Portrait de professeur en tombe

Russell Banks, Lost Memory of Skin, 2011, couverture

«It sounds like the Professor will do most of the talking anyhow. He’s a professor, after all. It’s possible the guy can help the Kid find a job at the university on the grounds crew or something and a more or less permanent place to live. You never know. The Kid has never met a real professor before but they’re supposed to be smart and people respect them and they don’t work for the cops or the state. Besides they’re like priests and shrinks, right ? Everything you tell them is strictly confidential.»

Russell Banks, Lost Memory of Skin, Toronto, Alfred A. Knopf Canada, 2011, 416 p., p. 80.

La mort du chiasme, le chiasme de la mort

Colloque «Culture du pouvoir, pouvoir de la culture», 4 mars 2021, affiche

Comment reconnaître un colloque ou une publication affectés par l’esprit de sérieux ? Par son titre en chiasme.

«Arts des mondes / Mondes des arts»

«Critique de la culture, culture de la critique»

«Écriture de l’aventure et aventure de l’écriture»

«Récit de passion et passion du récit»

«L’art d’Hergé : Hergé et l’art»

Il n’est pas indispensable de perpétuer cette pratique. Merci.

P.-S. — Ce n’est pas la première fois que l’Oreille tendue déplore cette manie titrologique.

P.-P.-S. — Oui, certes, le chiasme a à avoir avec l’antimétabole.

 

[Complément du 12 octobre 2015]

Découvertes des derniers jours

Atelier «Lire les signes policiers, policer les signes»

Colloque international «Séries et dépendance / Dépendance aux séries»

Journée d’études «Littératures : passages de paroles, paroles de passages. Expériences et perspectives en didactique des langues»

Jean Delisle et Hannelore Lee-Jahnke (édit.), Enseignement de la traduction et traduction dans l’enseignement, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, coll. «Regards sur la traduction», 1998, xvi/242 p. Ill. Préface de Maurice Pergnier.

 

[Complément du 9 février 2016]

Coup double !

Lazar, Gheorghe, «Les marchands de luxe, le luxe des marchands en Europe orientale. Le cas de la Valachie (XVIIe-XVIIIe siècle)», dans Natacha Coquery et Alain Bonnet (édit.), le Commerce du luxe, le luxe du commerce. Production, exposition et circulation des objets précieux du Moyen Âge à nos jours, Paris, Éditions Mare et Martin, 2015, p. 250 et suiv.

 

[Complément du 8 avril 2016]

Sur le mode ironique, cela donne ce constat, sous la plume de Patrick Nicol : «Certains d’entre nous [les professeurs de français dans les cégeps] sont devenus de véritables obsédés, des prosélytes, des névrosés du chiasme et du parallélisme, du parallélisme et du chiasme» («Ceux de 94», l’Inconvénient, 64, printemps 2016, p. 57-59, p. 58).

 

[Complément du 5 mai 2016]

Récolte du jeudi

«Fascinations des images, images de la fascination»

«Libre livre et livre libre»

«Un autre Moyen Âge et le Moyen Âge des autres»

«Lettres d’Italie. Voyage de rêve, rêve de voyage»

«Désir de profilage & profilage du désir»

 

[Complément du 4 octobre 2016]

Découvertes des derniers mois

«Conflict in Discourse and Discourse in Conflict»

«Écriture des origines / Origines des écritures»

«Feeling Queer / Queer Feeling»

«Image du pouvoir et pouvoir de l’image : les représentations de la puissance dans la légende arthurienne, de l’écrit à l’écran»

«Âme d’une communauté et communautés d’âmes : spiritualités individuelles et collectives en Nouvelle-France»

«Turgot, poéticien et théoricien de l’invention : économie des discours et discours de l’économie»

 

[Complément du 8 mars 2017]

Ça ne s’arrange pas…

Signes dans les textes, textes sur les signes

«Écriture du corps / corps de l’écriture»

Écritures en folie et folies d’écriture

«La politique en ses murs : lieux de pouvoir/pouvoir des lieux. Archives, entretien avec le dessinateur Mathieu Sapin»

Conflit en discours et discours en conflit : approches linguistiques et communicatives

Histoire de l’écriture et écriture de l’H(h)istoire

«Pouvoirs du son / sons du pouvoir. Esthétique et politique du sonore»

 

[Complément du 1er novembre 2017]

En matière de chiasme académique, l’Oreille tendue vient de trouver l’âme sœur, le blogue Tête à chiasmes.

