Le zeugme du dimanche matin et de Maxime Raymond Bock

Lettres québécoises, 187, hiver 2022, couverture

«C’est qu’en cherchant à humaniser certaines figures qui ont été figées raide, on peut en maintenir certaines autres dans leurs clichés. J’ai pris des notes et de l’expérience, ma cartographie s’en trouve complexifiée de ramifications fractales. Je vois des choses que j’avais ignorées au premier passage.»

Maxime Raymond Bock, «Du fond de ma grotte, ruelle Saint-Hubert», Lettres québécoises, 187, hiver 2022, p. 8-9, p. 9.

Qu’arrive-t-il au Devoir ?

L’écriture inclusive occupe une étrange place dans les débats publics, au Québec comme en France. Cette façon de s’exprimer, que bien peu de gens cherchent à imposer dans toutes les circonstances de la vie publique et privée, cristallise néanmoins des positions idéologiques qui dépassent largement le cadre linguistique. Elle rend fous un certain nombre de commentateurs.

Prenez le quotidien montréalais le Devoir. Au cours de la dernière année, il a publié deux textes complètement délirants sur cette question.

Le premier, celui de Christian Rioux, était tellement confus qu’il en devenait ridicule, mais il n’étonnait pas : la grogne nationaloconservatrice — restons polis — est le fonds de commerce de ce chroniqueur depuis plusieurs années.

Le deuxième — ce n’est malheureusement pas, selon toute probabilité, le second — a paru hier sous la plume de Philippe Barbaud. «Abolissons l’écriture “inclusive”», originellement publié dans la revue l’Action nationale, est repris par le Devoir dans sa rubrique «Des idées en revues». «Idées», dans ce cas, est un bien grand mot.

Barbaud a beau se présenter comme linguiste, il n’évoque guère d’argument linguistique pour s’en prendre aux recommandations du Bureau de la traduction du gouvernement fédéral et de l’Office québécois de la langue française. Il préfère associer l’écriture inclusive au totalitarisme et à sa «manipulation des esprits», au «multiculturalisme canadien», à la «religion», à «la bienséance diversitaire», au racisme, voire — cela donne le vertige ! — à «la bigoterie communautariste anglo-américaine qui déferle sur le monde entier, et non pas seulement occidental, grâce à l’argent des églises évangélique, baptiste, catholique, pentecôtiste, méthodiste, et sectes affiliées, dont le zèle apostolique fournit le terreau nécessaire à la diffusion de l’islamisme radical et mortifère soutenu par les pétrodollars des monarchies musulmanes». Ouf. Il réussit encore le tour de force de mettre dans le même panier les recommandations locales en matière d’écriture inclusive et l’«esprit de normativité» de l’Académie française, qui résiste pourtant depuis des décennies à pareilles recommandations. C’est du grand n’importe quoi.

Le but secret de ces «documents gouvernementaux […] “toxiques”» ? «L’objectif inavoué est le reformatage en profondeur de la culture et de la conscience collectives de la population francophone du Canada, entre autres, pour qu’elle se plie aux exigences des minorités qui désormais nous gouvernent. Une acculturation à l’envers de la majorité, en quelque sorte.» (Une question, au passage : parmi ces «minorités», y aurait-il les femmes, dont la représentation dans la langue est évidemment un des objectifs de l’écriture inclusive ?)

Dites, le Devoir : quelle mouche vous pique ? Vous soignez votre lectorat réactionnaire ?

P.-S.—Conseil aux crinqués : personne ne vous oblige à pratiquer l’écriture inclusive. Si elle vous déplaît, ignorez-la. Il n’est pas indispensable d’imposer vos lubies à tout le monde.

Hockey, bibliographie et écriture inclusive

Marc Beaudet et Luc Boily, Tour du chapeau, 2022, couverture

Marc Beaudet et Luc Boily, après «Gangs de rues», lancent une nouvelle série de bandes dessinées sur le hockey avec deux titres : Tour du chapeau et le Grand Dégagement. (Il a déjà été question ici d’un des albums de la première série.)

Cette nouvelle série pose un intéressant problème bibliographique. En couverture des albums, on lit «Tatouées hockey !» tout en blanc, sauf pour le e, en orange. En écriture inclusive, on aurait pu, par exemple, écrire «Tatoué(e)s» ou «Tatoué.e.s». (L’écriture inclusive ? Par .)

