L’oreille tendue de Timothée de Fombelle

Timothée de Fombelle, Capitaine Rosalie, 2018, couverture«Les semaines se ressemblent. De temps en temps, la nuit, j’ouvre ma fenêtre et je me penche pour écouter. Je tends l’oreille. Je me demande si je pourrais entendre le bruit de la guerre, très loin, derrière les chiens des fermes.»

Timothée de Fombelle, Capitaine Rosalie, illustré par Isabelle Arsenault, Paris, Gallimard jeunesse, 2018, 64 p., p. 23.

Un peu de calme, svp

«L’égalité l’emporte», titre du Montréal campus, 11 février 2019

Divulgation de conflit d’intérêts pour ceux et celles que ça tarabusterait : Gabriel Bernier, le rédacteur en chef de Montréal campus, est le neveu de l’Oreille tendue. Ce n’est de leur faute ni à l’un ni à l’autre.

Depuis novembre 2018, Montréal campus, le journal étudiant de l’Université du Québec à Montréal, a une nouvelle politique linguistique. L’équipe de rédaction l’a expliquée dans un éditorial du 11 février, «L’égalité l’emporte» : «La Société des rédactrices du Montréal Campus a récemment confirmé l’adoption d’une politique de féminisation des textes, une démarche qui se veut innovante — mais avant tout nécessaire — pour rétablir l’équilibre en matière d’égalité des genres.»

Cette politique est passée inaperçue jusqu’à la publication, hier, d’un article de la Presse+, «Le masculin ne l’emporte plus sur le féminin». Depuis, de nombreuses voix ont manifesté leur désaccord, souvent de façon violente et généralement sans information correcte. (Échantillon de ce côté.)

Essayons, collectivement, de respirer par le nez.

La volonté de donner aux femmes, pour ne prendre qu’elles, une meilleure place dans la langue française ne date pas d’hier. Comme l’indique la très sommaire bibliographie à la fin de ce billet, on en discute depuis, au moins, la fin des années 1970. Montréal campus n’a rien inventé.

Cette volonté n’est pas propre à la langue française; les anglophones se posent des questions semblables. Des exemples ? Un premier : les non-binaires disent quel(s) pronom(s) on doit utiliser pour les désigner : «he», «she», «they» (pour désigner une seule personne). Un deuxième : dans les textes universitaires, notamment mais pas seulement, on abandonne de plus en plus le recours automatique au «he». Il y a plein de textes où on dit d’abord «the student», puis ensuite «she» ou «they» — alors que «the student» peut désigner aussi bien un homme qu’une femme.

Pour contrer le sexisme de la langue française, diverses façons de faire ont été proposées. Le linguiste belge Michel Francard, de l’Université de Louvain, en fait une synthèse limpide ici. On notera surtout une chose à la lecture de son bref texte : il existe plusieurs façons de rendre l’écriture du français inclusive. La nouvelle politique de Montréal campus est une de ces façons de faire, parmi d’autres. (Pendant que vous y êtes, allez donc lire un texte de Jean-Marie Klinkenberg, de l’Université de Liège, sous le titre «Quelle écriture pour quelle justice ?».)

L’équipe de rédaction de Montréal campus se lance-t-elle dans une croisade tous azimuts ? Point pantoute. Elle veut changer la manière d’écrire dans son journal et pas ailleurs. Ça ne vous convient pas ? Passez votre chemin. Montréal campus ne vous demande pas d’adhérer à sa politique.

Pour comprendre le tollé actuel, il est utile de revenir sur une autre transformation du français, les rectifications orthographiques de 1990. Ces rectifications, appuyées par des autorités constituées, non par un journal étudiant, ont semé la controverse dès leur annonce et jusqu’à aujourd’hui. Or elles sont largement passées dans l’usage. Pourquoi ? Parce que les outils de rédaction (dictionnaires, logiciels de révision, logiciels de traitement de texte, etc.), par exemple, les ont intégrées. Pour ce qui concerne l’écriture inclusive, on verra ce que l’usage retiendra. (L’Oreille a déjà écrit sur question; c’est .)