 

[Complément du 20 janvier 2018]

Brassée du samedi…

«Europe et sa mise-en-scène — La mise-en-scène d’Europ

«Des Miroirs aux Princes aux princes dans le miroir»

«Author as Editor and Editor as Author»

«Personnage en séries, séries de personnage»

«Narrations de la société. Sociétés de la narration»

«Les villes du futur. Le futur des villes»

«Les termes de l’environnement et l’environnement des termes»

«Espace du récit, récit de l’espace en contexte germanique»

«Discours en conflit et conflit en discours»

«Converting Politics into History and History into Politics»

Des traces du corps au corps-trace

Objets du désir, désir d’objets

Crise de la modernité et modernité en crise

Écriture de la violence et violence de l’écriture dans le roman congolais de la fin du XXe siècle

 

[Complément du 7 juin 2018]

La louche du jour

«Objets d’histoire et histoires d’objets : réflexions transdisciplinaires sur le prestige et sa culture matérielle dans le Golfe de Guinée entre le XIIe et le XVIIe siècle»

«Philosophie de la critique, critique de la philosophie»

Réseaux de femmes, femmes en réseaux (XVIe-XXIe siècles)

«Féminiser le numérique, numériser les femmes ?»

Métaphores de l’austérité et austérité des métaphores

«Ce que l’université fait à la création — ce que la création fait à l’université»

«Signifier pour dire, dire pour signifier»

Pour finir en beauté (pour aujourd’hui) : «Kanada in Wien, Wien in Kanada : Canada in Vienna, Vienna in Canada / Le Canada à Vienne, Vienne au Canada (Vienne)»

 

[Complément du 14 juin 2018]

Le Meilleur Dernier Roman (2018), de Claude La Charité, peint le ridicule des mœurs universitaires, jusque dans les dérives titrologiques :

Notre collègue avait noté mentalement tous les ingrédients dans le but évident de reproduire la recette lorsqu’elle recevrait des chercheurs d’outre-Atlantique pour son prochain colloque Penser le changement, changer le pansement dans la littérature de l’extrême contemporain (p. 136).

Merci.

 

[Complément du 1er novembre 2018]

Il n’y a qu’à se pencher.

Altérations des frontières, frontières des altérations : le paradoxe des espaces frontaliers dans les littératures franco-canadiennes

«Communauté de prisonniers, prisonniers de la communauté : négocier le pouvoir dans les prisons parisiennes du XVIIIe siècle»

«Bruits du pouvoir, pouvoir des bruits» (le Devoir, 21-22 juillet 2018, p. A1).

Série «Écrivains espions, espions écrivains», le Monde, été 2018.

«Adaptation(s) d’histoires et histoires d’adaptation(s) : médias, modalités sémiotiques, codes linguistiques»

«Langues de valeur et valeur des langues»

«L’art du marketing, le marketing de l’art» (le Devoir, 10 octobre 2018, p. A8).

«L’intelligence artificielle : promesses économiques ou économie de la promesse ?» (le Devoir, 20 octobre 2018)

 

[Complément du 4 mars 2019]

Ça vous manquait, n’est-ce pas ?

«Fictions d’enquête et enquêtes dans la fiction»

«Voyage poétique et poésie de voyage chez Voltaire»

Le Monde de la prostitution à Paris au XVIIIe siècle. Métier de corps, corps de métier ?

Le français : savoir de la langue et langue des savoirs

«La crise du travail, travail en crise(s)»

«Intelligence artificielle : promesses économiques ou économie de la promesse ?»

Réseaux de femmes, femmes en réseaux

«Von der Obsoleszenz der Literatur zur Literatur der Obsoleszenz ?»