Dans son catalogue (il faut cliquer sur «Détails»), Bibliothèque et Archives nationales du Québec a choisi «Tatouées».

Bibliothèque et Archives nationales du Québec, données de catalogage, 28 novembre 2022

L’éditeur a fait le même choix dans ses URL : https://www.ada-inc.com/?s=tatouées.

N’est-ce pas se priver d’une des dimensions du nom de la série ?

Tant de questions (bibliographiques), si peu d’heures.

P.-S.—L’Oreille tendue a opté pour «Tatoué.e.s hockey !»

 

Références

Beaudet, Marc et Luc Boily, Tour du chapeau, Varennes, AdA, coll. «ScaraB», série «Tatoué.e.s hockey !», 2022.

Beaudet, Marc et Luc Boily, le Grand Dégagement, Varennes, AdA, coll. «ScaraB», série «Tatoué.e.s hockey !», 2022.

Lire Gilles Cyr

Gilles Cyr, Voix riches voix sèches, 2022, couverture

«le recueil annoté sans lourdeur
ne ruine pas les prunelles»

L’Oreille tendue rassemble ses notes de lecture dans une base de données.

L’Oreille tendue vient de lire avec plaisir le plus récent recueil du poète Gilles Cyr.

Qu’a-t-elle noté de Voix riches voix sèches dans FileMaker ? Ceci, brut.

Scènes croquées, de la Crète (sections I et II) à des endroits plus familiers. Autodérision (12, 15, 24, 26, 31, 32, 35, 39, 61, 64, 70, toute la section V et toute la section VI). «je m’attarde sur les ambiances» (15). Understatement : «peu sujets à passer inaperçus / les fromages sont excellents» (16). Contre le tourisme de masse : 20, 23. «un texte / s’alarmant sur des riens» (21). Voyage en Crète à deux. Insuffisance des mots à dire le monde (37). Poésie au je. Travail de la nature contre travail des hommes (40, 67). Actualité involontaire : «midi vaches partout» (43). Poésie concrète, matérielle (47-48). Une page = un poème (commençant par une majuscule, sans point final; autrement, seuls les noms propres ont des majuscules). Vacuité des entreprises humaines, durant une réunion (section III) : «Les choses ne tournent pas rond / c’est hyper déprimant» (52). «du coup» (16). Faune, flore. Narquois. Bibi = le poète (70) ? Image forte de la campagne : «un champ de pneus sépare aussi» (70). Une poésie qui ne se prend pas au sérieux, mais qui prend les matières du monde au sérieux (section IV). Les sections V et VI portent sur la poésie, sur la littérature — son écriture, sa lecture, son interprétation : «à toux performative / écriture enrouée» (83); «des périodiques ombrageux / ont expédié leurs comptes rendus» (88); «un essai bien troussé / cela se laisse découvrir» (89); «le recueil annoté sans lourdeur / ne ruine pas les prunelles» (90); «selon le vocabulaire désastreux / généralement en vigueur» (98). Poésie sur la poésie, sur le livre. Quelques allusions à la traduction (94, p. ex.).

Avec quels descripteurs ?

Québec
Poésie
Grèce
Crète
Humour
Icare (71)
Posture (95)

Voilà. Vous savez tout.

 

Référence

Cyr, Gilles, Voix riches voix sèches, Montréal, L’Hexagone, coll. «L’appel des mots», 2022, 105 p.

 

Banque de données, saisie d’écran

Divergences transatlantiques 072

«Ne le prenez pas contre vous, mais vous êtes très mal habillé», publicité de France Culture, 22 novembre 2022

Lu hier, sur Twitter, ceci, pour annoncer une émission de France Culture : «Ne le prenez pas contre vous, mais vous êtes très mal habillé.»

Pour une oreille québécoise, une autre tournure aurait été attendue : «Ne le prenez pas personnel, mais vous êtes très mal habillé.»

Autre exemple, venu du XVIIIe siècle : Quand Jean-Jacques Rousseau a lu, dans le Fils naturel, de Diderot, la phrase «Il n’y a que le méchant qui soit seul», il l’a pris personnel. Chez Wikipédia : «Rousseau prit effectivement pour lui cette critique indirecte».

À votre service.

P.-S.—En effet, ce n’est pas la première fois que nous croisons cette expression.