François Legault et ses prescriptions littéraires

Les prescriptions littéraires de François Legault, novembre 2020

La semaine dernière, dans le cadre de sa série de «Prescriptions littéraires», l’Association des libraires du Québec diffusait, sur Facebook, une vidéo du premier ministre du Québec. François Legault y recommandait dix œuvres (la vidéo se trouve ici — pour l’instant ?).

La même liste de recommandations apparaissait sur Twitter et sur Instagram.

Le Journal de Montréal annonce aujourd’hui que l’ALQ «a fait disparaître des suggestions de livres à lire de François Legault après avoir reçu des plaintes de gens qui lui reprochaient qu’elle eût offert une tribune au premier ministre».

Pour l’Oreille tendue, les suggestions de lectures de François Legault n’ont pas d’intérêt. En revanche, le fait qu’il ait des suggestions de lectures lui semble une bonne chose, et parfaitement légitime.

La pusillanimité de l’Association des libraires du Québec ne l’honore pas, c’est le moins qu’on puisse dire.

 

Autopromotion 538

«Imprimerie en lettres», gravure de Louis-Jacques Goussier et Robert Benard, sixième volume des planches de l’Encyclopédie, Paris, 1768, planche XIX

La 450e livraison de XVIIIe siècle, la bibliographie de l’Oreille tendue, est servie.

La bibliographie existe depuis le 16 mai 1992. Elle compte 52 860 titres.

Illustration : «Imprimerie en lettres», gravure de Louis-Jacques Goussier et Robert Benard, sixième volume des planches de l’Encyclopédie, Paris, 1768

La clinique des phrases (lll)

La clinique des phrases, logo, 2020, Charles Malo Melançon

(À l’occasion, tout à fait bénévolement, l’Oreille tendue essaie de soigner des phrases malades. C’est cela, la «Clinique des phrases».)

Soit cette courte biographie, tirée d’un quotidien montréalais :

«Doctorante en travail social à l’Université McGill, sa recherche porte sur le rôle des proches aidants en santé mentale.»

C’est ce qui s’appelle souffrir des articulations : une «recherche» ne peut pas être «doctorante».

Il existe pourtant une façon simple de régler ce problème d’apposition :

«Doctorante en travail social à l’Université McGill. Sa recherche porte sur le rôle des proches aidants en santé mentale.»

À votre service.

Diderot et Netflix

The Queen’s Gambit, 2020, épisode 5, détail

Comme tout le monde, l’Oreille tendue avait entendu parler de la série télévisée The Queen’s Gambit (2020, le Jeu de la dame). Elle l’avait mise sur sa liste de choses à voir un de ces jours. Puis, une de ses étudiantes — merci à elle — lui a annoncé qu’il était question de Diderot dans le cinquième épisode, «Fork» («Fourchette»). Elle y est donc allée tout de suite.

Beth Harmon, la jeune prodige des échecs qui est l’héroïne de la série, rentre à la maison, à Lexington (Kentucky), après la mort de sa mère adoptive. Elle y reprend contact avec Harry Beltik, un joueur qu’elle a écrasé dans un tournoi cinq ans plus tôt, alors qu’elle n’avait que 13 ans. Depuis, elle est devenue cochampionne des États-Unis. Beltik lui propose de devenir son entraîneur (il sera aussi son amant), lui apporte des livres et lui donne des conseils.

À la 19e minute de l’épisode, Harry et Beth font la vaisselle. «Je crois qu’il y a plus dans la vie que les échecs» («I think there’s more to life than chess»), avance Harry, qui entreprend de s’expliquer à partir de la vie d’un de ses «héros», François-André Danican Philidor (1726-1795). Il demande d’abord à Beth si elle connaît Diderot. «French Revolution», répond-elle. Harry ne la corrige que partiellement — «À peu près» («Close enough») — avant de lui citer de mémoire — lui aussi — un passage d’une lettre de Diderot où il est dit que Philidor jouait parfois les yeux bandés.

Il s’agit bien d’une lettre de Diderot, celle à Philidor du 10 avril 1782, mais la phrase que cite Harry — «Il y a de la folie à courir le hasard de devenir imbécile par vanité» (éd. de 1997, p. 1323) — n’est pas de Diderot. Elle est d’un autre joueur d’échecs du XVIIIe siècle, «M. de Légal» (1702-1792), que cite Diderot dans sa lettre.

Aux échecs, pareille double approximation aurait été lourde de conséquences.

P.-S.—Oui, il s’agit des joueurs d’échecs qu’évoque Diderot au début du Neveu de Rameau :

Si le tems est trop froid, ou trop pluvieux, je me refugie au caffé de la Regence; la je m’amuse a voir jouer aux echecs. Paris est l’endroit du monde, et le caffé de la Regence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux a ce jeu. C’est chez Rey que font assaut Legal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot; qu’on voit les coups les plus surprenants, et qu’on entend les plus mauvais propos; car si l’on peut etre homme d’esprit et grand joueur d’echecs, comme Legal; on peut être aussi un grand joueur d’echecs, et un sot, comme Foubert et Mayot (éd. 1977, p. 3-4).

P.-P.-S.—Les travaux sur Diderot et les échecs ne manquent pas. Voir des exemples ci-dessous.

 

Références

Diderot, Denis, le Neveu de Rameau, Genève, Droz, coll. «Textes littéraires français», 37, 1977 (1re édition : 1950), xcv/329 p. Édition critique avec notes et lexique par Jean Fabre.

Diderot, Denis, Œuvres. Tome V. Correspondance, Paris, Robert Laffont, coll. «Bouquins», 1997, xxi/1468 p. Édition établie par Laurent Versini.

Sumi, Yoichi, «Autour de l’image du jeu d’échecs chez l’auteur du Neveu de Rameau», dans Jacques Proust (édit.), Recherches nouvelles sur quelques écrivains des Lumières, Genève, Droz, coll. «Études de philologie et d’histoire», 25, 1972, p. 341-363.

Sumi, Yoichi, le Neveu de Rameau. Caprices et logique du jeu, Tokyo, France Tosho, 1975, 520 p. Préface de Jacques Proust.

Thomas, Ruth P., «Chess as Metaphor in le Neveu de Rameau», Forum for Modern Language Studies, 18, 1982, p. 63-74.