 

[Complément du 18 juin 2019]

Livraison du mois

Congrès «Langues de valeur et valeur des langues»

Sade dans l’histoire. Du temps de la fiction à la fiction du temps

«De la vie dans son art, de l’art dans sa vie. Identités publiques et privées dans la correspondance d’Anny Duperey et Nina Vidrovitch»

«Vers un paysage imaginaire de Saint-Simon : questions de méthode et méthode en question»

«Cardinaux des mémoires, mémoire des Cardinaux : en guise d’Introït»

Données d’usage et usage des données

 

[Complément du 29 novembre 2019]

Je vous en sers encore une petite portion ?

«The Court in the World; The World in the Court» (International Courtly Literature Society, 2020)

«Narrations de la société / sociétés de la narration»

«Ce que fait la révolution à la rumeur, ce que la rumeur fait à la révolution»

«Prestige de la hache et haches de prestige. Production et usage des tabarzins en Iran et en Inde au XVIIIe siècle»

Le Tour de France et la France du Tour

«Traduire la performance / performer la traduction»

«Human Waste and Wasted Humans : Flotsam and Jetsam in the Anthropocene»

«Le double visage d’un charlatan des princes et prince des charlatans : Tristano Martinelli dans Lo Schiavetto de 1620 (G.B. Andreini)»

 

[Complément du 4 mars 2021]

Encore une cuillérée pour la route ?

«De la violence naturelle à la nature des violences contemporaines. Considérations sur les présupposés théoriques des fictions catastrophistes»

«Aux marges de l’imprimé, l’imprimé à la marge»

«The Translation Memoir/Translation as Memoir»

«De la musique du pouvoir aux pouvoirs de la musique : les mondes musiciens dans l’Europe des Lumières»

«L’Homme dans la révolution et la révolution dans l’Homme au 20e siècle»

«Changing Worlds, Worlds of Change : Early Modern Texts in Times of Turmoil»

Didactique de l’oral : de la recherche à la classe, de la classe à la recherche

Des Italiens au Congo aux Italiens du Congo : aspects d’une glocalité

«Le pouvoir de l’habit ou l’habit du pouvoir»

Écrivains juristes et juristes écrivains du Moyen Âge au siècle des Lumières

 

[Complément du 2 septembre 2021]

Comme on dit dans la langue de The Chair, it’s the the gift that keeps on giving.

Rêve d’écriture et écriture du rêve

«Malaise dans la culture et culture du malaise»

«Dérision de la philosophie et philosophie de la dérision dans Les Nouveaux dialogues des morts de Fontenelle»

Temps de la rêverie, rêverie du temps

«Violences de l’énonciation, énonciations de la violence dans Faire semblant c’est mentir de Dominique Goblet»

«Mise en pratique du texte et mise en texte de la pratique : les usages documentaires autour de la procession en France au XVIIIe siècle»

«L’invention du barbare sauvage et du sauvage barbare : un coup d’État sémantique contre la Révolution»

«Régimes de mémoires et mémoires de régimes. Une histoire impossible ?»

«Écriture de la douleur et douleur de l’écriture. La Vie de Françoise-Radegonde Le Noir, une mystique limougeaude des Lumières»

«Bonheur de la douleur, douleur du bonheur. Une réflexion sur l’herméneutique de la souffrance au dix-huitième siècle»

«The Pleasure of Business and the Business of Pleasure : Gender, Credit, and the South Sea Bubble»

«Corps de texte et textes du corps au sein des littératures francophones»

 

Référence

La Charité, Claude, le Meilleur Dernier Roman, Longueuil, L’instant même, 2018, 177 p. Ill.

L’universitaire dans la Cité

L’universaire et les médias, ouvrage collectif, 2013, couverture

Universitaire de son état, l’Oreille tendue dit rarement non à une demande d’intervention publique (radio, journaux, Internet). Le statut de l’intellectuel au Québec l’occupe périodiquement (voir ici et ). Elle se devait donc de lire l’ouvrage collectif que vient de diriger Alain Létourneau, l’Universitaire et les médias. Une collaboration risquée mais nécessaire (Montréal, Liber, 2013).