Une dernière chose : pourquoi pareilles éructations ? Une fois de plus, l’Oreille doit citer Jean-Marie Klinkenberg :

Un Francophone, c’est d’abord un mammifère affecté d’une hypertrophie de la glande grammaticale; quelqu’un qui, comme Pinocchio, marche toujours accompagné d’une conscience impérieuse, une conscience volontiers narquoise, lui demandant des comptes sur tout ce qu’il dit ou écrit (la Langue dans la Cité, 2015, p. 36).

Ces jours-ci, la glande grammaticale de quelques-uns est irritée. Ce n’est pas grave.

Références

Cerquiglini, Bernard, Le ministre est enceinte ou la grande querelle de la féminisation des noms, Paris, Seuil, 2018, 208 p.

Chetcuti, Natacha et Luca Greco (édit.), la Face cachée du genre. Langage et pouvoir des normes, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 2012, 152 p. Postface de Judith Butler.

Klinkenberg, Jean-Marie, la Langue dans la Cité. Vivre et penser l’équité culturelle, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2015, 313 p. Préface de Bernard Cerquiglini.

Langages, 85, 1987, numéro «Le sexe linguistique». URL : <https://www.persee.fr/issue/lgge_0458-726x_1987_num_21_85>.

Langues et cité. Bulletin de l’Observatoire des pratiques linguistiques, 24, octobre 2013. URL : <http://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Langue-francaise-et-langues-de-France/Observation-des-pratiques-linguistiques/Langues-et-cite/Langues-et-cite-n-24-feminin-masculin-la-langue-et-le-genre>.

Larivière, Louise-Laurence, Guide de féminisation des noms communs de personnes, Montréal, Fides, 2005, 217 p.

Lessard, Michaël et Suzanne Zaccour (édit.), Grammaire non sexiste de la langue française. Le masculin ne l’emporte plus !, Montréal et Paris, M éditeur et Syllepse, 2017, 192 p.

Montreynaud, Florence, le Roi des cons. Quand la langue française fait mal aux femmes, Paris, Le Robert, coll. «Temps de parole», 2018, 160 p.

Viennot, Éliane (édit.), l’Académie contre la langue française. Le dossier «féminisation», Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe, 2016, 224 p.

Viennot, Éliane, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe, 2014, 128 p.

Yaguello, Marina, les Mots et les femmes. Essai d’approche socio-linguistique de la condition féminine, Paris, Payot, coll. «Prismes», 8, 1987 (1978), 202 p.

Zaccour, Suzanne et Michaël Lessard (édit.), Dictionnaire critique du sexisme linguistique, Montréal, Somme toute, 2017, 264 p.

Fil de presse 029

A comme aventure

Deutsch, Lorànt, Romanesque. La folle aventure de la langue française, Paris, Michel Lafon, 2018, 336 p.

AA comme autre aventure

Seithumer, Ingrid et Lili Scratchy, la Grande Aventure du langage, Arles, Actes Sud junior, 2019, 64 p.

B comme biscornu

Gravel, François, Branchez-vous ! et autres poèmes biscornus, Montréal, Les 400 coups, 2019, 56 p. Illustrations de Laurent Pinabel.

B comme bureau

Périnel, Quentin, les 100 Expressions à éviter au bureau et ailleurs, Paris, Le Figaro, 2018, 150 p.

C comme couleur

Gallienne, Amandine, les 100 Mots de la couleur, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 4081, 2019, 128 p.

C comme Cratyle

Année, Magali, la Musique linguistique de la réminiscence. Le Ménon de Platon entre réinvention cratyléenne de la langue commune et réappropriation de l’ancienne langue parénétique, Grenoble, Editions Jérôme Million, coll. «Horos», 2018, 144 p. Préface d’Egbert J. Bakker.

D comme dico

Les Cahiers du dictionnaire, 10, 2018, 258 p. Dossier «Dictionnaires et territoires», dirigé par Giovanni Dotoli, Encarnación Medina Arjona et Salah Mejri.

E comme entreprise

Simonnet, David, les 100 Mots de l’entreprise, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 3986, 2018, 128 p.

E comme expression

Provencher, Serge, 27 expressions de la langue française revisitées, Montréal, Les heures bleues, coll. «Les 27», 2018, 64 p.

E comme Europe

Le discours et la langue, 101, 2018, 234 p. Dossier «Polémique et construction européenne», sous la direction de Corinne Gobin et Jean-Claude Deroubaix.

F comme féminisation

Cerquiglini, Bernard, Le ministre est enceinte ou la grande querelle de la féminisation des noms, Paris, Seuil, 2018, 208 p.

