Préfixe du jour

Yves Boisvert, la Presse+, 18 août 2019, titre

Dans sa chronique du jour du quotidien montréalais la Presse+, Yves Boisvert répond aux gens qui, pour cause d’écoanxiété, décident de ne pas faire d’enfant : «Oui, cette idée de déprocréation, ça se comprend. Les raisons de désespérer sont nombreuses et spectaculaires.» Boisvert ne partage pourtant pas cette idée.

L’oreille de l’Oreille tendue s’est tendue devant le préfixe dé- dans déprocréation. Pourquoi pas refus de la procréation ou non-procréation, voire improcréation ?

Le préfixe dé- a les sens suivants suivant le Petit Robert (édition numérique de 2018) : «Élément, du latin dis-, qui indique l’éloignement (déplacer), la séparation (décaféiné), la privation (décalcifier), l’action contraire (décommander, défaire, démonter).» S’appliquent-ils ici ?

Éliminons «l’éloignement» et «la séparation» : ce n’est manifestement pas ce qui est en cause. De même, «l’action contraire» n’est pas envisageable : il ne s’agit pas de revenir à un état antérieur à la création (en décommandant, en défaisant ou en démontant un enfant — façon de parler).

Reste «la privation». Prenons l’exemple du Robert, décalcifier : «Priver d’une partie de son calcium.» Encore une fois, il est difficile d’enlever quelque chose au type de création dont il est question. L’enfant existe ou pas.

Bref, l’Oreille tendue n’est pas convaincue par le mot (par les arguments de Boisvert, en revanche, si), ce qui ne veut rien dire : l’usage tranchera.

P.-S.—Pour l’instant, si l’on se fie à Google, Yves Boisvert est une des très rares personnes à avoir employé le mot. (Ô ironie ! L’Oreille s’ajoutera bientôt à ce petit nombre.)

Les zeugmes du dimanche matin et de Julio Cortázar

Julio Cortázar, Cronopes et Fameux, éd. de 1992, couverture

«Enfin l’homme comprit que l’heure avait sonné et il demanda audience au tyranneau du pays qui ressemblait à tous ses collègues et qui le reçut entouré de généraux, secrétaires et tasses de café.»

«Les Fameux fermèrent la fabrique et donnèrent un banquet plein de discours funèbres et de maîtres d’hôtel servant le poisson au milieu des soupirs.»

«Lorsque les Cronopes chantent leurs chansons préférées, ils le font avec tant d’enthousiasme qu’ils se laissent fréquemment renverser par des camions et cyclistes, tombent par la fenêtre, perdent ce qu’ils ont en poche et jusqu’au compte des jours.»

«Le roumain devint à la mode malgré la colère du gouvernement, et de nombreuses délégations allaient en cachette sur la tombe du Cronope pour y pleurer et déposer leur carte où proliféraient des noms connus à Bucarest, ville de philatélistes et d’attentats.»

«Ils allumèrent des cigarettes et s’en furent les uns en pyjama, les autres plus lentement.»

Julio Cortázar, Cronopes et Fameux, Paris, Gallimard, 2001. Traduction de Laure Guille-Bataillon. Édition numérique.

L’Oreille tendue implore son éditeur…

…de faire quelque chose de semblable à Montréal.

Jacques Hellemans, les Éditions Marabout, Bob Morane et le Québec, 2019, couverture

«Le 6 janvier 1953, conscient de l’importance du hockey dans le cœur des Québécois, Dimitri Kasan [des Éditions Marabout-Kasan limitée] fait une demande auprès d’Émery Boucher, directeur de la Commission de l’Exposition provinciale, pour exhiber sur la glace un personnage costumé en oiseau marabout à chaque joute des As [de Québec], et cela pendant la période de surfaçage de la glace. La résolution de la Commission, en date du 8 janvier, autorise “les Éditions Marabout-Kasan enr. à faire promener un marabout sur la glace entre les périodes de hockey à l’occasion d’un joute, moyennant privilège de $ 50.00”. Ce contrat de promotion est signé avec la ville [de Québec], propriétaire du Colisée, qui l’autorise à faire parader un marabout entre les périodes des parties de hockey. C’est ainsi que l’oiseau marabout se fait connaître avec des pirouettes comiques et distribue jusqu’à 500 catalogues des dernières parutions Marabout entre deux périodes.»

Jacques Hellemans, les Éditions Marabout, Bob Morane et le Québec, mot de l’éditeur, Gilles Herman, préface d’Henri Vernes, Québec, Septentrion, 2019, 197 p., ill., p. 126.