Le livre mêle témoignage (Michel Lacombe) et articles scientifiques (Raymond Corriveau; Serge Larivée, Carole Sénéchal et Françoys Gagné; André H. Caron, Catherine Mathys et Ninozka Marrder; Alain Létourneau). À mi-chemin, des textes parlent expertise politique (Jean-Herman Guay), parole sociologique (Corinne Gendron), et éthique (Sami Aoun; Armande Saint-Jean). La situation décrite est la québécoise.

Pour aller vite, les relations entre journalistes et universitaires peuvent être saisies soit comme une lutte («le combat du sens», p. 121), soit comme une collaboration («une construction commune d’opinion», p. 132). Que l’on choisisse une métaphore ou l’autre, il est indéniable que beaucoup de choses distinguent les travailleurs des médias des professeurs. Deux sont fréquemment rappelées par les collaborateurs de l’ouvrage.

Les modes de validation du travail scientifique des universitaires sont précisément encadrés par les processus d’évaluation par les pairs : les universitaires sont évalués par d’autres universitaires et ils connaissent les règles du jeu. Celles du monde journalistique ne sont évidemment pas les mêmes. Quand un universitaire parle à un journaliste, il ne s’adresse pas à un pair. Les lecteurs du journal, le spectateur de la télévision ou l’auditeur de la radio n’en sont pas non plus. La vulgarisation nécessite dès lors une série d’ajustements, auxquels on se prêtera plus ou moins volontiers, d’un côté comme de l’autre.

Plus profondément, ce qui distingue le scientifique du journaliste est le rapport au temps. Le second est souvent pressé par le temps et il doit faire bref. Le premier est non seulement habitué aux longues expositions, mais il a besoin de celles-ci pour présenter ses conclusions. Sur ce plan, il ne peut qu’être bousculé par les médias.

Malgré ces divergences profondes, les uns et les autres arrivent à trouver un terrain d’entente. C’est particulièrement vrai de Jean-Herman Guay (politique nord-américaine) et de Sami Aoun (politique internationale), qui sont des figures connues des médias québécois. Dans l’ensemble, le portrait que dessine l’Universitaire et les médias est optimiste, comme l’indique son sous-titre (Une collaboration risquée mais nécessaire). De toute façon, peut-on imaginer un monde public dont les scientifiques se retireraient ? «Lorsque l’universitaire se tait, écrit Raymond Corriveau, d’autres parlent, et très fort» (p. 23).

Le lecteur reste toutefois sur sa faim.

À l’exception d’Armande Saint-Jean, aucun des collaborateurs ne s’interroge sur l’histoire des rapports malaisés entre journalistes et universitaires : les situations décrites sont toutes immédiatement contemporaines, comme si elles n’étaient pas déterminées par une transformation dans la durée. De même, une réflexion historique aurait permis d’approfondir une question abordée beaucoup trop allusivement, celle de la distinction à établir entre les diverses figures de l’intervention dans la vie de la Cité : on ne demande pas la même chose à l’intellectuel, à l’expert et au professeur. Les bouleversements induits par le numérique sur la diffusion, généraliste et professionnelle, du savoir sont évoqués à quelques reprises, mais pas de façon soutenue; or, comme l’écrivent, André H. Caron, Catherine Mathys et Ninozka Marrder, «L’internet a passablement reconfiguré la diffusion des sciences et plus largement la diffusion de l’information» (p. 128). Dans le même ordre d’idées, Jean-Herman Guay va jusqu’à parler de «double tourmente» (p. 22), celle des journalistes et celle des scientifiques.

Le titre parle de «l’universitaire», mais le livre laisse de côté un pan complet de l’Université, le secteur des lettres (les sciences humaines sont à peine mieux traitées) : les spécialistes de ces disciplines sont pourtant présents sur diverses tribunes. Le mot «médias» pose aussi problème : les cadres d’intervention des universitaires peuvent être fort différents les uns des autres et il aurait été bon de distinguer plus souvent que cela n’a été fait le «clip» sonore de l’entrevue de fond, le texte d’opinion de la chronique. Cette absence de précision est d’autant plus étonnante qu’un texte comme celui de Caron, Mathys et Marrder montre combien la communication scientifique est tributaire des conditions concrètes de son énonciation (qui parle à qui dans quel cadre).