F comme francophonie(s)

Francophonies d’Amérique, 42-43, 2016-2017. Dossier «Les idéologies linguistiques dans la presse francophone canadienne : approches critiques», dirigé par Wim Remysen.

Martineau, France, Annette Boudreau, Yves Frenette et Françoise Gadet (édit.), Francophonies nord-américaines. Langues, frontières et idéologies, Québec, Presses de l’Université Laval, coll. «Les voies du français», 2018, 554 p.

F comme Français

Barlow, Julie et Jean-Benoît Nadeau, Ainsi parlent les Français, Paris, Robert Laffont, 2018, 396 p.

G comme Grevisse

Fairon, Cédrick et Anne-Catherine Simon, le Petit Bon Usage de la langue française. D’après l’œuvre de Maurice Grevisse, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, 2018, 576 p.

Compte rendu de Michel Francard dans le Soir

I comme ici

Arrighi, Laurence et Karine Gauvin (édit.), Regards croisés sur le français d’ici, Québec, Presses de l’Université Laval, coll. «Les voies du français», 2018, 165 p.

I comme impressionnisme

Breton, Jean-Jacques, les 100 Mots de l’impressionnisme, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 4018. 2019, 128 p.

L comme (non-)linguistes

Les Cahiers du Cediscor, 14, 2108, 110 p. Dossier «Les métadiscours des non-linguistes». URL : <https://journals.openedition.org/cediscor/1089>.

N comme Normandie

Bergeron-Maguire, Myriam, le Français en Haute-Normandie aux 17e et 18e siècles. Le témoignage des textes privés et documentaires, Strasbourg, Eliphi, coll. «Travaux de linguistique romanes. Sociolinguistique, dialectologie, variation», 2018, xi/280 p.

O comme orthographe

Gruaz, Claude (édit.), Dictionnaire de l’orthographe rationalisée du français. «Cessons de considérer comme faute ce qui est logique.» Les consonnes doubles. Le x final. Les lettres grecques ou similaires, Limoges, Éditions Lambert-Lucas, coll. «Études pour une rationalisation de l’orthographe française d’aujourd’hui (EROFA)», 2018, 523 p. Ill. Préface d’André Chervel.

P comme peinture

Heck, Michèle-Caroline (édit.), LexArt : les mots de la peinture (France, Allemagne, Angleterre, Pays-Bas, 1600-1750), Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée, coll. «Théorie des arts», 2018, 504 p.

P comme photographie

Amar, Pierre-Jean, les 100 Mots de la photographie, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 4132, 2019, 128 p.

R comme rectitude politique

Barbéris, Isabelle, l’Art du politiquement correct, Paris, Presses universitaires de France, 2019, 224 p.

S comme signe

Tipa. Travaux interdisciplinaires sur la parole et le langage, 34, 2018. Dossier «La langue des signes, c’est comme ça». URL : <https://journals.openedition.org/tipa/>.

S comme structuralisme

Ilunga, Léon-Michel (édit.), Ferdinand de Saussure. Un siècle de structuralisme et de post-structuralisme, Louvain-la-Neuve, EME éditions, coll. «Cahiers des sciences du langage», 2018, 384 p.

S comme style

Perrat, Pascal, Libérer son écriture et enrichir son style, Paris, EdiSens, coll. «En français dans le texte», 2018 (quatrième édition), 269 p.

T comme tennis

Valerio, Emanuele, Dictionnaire du tennis, Paris, Honoré Champion, coll. «Champion les dictionnaires», 17, 2019, 752 p. Préface de Henri Leconte.

U comme usages

Heck, Michèle-Caroline, Marianne Freyssinet et Stéphanie Trouvé (édit.), Lexicographie artistique : formes, usages et enjeux dans l’Europe moderne, Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée, coll. «Théorie des arts», 2018, 504 p.

Autopromotion 405

«Le bourg-mestre», gravure de Jacques BeauvarletLa 368e livraison de XVIIIe siècle, la bibliographie de l’Oreille tendue, est servie.

La bibliographie existe depuis le 16 mai 1992. Elle compte 42 579 titres.

Illustration : «Le bourg-mestre», gravure de Jacques Beauvarlet, d’après Adriaen van Ostade, 1741-1797, Rijksmuseum, Amsterdam