De la virgule

Nicholson Baker, The Size of Thoughts, 1996, couverture

La ponctuation, tout le monde devrait le savoir, est chose sérieuse. Quelques rappels.

Harold Ross a fondé The New Yorker et il en a été l’éditeur pendant vingt-six ans. Avant ce magazine, il avait travaillé pour d’autres publications, avec la même attention aux questions de style, et notamment à celles de ponctuation. Voici comment le New Yorker du 20 et 27 février 1995 résume l’affaire : «The written word mattered to Ross. […] Once, when he was editing the Stars and Stripes, during the First World War, Ross gave a colleague a page of commas for Christmas» (p. 190). Une page de virgules comme cadeau de Noël ? Il suffisait d’y penser.

L’admirable Nicholson Baker a souvent collaboré au magazine fondé par Ross, mais c’est à la New York Review of Books qu’il a donné son article «The History of Punctuation» (1993), texte repris dans The Size of Thoughts en 1996. Il y évoque un souvenir d’université : «a woman I knew in college punctuated her letters to her high school friends with homemade comma-shapes made out of photographs of side-fllopping male genitals that she had cut out of Playgirl» (p. 73). À un esprit tordu, cette utilisation d’images du sexe masculin pour ponctuer un texte pourrait rappeler le vieux jeu de mots des correcteurs d’épreuves selon lequel une coquille est, à une lettre près, une couille.

C’est le même Baker qui, dans Room Temperature, s’indigne que des éditeurs «scientifiques» de Gibbon et de Robert Boyle aient décidé de modifier la ponctuation de ces auteurs : «We even repunctuated the past, further destroying the genetic fund of replenishing counterexample and idiosyncratic usage» (p. 71). Suit une contribution à l’histoire de la virgule et de son «civilizing power» (p. 72). Rien de moins.

Pour qui hésiterait encore à apprécier la virgule à sa juste valeur, un chiffre : 2 130 000 $. C’est la somme que le fournisseur de services de télécommunication canadien Rogers a dû payer à la suite d’une erreur de ponctuation dans un de ses contrats. C’est le quotidien The Globe and Mail du 6 août 2006 qui rapportait cette nouvelle. Pour qui aime d’amour la ponctuation, c’était une bonne nouvelle.

 

[Complément du 20 octobre 2021]

En 2017, Mary Norris, dans The New Yorker, raconte l’histoire d’une virgule (manquante) plus coûteuse encore : 10 000 000 $US.

 

Références

Baker, Nicholson, Room Temperature. A Novel, New York, Vintage Books, coll. «Vintage Contemporaries», 1991, 116 p. Édition originale : 1984.

Baker, Nicholson, The Size of Thoughts. Essays and Other Lumber, New York, Random House, 1996, 355 p. Ill.

«The Letters of Harold Ross. A Hell of an Argument», The New Yorker, 20 et 27 février 1995, p. 190-195.

Norris, Mary, «A Few Words About That Ten-Million-Dollar Serial Comma», The New Yorker, 17 mars 2017.

Robertson, Grant, «Comma Quirk Irks Rogers», The Globe and Mail, 6 août 2006.

Pascal et le P. Noël

L’Oreille tendue a eu l’occasion de montrer que le fait de mettre une majuscule là où il faut une minuscule, ou l’inverse, risque de troubler les lecteurs.

Exemple récent, découvert sur Gallica.

On y trouve les Pensées, fragments et lettres de Blaise Pascal, publiés pour la première fois conformément aux manuscrits originaux en grande partie inédits, par M. Prosper Faugère (Paris, Andrieux, 1844, 2 vol.). En appendice, le «Catalogue des ouvrages de M. Pascal, tant imprimés que manuscrits, dont j’ai (le P. Guerrier) connaissance» contient une «Lettre de M. Pascal au R. P. Noël, jésuite, touchant le vide» (XXII). Celle-ci est suivie d’une «Lettre de M. Pascal à M. Lepailleur, au sujet de sa dispute avec le père Noël» (XXIII).