Au fil des pages, quelques écueils de la collaboration journalistes-universitaires apparaissent. Jean-Herman Guay se méfie du populisme (p. 16-17). Sami Aoun énumère cinq «risques» : «désir de plaire», «vedettariat», «personnification de l’analyse», volonté de jouer à «l’intellectuel rebelle», «penchant médiatique pour le spectaculaire et le catastrophique» (p. 41). Corinne Gendron décrit «trois types de pièges : l’opinion à chaud, la mise en scène conflictuelle, et le vedettariat» (p. 71).

Il est un écueil plus dangereux : une mauvaise «recherche» ne donnera jamais un bon reportage. Le texte de Serge Larivée, Carole Sénéchal et Françoys Gagné, «Scientifiques et journalistes : condamnés à collaborer» (p. 49-63), en est un malheureux exemple. Les auteurs collent bout à bout des remarques sur l’état des connaissances psychologiques dans la société, cela d’une façon particulièrement cavalière. Deux exemples devraient suffire à le faire voir. À la note 6 de la p. 54, on lit : «Nous avons recensé quarante-trois ouvrages en français et cent treize en anglais — dont huit contemporains de Freud — qui soutiennent soit que le père de la psychanalyse a fraudé, soit que la psychanalyse est à certains égards une imposture, soit qu’elle n’est pas une science.» Cela est-il une preuve ? De quoi ? Peut-on tirer quelque conclusion que ce soit de pareille arithmétique ? À la p. 60, les auteurs ouvrent une section de leur texte par ceci : «La déclaration du Dr Mailloux à la télévision de Radio-Canada, lors de l’émission Tout le monde en parle du 25 septembre 2005, a suscité toutes sortes de réactions dans les médias, principalement au cours de la semaine suivante.» Quelle est cette déclaration ? On ne le dit pas.

Les relations entre les universitaires et les médias peuvent être difficiles. À la lecture de pareil texte, on comprend mieux pourquoi.

P.-S. — Non, Jean-François Lisée n’était pas professeur à l’Université de Montréal (p. 136).

P.-P.-S. — Myriam Daguzan Bernier et Valérie Levée ont rendu compte de l’ouvrage.

 

Référence

Létourneau, Alain (édit.), l’Universitaire et les médias. Une collaboration risquée mais nécessaire, Montréal, Liber, 2013, 154 p.

Tabarnak et tabarnaque

Simon Boudreault, Sauce brune, 2010, couverture

[Attention, Lecteur : entrée inhabituellement longue.]

L’Oreille tendue a aperçu avant-hier quelques ex-étudiants de son cours d’histoire de la littérature au théâtre Espace libre. Elle n’a pas eu l’occasion de leur demander ce qu’ils ont pensé de la conférence et de la pièce auxquelles nous venions d’assister. Elle se demande s’ils partagent une partie de son scepticisme.

Portrait d’Artiom Koulakov, Voir, 26 août 2010

Artiom Koulakov a 24 ans. Il a commencé à apprendre le français à l’âge de six ans. Il enseigne cette langue à l’Université d’État de Saratov, à 723 km au sud-est de Moscou. Et il s’intéresse aux jurons québécois, les sacres. (Sacres québécois est pléonastique, précise-t-il, ce qui est bien vu.)

Pourquoi ? Pour deux raisons. On se penche régulièrement dans son université, autour de Vassili Klokov, sur les variations régionales du français, dont le «français canadien». Depuis la chute de l’empire soviétique, on travaille beaucoup en Russie sur le juron : c’est le signe tangible d’un vent de libéralisation, langagière, mais pas seulement. Koulakov raconte cela sourire en coin, ponctuant son propos de icitte et de tabarouette (juron euphémisé), autour desquels on entend toujours des guillemets, malgré une bonne volonté évidente d’adaptation à son public local.

Quelles sont les particularités des jurons québécois suivant Koulakov, dont l’ampleur du répertoire mérite l’admiration ?

