Les yeux dans les yeux

«On devrait bannir Bill Ezinicki du hockey;
c’est une brute et [ceux] qui critiquent l’acte de Richard
sans peser le pour et le contre, nous pouvons leur trouver
des places disponibles à Saint-Jean-de-Dieu.»
André Rufiange, 19 avril 1947

Le 10 avril 1947, pendant un match des séries éliminatoires contre les Maple Leafs de Toronto, Maurice «Rocket» Richard, des Canadiens de Montréal — c’est du hockey —, blesse deux joueurs, avec son bâton, d’abord Vic Lynn, puis William «Wild Bill» Ezinicki. Il est chassé du match par l’arbitre, Bill Chadwick. Il est ensuite suspendu, par le président de la Ligue nationale de hockey, Clarence Campbell, pour une partie et on lui impose une amende de 250 $. Si l’on en croit Ed Fitkin, les partisans de Richard se seraient cotisés pour payer l’amende; ils auraient récolté, non pas 250 $, mais 1000 $ (1952, p. 85-86).

L’inimitié entre Richard et Ezinicki a été évoquée par des journalistes, des cinéastes, des historiens du sport, des chansonniers, des biographes. Jean-Marie Pellerin, pour ne prendre qu’un exemple, consacre plusieurs pages indignées de son ouvrage de 1976 au match du 10 avril 1947 et à ses suites médiatiques (p. 86-98).

C’est aussi vrai d’un illustrateur, Franklin Arbuckle (1909-2001). Pour la couverture du magazine Maclean’s du 1er février 1949, il représente Ezinicki et Richard au banc des punitions, où ils sont séparés par ce qu’on imagine être un officiel, crayon sur l’oreille. Derrière eux, on voit un placier du Forum de Montréal et, partiellement, un policier, puis, plus loin, des spectateurs manifestement mécontents; l’un d’eux a même lancé un de ses couvre-chaussures (une de ses claques ou caoutchoucs). Les deux hockeyeurs se dévisagent, les yeux dans les yeux. Ils sont insensibles au jeu sur la glace : une rondelle passe devant eux sans qu’ils la regardent.

Couverture de Franklin Arbuckle, magazine Maclean’s, 1er février 1949

Quelques années plus tard, Ezinicki et Richard se croiseront — et ils rejoueront, consciemment ou pas, la même scène, sourire en plus.

Photographie de Maurice Richard et Bill Ezinicki

Le sport moderne est affaire d’images.

 

Références

Fitkin, Ed, le Rocket du hockey. Maurice Richard, Toronto, Une publication Castle, [s.d. — 1952], 157 p. Ill. Traduction de Camil DesRoches et Paul-Marcel Raymond.

Pellerin, Jean-Marie, l’Idole d’un peuple. Maurice Richard, Montréal, Éditions de l’Homme, 1976, 517 p. Ill. Nouvelle édition : Maurice Richard. L’idole d’un peuple, Montréal, Éditions Trustar, 1998, 570 p. Ill.

Rufiange, André, «L’affaire Richard : question de race !», le Front ouvrier, 3, 21, 19 avril 1947, p. 17.

Autopromotion 573

L’Oreille tendue ne comprend pas que l’on présente, avant les matchs des Canadiens de Montréal — c’est du hockey —, des images de bagarres. Elle s’en ouvre aujourd’hui au président de l’équipe, Geoff Molson, dans une lettre ouverte publiée dans la Presse+.

P.-S.—Non, vous ne rêvez pas : ce n’est pas la première fois que l’Oreille s’en prend à la violence au hockey. C’était ici.

Que faire de ses gants au hockey ?

Nick Downes, «Chistmas At The Ice Rink», The New Yorker, 16 décembre 2019, détail

Pour des raisons que l’Oreille tendue ne comprenait pas en 2014 et qu’elle ne comprend toujours pas, il est permis, voire encouragé, de de se battre au hockey. Cela touche les hercules de foire, mais pas seulement.

Comment cela se passe-t-il ?

Souvent, avant de passer à l’acte, les belligérants s’invitent à valser. Ils se débarrassent alors de leurs gants.

On entend alors les expressions laisser tomber les gants, jeter les gants ou encore, dans la langue de Dave «The Hammer» Schultz, dropper les gants, d’où, plus virilement, les dropper.

Exemple : «Jeudi soir dernier, Nick Foligno, en les droppant devant Corey Perry, a fait un fou de lui.»

P.-S.—On peut aussi dropper la rondelle. C’est autre chose.

P.-P.-S.—Oui, c’est de la langue de puck.

 

Illustration : Nick Downes, «Chistmas At The Ice Rink», The New Yorker, 16 décembre 2019, détail

 

Références

Melançon, Benoît, Langue de puck. Abécédaire du hockey, Montréal, Del Busso éditeur, 2014, 128 p. Préface de Jean Dion. Illustrations de Julien Del Busso.

Melançon, Benoît, «Seize mesures pour réformer le hockey et sa culture», Nouveau projet, 05, printemps-été 2014, p. 133-137. URL : <https://edition.atelier10.ca/nouveau-projet/magazine/nouveau-projet-05/seize-mesures-pour-reformer-le-hockey-et-sa-culture>.

 

Langue de puck. Abécédaire du hockey (Del Busso éditeur, 2014), couverture

Autopromotion 419

Nouveau projet, no 5, 2014

Dans le magazine Nouveau projet, en 2014, l’Oreille tendue a proposé «Seize mesures pour réformer le hockey et sa culture». Parmi ces mesures, il y avait l’interdiction des bagarres. C’était bien avant que Paul Byron, des Canadiens de Montréal, ne tombe sous les coups d’un joueur des Panthers de la Floride. Ce texte reste donc, malheureusement, d’actualité.

Pour quelques jours, il est libre d’accès : on va à <https://edition.atelier10.ca/nouveau-projet/magazine/nouveau-projet-05/seize-mesures-pour-reformer-le-hockey-et-sa-culture>, puis on clique sur Acheter, puis sur Télécharger (soit en PDF, soit en ePub).

 

Référence

Melançon, Benoît, «Seize mesures pour réformer le hockey et sa culture», Nouveau projet, 05, printemps-été 2014, p. 133-137. URL : <https://edition.atelier10.ca/nouveau-projet/magazine/nouveau-projet-05/seize-mesures-pour-reformer-le-hockey-et-sa-culture>.

Plus ça change ?

Journal Vaillant, 870, 14 janvier 1962, couverture

Le 14 janvier 1962, en couverture de sa 870e livraison, Vaillant, «Le journal le plus captivant», annonce : «En page 23 : Les joies du hockey sur glace… Pour un crâne fendu, dix minutes de prison.» À côté de ce texte, une photo, saisie durant un match, de joueurs des Rangers de New York et des Canadiens de Montréal, dont Bernard «Boum-Boum» Geoffrion. Le choix de ce joueur et de ces équipes n’est pas innocent : ledit Geoffrion avait été suspendu, durant la saison 1953-1954, pour avoir frappé un joueur à la tête à coups de bâton, en l’occurrence Ron Murphy des… Rangers.

S’il est vrai que l’on peut parfois n’être envoyé en «prison» (on dirait aujourd’hui au «cachot») que pour dix minutes, même après avoir «fendu» le crâne d’un adversaire, ce n’est, heureusement, pas toujours le cas. Les punitions peuvent être plus sévères. (Elles ne le sont pas toujours.) Ce sont «Les joies du hockey sur glace…»

P.-S. — Du Journal Vaillant est né, en 1969, Pif gadget.