Une majuscule à «Père Noël» aurait fait désordre.

P.-S.—Le moment est venu : une catégorie «Typographie» existe désormais, là, en bas, à droite.

 

[Complément du 19 décembre 2012]

«Arrive un âge où les enfants, vaguement dubitatifs quant à l’existence du Père Noël, semblent se raccrocher au pari de Pascal», écrit Éric Chevillard dans le blogue l’Autofictif le 17 décembre 2012. (Merci à @david_turgeon.)

Défense et illustration de la minuscule, bis

Nicolas Ancion, Les ours n’ont pas de problème de parking, éd. de 2011, couverture

Il y a quelque temps, on a vu, citation de Christian Gailly à l’appui, qu’une Américaine n’est pas une américaine. Rebelote, en quelque sorte.

Nicolas Ancion : «Quittant en un mouvement le bord du trottoir, il se glisse entre deux petites japonaises, une rouge et une bleue.» Une Japonaise rouge (ou bleue), cela (d)étonnerait.

Sébastien Bailly : «Le français ne supporte pas la faute de grammaire» (p. 35). La situation est plus trouble dans ce cas : s’il n’est pas sûr que le français «ne supporte pas la faute de grammaire», il est avéré, en revanche, que beaucoup de Français affirment ne pas la souffrir.

Sur Twitter : «Je vais enfin “avoir” mon grand danois !» (@Mlle_V). Un grand Danois, ce ne serait pas tout à fait pareil.

Entre majuscule et minuscule, et vice versa, il y a un monde.

 

Références

Ancion, Nicolas, Les ours n’ont pas de problème de parking, Saint-Cyr-sur-Loire, publie.net, coll. «Fiction 17», 2011. Édition numérique. Édition originale : 2001.

Bailly, Sébastien, les Zeugmes au plat. Éloge d’une tournure humoristique, Paris, Mille et une nuits, coll. «Mille et une nuits», 585, 2011, 107 p. Avant-propos de Hervé Le Tellier.

Défense et illustration de la minuscule

Christian Gailly, les Évadés, éd. de 2010, couverture

Soit la phrase suivante de Christian Gailly : «c’était assez beau de voir cette grosse américaine s’engouffrer comme une folle chez ces gens» (p. 12).

Avec la minuscule, entendons : «la grosse voiture américaine».

Avec la majuscule, c’aurait été plus délicat : une «Américaine» peut préférer que l’on ne parle pas de son poids.

 

Référence

Gailly, Christian, les Évadés, Paris, Éditions de Minuit, coll. «Double», 65, 2010, 234 p. Édition originale : 1997.

Citation typographique du jour

Jean Bernard-Maugiron, Du plomb dans le cassetin, 2010, couverture

«Les fonctions du correcteur sont très complexes. Reproduire fidèlement le manuscrit de l’écrivain, souvent défiguré dans le premier travail de la composition typographique; ramener à l’orthographe de l’Académie la manière d’écrire particulière à chaque auteur; donner de la clarté au discours par l’emploi d’une ponctuation sobre et logique; rectifier des faits erronés, des dates inexactes, des citations fautives; veiller à l’observation scrupuleuse des règles de l’art; se livrer pendant de longues heures à la double opération de la lecture par l’esprit et de la lecture par le regard, sur les sujets les plus divers, et toujours sur un texte nouveau où chaque mot peut cacher un piège, parce que l’auteur, emporté par sa pensée, a lu, non pas ce qui est imprimé, mais ce qui aurait dû l’être : telles sont les principales attributions d’une profession que les écrivains de tout temps ont regardée comme la plus importante de l’art typographique.»

Lettre adressée à l’Académie française par la Société des correcteurs des imprimeries de Paris, juillet 1868, citée dans Jean Bernard-Maugiron, Du plomb dans le cassetin. Roman, Paris, Buchet/Chastel, 2010, 106 p., p. 44-45.