La première n’étonne pas : le gros des jurons, au Québec, provient du catholicisme (noms de personnes, objets du culte, etc.). L’identité nationale québécoise serait doublement religieuse : le catholicisme a marqué le développement de la nation (pratiques religieuses, institutions, etc.); il lui a donné ses sacres.

La seconde est que le sacre, qui est toujours, du moins à l’origine, une interjection, est, au Québec, l’objet d’une proliférante relexicalisation. Koulakov démontre cela avec le juron crisse (Christ); l’Oreille préfère tabarnak (tabernacle). On peut l’utiliser à plusieurs sauces : tabarnak, mon tabarnak, tabarnak de x, tabarnaker quelque chose, s’en tabarnaker, s’en contre-tabarnaker, s’en contre-saint-tabarnaker, etc. Cette relexicalisation est non seulement largement répandue au Québec, mais elle fonctionne aussi de façon particulière : à sa base, il y a l’interjection (câlice donne câlicer), alors qu’ailleurs c’est plutôt le substantif (emmerdement vient de merde substantif, pas de l’interjection).

Voilà des exemples de la «jurologie» qu’il expose ces jours-ci au théâtre Espace libre de Montréal, ainsi que dans plusieurs médias québécois — de Radio-Canada à Voir et à la Presse —, qui raffolent du sujet et de l’exotisme du chercheur. Un souhait nourrit sa position : puisque la société québécoise a un inventaire de jurons beaucoup plus étendu que d’autres, il est du devoir de chacun, au Québec, de maintenir vivant l’intérêt pour les sacres et de les utiliser. C’est un bien national. Au Mexique, ne surnomme-t-on pas les Québécois Los Tabarnacos (et non Los Poutinistas, en l’honneur de la poutine, plat quasi national) ?

Simon Boudreault, Sauce Brune, 2010, affiche

 

À Espace libre, on a organisé la visite de Koulakov pour qu’elle coïncide avec la reprise de Sauce brune (2009), une pièce écrite, mise en scène et produite par Simon Boudreault.

L’argument dramatique tient en quelques mots. Dans les cuisines d’une cantine scolaire, quatre femmes discutent en préparant les repas, en douze scènes, du lundi au vendredi, puis de nouveau le lundi. Armande, la plus vieille, est la «chef-cook» et tient à le rester. Sarah médit. Martine, l’ingénue, se fait violenter par son Charlot. Cindy raconte ses prouesses sexuelles. Le décor — tables métalliques, néons, ustensiles de cuisine — et les costumes — tabliers, filets pour les cheveux — sont réalistes. Et les quatre femmes sacrent à n’en plus finir. Ouvrons le texte de la pièce au hasard. C’est Armande qui parle :

Y aiment crissement ça, tabarnak. Si j’fais pas ça, stie d’tabarnak, quessé m’as faire, crisse ? C’est mon ostie d’job d’être la tabarnaque de chef-cook, câlisse. On sert à d’quoi, icitte, crisse de tabarnak. On pourrait pas m’laisser tranquille une crisse de fois d’estie d’tabarnak ? Ça s’pourrait tu ça, câlisse de crisse ? (p. 81)

C’est comme ça à toutes les pages — à toutes les répliques. (On notera que la graphie des jurons n’est pas fixée : tabarnak / tabarnaque.)

On aurait pourtant tort de lire (d’entendre) le texte de Boudreault comme une œuvre naturaliste. De la même façon que les comédiennes triturent d’un bout à l’autre de la pièce une curieuse matière brune (comme la sauce du titre) d’origine manifestement artificielle, elles parlent une langue inventée, où chacune a un registre clairement délimité (p. 6). Pareille accumulation de jurons n’a plus rien à voir avec une quelconque hiérarchie sociale des niveaux de langue : Simon Boudreault a lardé leurs répliques de tant de gros mots qu’on ne saurait croire à la «vérité» réaliste de ce qu’on entend dans leur bouche. «J’ai voulu créer une langue québécoise surréaliste où les sacres prennent toute la place» (p. 8), écrit-il. Armande, Sarah, Martine et Cindy sont d’une autre planète linguistique que le commun des mortels. C’est ce qui rend d’autant plus admirable le travail des comédiennes : leur capacité d’adaptation lexicale vaut le déplacement, particulièrement celle de Johanne Fontaine (son Armande éructe, et pas uniquement contre les «osties d’l’ostie d’comité d’osties d’parents» [p. 17]) et de Catherine Ruel (sa Martine a un fort monologue sur la violence qu’elle subit [p. 56-59]).