L’oreille tendue de… Gustave Flaubert

George Sand et Gustave Flaubert, Correspondance 1863-1876, éd. de 2011, couverture

«Voilà six semaines que nous attendons de jour en jour la visite des Prussiens. On tend l’oreille, croyant entendre au loin le bruit du canon. Ils entourent la Seine Inférieure dans un rayon de quatorze à vingt lieues. Ils sont même plus près, puisqu’ils occupent le Vexin, qu’ils ont complètement dévasté. Quelles horreurs ! C’est à rougir d’être homme !»

Lettre de Gustave Flaubert à George Sand, 30 octobre 1870, dans Correspondance 1863-1876, Clermont-Ferrand, Éditions Paleo, «La collection de sable», 2011, 439 p., p. 228.

Instruisons-nous

Frère Jean-Ferdinand, f.m., Instruisons-nous, 1945, couverture

Le frère mariste Jean-Ferdinand voulait du bien à ses lecteurs. En 1945, il publiait Instruisons-nous; en 1949, Cultivons-nous; en 1952, Connaissons-nous le Québec ? En 1951 paraissait Refrancisons-nous : on ne confondra évidemment pas la première et la seconde édition.

Instruisons-nous, ce «modeste ouvrage», est une «encyclopédie en raccourci» destinée à acquérir la «science universelle» et il s’adresse au «savant», au «professeur», à l’«industriel», à l’«homme d’affaires», à l’«ouvrier», au «jeune homme» comme à la «jeune fille», à l’«enfant» : «Prenez et lisez simplement ce livre;.. il vous instruira;.. il vous récréera;.. il vous reposera» (p. 3, ponctuation certifiée d’origine).

Dix-huitiémiste de son état, l’Oreille a d’abord été un peu tendue en parcourant l’ouvrage. À la rubrique «Qui a été surnommé», il y a «Le barde d’Avon» (Shakespeare), mais pas «Le patriarche de Ferney» (p. 13). Parmi les «Pseudonymes», il y a celui de Jean-Baptiste Poquelin (Molière), mais pas celui de François-Marie Arouet (p. 24). «À quels ouvrages sont associés les caractères» comporte Homais (Madame Bovary), mais pas Candide (p. 31). Sous «Qui a dit», on trouve «J’avais pourtant quelque chose là !» (André Chénier), mais pas «il faut cultiver notre jardin» ni «le meilleur des mondes possibles» (p. 32).

Le frère Ferdinand en aurait-il contre Voltaire, qu’il ne cite pas alors que tant d’occasions se présentent à lui ?

«Le patriarche de Ferney», celui qui se fait appeler Voltaire à partir de 1718, l’auteur de Candide apparaît enfin — ouf — à la rubrique «De qui sont ces mots historiques» : «Quand cessera-t-on de se battre pour quelques arpents de neige ?» Réponse : «Voltaire» (p. 91).

(Voltaire n’a pas dit ça. Au début du vingt-troisième chapitre de Candide, «Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient», au moment où Candide discute avec Martin sur le pont d’un navire hollandais, on lit : «Vous connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France ? — C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut.» Pour une vidéo explicative sur l’expression «arpents de neige», c’est ici. Pour un florilège, .)

À la question «Nommez deux écrivains philosophes du XVIIIe siècle ?» («Littérature française»), Instruisons-nous retient deux noms : «Jean-Jacques Rousseau et Voltaire» (p. 127).

Quand on pense que l’année où paraît cet ouvrage, Marcel Trudel lance les deux volumes de l’Influence de Voltaire au Canada, on se dit que ces deux apparitions du nom de Voltaire, c’est bien peu.

P.-S.—Le frère Ferdinand n’est pas indifférent aux sports. «Nommez trois bons joueurs du “Canadien” en 1945» («Les sports») : «Richard, Blake, Lach» (p. 82). On aura reconnu les trois joueurs de la Punch Line : Maurice Richard, Toe Blake, Elmer Lach.

Références

Frère Jean-Ferdinand, f.m., Instruisons-nous, Lévis, Des ateliers de Le Quotidien, Ltée, 1945 (quatrième édition), 139 p.

Trudel, Marcel, l’Influence de Voltaire au Canada, Montréal, Fides, les Publications de l’Université Laval, 1945, 2 t. Tome I : de 1760 à 1850, 221 p.; tome II : de 1850 à 1900, 315 p.

Frère Jean-Ferdinand, f.m., Instruisons-nous, 1945, table des matières (partielle)