au téléphone, s’asseoir presque dans la salle pour raconter les agressions dont il a été la victime, passer d’un maillot à l’autre, selon l’équipe pour laquelle il joue (de Russell, Manitoba, à Chicago, en passant par Winnipeg, Moose Jaw, Salt Lake City, Calgary, Denver et New York).

Le décor ? Une petite patinoire, faite d’une matière synthétique, avec de la publicité sur les bandes, la même que dans le programme du théâtre qui accueille la pièce. De chaque côté de la patinoire, à l’extérieur, des tas de (fausse) neige et des lumières de but; à l’intérieur, deux filets et des rondelles, à quoi s’ajoute une malle, pour la deuxième partie du spectacle. En fond de scène, le banc des joueurs, dont les baies vitrées font office de miroir. Au-dessus, un écran plus large que haut, sur lequel défilent, souvent floues, des images : plans, photos, cartes de joueurs, films d’amateurs, extraits de matchs, vidéos musicales (par exemple, la chanson «Red Hot», interprétée par les joueurs des Flames de Calgary, en 1987, au profit d’une œuvre de bienfaisance).

Certains effets visuels sont particulièrement réussis : l’inscription du nom de Fleury en langage des signes sur l’écran surplombant la scène; une pluie de gants de hockey tombant des cintres pendant la bagarre en Tchécoslovaquie; une minisurfaceuse passant sur la patinoire durant l’entracte; un jeu, tout à fait simple, avec un bâton et un gant, pour révéler un des souhaits les plus profonds de Fleury (qu’un adulte prenne par la main l’enfant qu’il a été). Il est des effets qui se répondent : Fleury sniffe une ligne de cocaïne sur la barre transversale d’un but, puis sur le rebord de sa malle.

L’auteure et le metteur en scène sont sensibles au folklore du hockey. Avant le début du spectacle, sur un fond de bruits associés au hockey (patin sur la glace, rondelle frappée par un bâton), un quiz est proposé aux spectateurs, sur l’écran géant. Des questions portent sur l’histoire du hockey en général, d’autres sur le hockey à Montréal (l’émeute Maurice-Richard de 1955) ou à Calgary («Who is the Flames’ Mascot ?»). Le spectacle s’ouvre sur l’hymne national canadien, en version bilingue, interprété par une jeune femme portant le maillot de l’équipe de Calgary. La bande musicale est soignée, avec son lot de succès du siècle dernier («Eye of the Tiger», «Na Na Na Na Hey Hey Good Bye», «Hit me with your Best Shot», «We Are the Champions»), mais on y entend aussi la célèbre «The Hockey Song» (1972) de Stompin’ Tom Connors. Le contenu est calibré selon le public, du moins à Montréal : en 1989, les Flames y ont gagné la Coupe Stanley contre les Canadiens, «your guys», dit le hockeyeur-comédien parlant directement au public; les fantômes du Forum sont évoqués, de même que plusieurs joueurs de l’équipe, Maurice Richard, Jean Béliveau, Guy Lafleur, Guy Carbonneau. Les superstitions de Fleury (avant chaque match, mettre le genou sur la glace, ramasser des copeaux de glace et les lancer dans les airs, se signer) sont expliquées et montrées. La Coupe Stanley a droit à une présentation à part (et à des caresses).

Puis, à la fin, ça se gâte. Après la pluie de gants de la première partie, les faux flocons de la deuxième — hiver canadien oblige — paraissent bien convenus. Surtout, la fin du spectacle est moralisatrice, avec son message sur la nécessité de croire en soi-même pour se tirer de situations que l’on ne souhaite plus vivre. L’Oreille a alors eu l’impression d’assister à une publicité pour une agence vendant de la croissance personnelle. Le théâtre avait disparu.

C’est dommage, car le reste de Playing with Fire. The Theo Fleury Story valait mieux que cela.

P.-S.—La pièce est tirée de l’autobiographie publiée par Fleury en 2009. Elle a été créée en 2012 et elle tourne depuis.