Au-delà de cette inventivité verbale, l’Oreille n’est pas convaincue par le texte de Boudreault. Le hasard fait que le soir où elle a assisté à la pièce Michel Tremblay se trouvait dans la salle, et son influence — en l’occurrence celle de ses premières pièces — est manifeste dans les situations dramatiques de Sauce brune (distribution féminine, enfermement, stratification sociale, violences et larmes, crudité). L’Oreille aurait aimé savoir ce qu’il pensait du travail de Boudreault, notamment de l’utilisation ponctuelle des monologues, si proche de son propre univers dramatique : à écouter les quatre cantinières, il est difficile de ne pas entendre ses personnages, par exemple ceux d’À toi, pour toujours, ta Marie-Lou (1971), mais des personnages beaucoup plus portés sur la scatologie que les siens.

Pour résumer, peut-être un peu injustement, sa pensée, l’Oreille tendue dirait les choses ainsi : chez Tremblay, on est dans la tragédie; chez Boudreault, dans le drame. Comment mesurer l’écart ? Par le fait, notamment, que la surenchère linguistique et scatologique de la pièce entraîne inévitablement les spectateurs vers le rire — il est difficile de ne pas rire dans Sauce brune — et qu’ils arrivent difficilement à en sortir. Le chapelet d’horreurs débité par les quatre personnages dérobe à ceux-ci leur aliénation, et par là leur humanité, réduites que sont les quatre femmes à empiler les bons mots — les mots cruels, les gros mots, les mots crus — les uns sur les autres, comme autant d’assiettes sales.

 

[Complément du 19 mars 2014]

Lisant l’admirable LTI, la langue du IIIe Reich de Victor Klemperer, l’Oreille tendue tombe sur le passage suivant : «tout ce qu’on imprimait et disait en Allemagne était entièrement normalisé par le Parti; ce qui, d’une manière quelconque, déviait de l’unique forme autorisée ne pouvait être rendu public; livres, journaux, courrier administratif et formulaires d’un service — tout nageait dans la même sauce brune, et par cette homogénéité absolue de la langue écrite s’expliquait aussi l’uniformité de la parole» (p. 36). Le mot brune n’a évidemment pas la même connotation dans l’Allemagne nazie et dans le Québec du XXIe siècle, mais cette image de la sauce brune comme incarnation de l’uniformité linguistique frappe qui a entendu la pièce de Simon Boudreault.

 

[Complément du 29 septembre 2014]

Le 4 octobre, de 17 h à 19 h, il sera question de Sauce brune au Off-festival de poésie de Trois-Rivières. Une table ronde sera alors consacrée au «Sacre québécois». Renseignements ici.

 

[Complément du 1er décembre 2014]

Artiom Koulakov vient de publier un article sur la pièce de Boudreault : «Le potentiel communicatif des sacres dans “Sauce brune” de Simon Boudreault», publif@rum, 21, 2014. On peut le lire ici.

 

Références

Boudreault, Simon, Sauce brune, Montréal, Dramaturges éditeurs, 2010, 137 p.

Klemperer, Victor, LTI, la langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue, Paris, Albin Michel, coll. «Agora», 202, 1996, 372 p. Traduit de l’allemand et annoté par Élisabeth Guillot. Présenté par Sonia Combe et Alain Brossat.

Koulakov, Artiom, «Le potentiel communicatif des sacres dans “Sauce brune” de Simon Boudreault», article électronique, publif@rum, 21, 2014. URL : <http://www.publifarum.farum.it/ezine_articles.php?art_id=281>.

Tremblay, Michel, À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, Montréal, Leméac, coll. «Théâtre canadien», 21, 1971, 94 p. Introduction de Michel Bélair.