L’oreille tendue de… Pierre Nepveu

Pierre Nepveu, Romans-fleuves, 1997, couverture

«Histoire

Des mots perdus traversaient ma chambre.
Je prenais pour âme le tournant d’une saison.
(Parfois les ruisseaux brûlent au fond du sommeil,
et toute la vie est une forêt sans feuilles.)
Il y eut des histoires, là-bas.
Cloisons levées entre les mondes.
Des automnes de cierges, des printemps de velours.
On chanta des hymnes sous les chênes
au bord de vieux fleuves aux noms enchantés.
Des enfants crurent qu’on changeait de siècle, déjà.
Et leurs kyrielles de chiens, et les voisins fous.
Une race dans chaque rue, chaque maison,
avec leurs langues mourantes qui pavoisaient.
Ô musique ! Nous aurions pu les apprendre
en tendant l’oreille et le cœur,
au-delà des vitres et du vent devenu
notre frère dans l’émoi, dans l’exercice
d’effleurer pour mieux vivre.»

Pierre Nepveu, Romans-fleuves, Saint-Hippolyte, Éditions du Noroît, 1997, 93 p., p. 11.

Curiosité voltairienne (et poétique)

Pierre Nepveu, Un os dans la neige, 2025, couverture

«Un os dans la neige

2.

il avançait dans une gorge ou un canyon.
ses enfants tout au fond hurlaient au secours,
il se triturait les organes et labourait
des arpents de matière grise avariée,
cherchant dans le magma des sources de fécondité,
et maintenant il reste cet os dans la neige,
dégagé à mesure que le soleil gravit les latitudes
et déjà loin du Capricorne prend de l’ardeur,
cette chose qui fait scandale, ce drapeau
malheureux au cœur de février
hostile aux oiseaux et à toute proposition de douceur» (p. 62).

 

«Formes simples

S’élève parfois comme un vent de beauté
oublieux de tout ce que nous portons,
vieux chevaux tirant tête baissée
de grandes charrettes chargées jusqu’au ciel,
et moi-même tout juste sorti de mon sous-sol,
je me laisse couler à pic dans les feuillages
ou dériver vers des vallons qui nous enveloppent,
fils de soie, d’araignées, tresses de branches,
messages de vie relayés de tige en tige
tandis que plus loin, l’horizon achève
de soigner cette déchirure qu’on a crue fatale,
et je me tiens là, hésitant à bouger,
croyant en vain trouver le salut
dans une forme extrême d’immobilité,
cherchant ma gravité dans des motifs végétaux,
des arpents de verdure dont la géométrie
est ma manière la plus simple de penser encore
à rebours des marécages et des heures d’aphasie» (p. 95).

 

Pierre Nepveu, Un os dans la neige, Montréal, Éditions du Noroît, 2025, 106 p.

 

Au début du vingt-troisième chapitre de Candide (1759), le conte de Voltaire, «Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient», Candide discute avec Martin sur le pont d’un navire hollandais : «Vous connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France ? — C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut.»

 

Voltaire est toujours bien vivant.

 

P.-S.—Oui, il y a un zeugme dans le dernier vers du premier poème.

Accouplements 276

Douze hommes rapaillés, 2008, pochette

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

En ses vertes années, l’Oreille tendue croisait à l’occasion Gaston Miron. Elle l’a entendu s’interroger sur le traitement de texte. «Pourquoi un traitement de texte ? Mes textes ne sont pas malades» (citation 100 % approximative).

Plume Latraverse ne semble pas penser différemment :

«Faudrait que je soigne mon langage, c’est c’qu’elle me dit
Comme s’il y avait dans mon langage une maladie»
Plume Latraverse, «Les grands moyens (Ma femme me tape)»

 

Référence

Latraverse, Plume, Tout Plume (… ou presque). Chansons, nouvelle édition. 1964-2009, Montréal, Typo, 2014. Édition numérique.

Curiosité voltairienne (et trinitaire)

Pierre Doc Landry, Plume, Pierrot et moi. La véritable histoire de la Sainte-Trinité, 2025, couverture

«Révolte

Ou poème pour le jour où nous descendrons dans la rue.

Je pense à quelques arpents de neige,
Je compte mes arbres et mes champs
Et j’ai soudain le cœur qui s’allège
Et mon regard devient triomphant.

[…]»

Pierre Landry, «Révolte», dans «Poèmes», Liberté, 51 (9, 3), mai-juin 1967, p. 41-43, p. 41. https://id.erudit.org/iderudit/60587ac

 

Pourquoi citer ce poème aujourd’hui ? Parce que «Doc» Landry le reprend dans son ouvrage Plume, Pierrot et moi. La véritable histoire de la Sainte-Trinité (Québec, Septentrion, 2025, 255 p., p. 65).

 

Au début du vingt-troisième chapitre de Candide (1759), le conte de Voltaire, «Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient», Candide discute avec Martin sur le pont d’un navire hollandais : «Vous connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France ? — C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut.»

 

Voltaire est toujours bien vivant.

L’oreille tendue de… Pierre Nepveu

Pierre Nepveu, Un os dans la neige, 2025, couverture

Le manchot

Je me suis réveillé sans peau,
et je ne sais plus s’il vaut encore la peine
de remettre mes mains sur la table,
de déposer mes mains rouges en offrande au monde.

Je préférerais avancer avec mon seul visage et mon seul cœur
vers les petites misères qu’étale cette époque
je n’aurais rien à donner ni à recevoir
je serais l’homme sans peau qui ne fait que marcher
avec des pensées violentes de compassion
et des gestes fous imaginés,
et comme un cliché je me coucherais
sous un pont ou un arbre mort,
seul, sans couverture,
les poumons essoufflés, les yeux vitreux,
déjà passé le grand colloque des vivants
et l’oreille tendue vers une dernière naissance.

Pierre Nepveu, Un os dans la neige, Montréal, Éditions du Noroît, 2025, 106 p., p. 32.