Leçons d’anatomie

«Putamen», par WoutergroenL’Oreille tendue a un peu de mal.

Selon son Petit Robert, le cerveau est la «Masse nerveuse contenue dans le crâne de l’homme, comprenant le  cerveau […], le cervelet, le bulbe et les pédoncules cérébraux» ou la «Partie antérieure et supérieure de l’encéphale des vertébrés formée de deux hémisphères cérébraux et de leurs annexes (méninges).» Il ne paraît donc pas être un muscle, cette «Structure organique contractile qui assure les mouvements.» Si tant est qu’une crampe soit bel et bien une «Contraction douloureuse, involontaire et passagère d’un muscle ou d’un groupe de muscles», on ne devrait donc pas avoir de crampe au cerveau.

Ce n’est pas l’avis du journal la Presse : «La crampe au cerveau [du Brésilien] Felipe Melo, dont l’expulsion pour avoir cramponné Arjen Robben a forcé les Auriverdes à finir le match à 10, a certes aidé les Néerlandais» (cahier Sports, 10 juillet 2010, p. 3).

Mais il y a plus délicat.

Les définitions du cerveau qu’on vient de lire sont classées sous la rubrique «Concret». Il y a aussi une rubrique «Abstrait», dans laquelle on trouve la définition suivante : «Le siège de la vie psychique et des facultés intellectuelles», laquelle est suivie des synonymes esprit, tête, cervelle.

Peut-on imaginer une crampe de l’esprit ? Oui, si l’on en croit Tanguy Viel, dans Insoupçonnable (p. 81).

Le cerveau de l’Oreille tendue, lui, n’arrive pas à tout bien suivre.

 

[Complément du 2 juillet 2014]

«Crampe au cerveau» est une chanson de Serge Fiori sur l’album qui porte son nom (étiquette Gsi musique, 2014), chanson peu amène envers le ROC (Rest of Canada).

 

[Complément du 7 mai 2015]

Hier soir, les Canadiens de Montréal — c’est du hockey — ont perdu leur match contre le Lightning de Tampa Bay. Andreï Markov, le défenseur de Montréal, lui pourtant si fiable depuis des années, a joué un mauvais match (ce n’est pas son premier des présentes séries éliminatoires). Cela a entraîné le commentaire suivant, sur Twitter, d’@ArponBasu : «If there was a brain farts/60 stat, I think Markov would be leading the playoffs.» Selon lui, si une statistique du nombre de «brain farts» par 60 minutes de jeu (la durée d’un match de hockey) existait, Markov y dépasserait tout le monde.

Mais que sont ces flatuosités du cerveau ou de l’espritbrain farts») ? Parmi les 30 définitions que donne le Urban Dictionary de ce mot («brain fart» ou «brainfart»), beaucoup étant liées au défaut de mémoire, une retient particulièrement l’attention de l’Oreille : «An involuntary release of stupidity. Usually at the least opportune time» (Quelque chose d’involontairement stupide, au moment le moins opportun). N’est-ce pas aussi cela la crampe au cerveau ?

 

[Complément du 22 mars 2017]

Dans la Presse+ du jour, le journaliste Patrick Lagacé traduit «ce que les Anglais appellent joliment un brain fart» par pet de / du cerveau.

 

Référence

Viel, Tanguy, Insoupçonnable, Paris, Éditions de Minuit, coll. «Double», 59, 2009 (2006), 138 p.

Exemple à ne pas suivre, bis

«L’enseignement supérieur est devenu comme jamais un facteur de développement touchant toutes les sphères d’activité professionnelle et tous les ressorts de l’économie dans un contexte de mondialisation et d’émergence de la société du savoir où l’apprentissage ne se limite plus aux murs et aux temps académiques. L’accélération de la décision et la “déterritorialisation” sont en marche, imposant une gouvernance de l’adaptation continue, ouverte et transparente, pour en garantir autant l’efficacité que l’équité. Protéger les patrimoines, mutualiser la recherche en activité, donner accès aux savoirs, transférer de l’ingénierie, c’est favoriser l’émulation plutôt que la concurrence qui [???] s’installe en fait à partir de protections d’où elle peut se déployer, mettant le monde à l’épreuve du défi impossible de faire mieux. Séductrice, la concurrence détourne l’université de sa mission. Elle en devient aujourd’hui une représentation imposée et donc, par effet, le critère, avec pour enjeu une excellence bornée par sa norme

Le Français à l’université, 15, 2, deuxième trimestre 2010, p. 1 (l’Oreille souligne).

Dehors !

En français, les façons de parler de congédiement (au Québec) ou de licenciement (outre-Atlantique) ne manquent pas.

On peut mettre quelqu’un à pied ou à la porte, le virer, le renvoyer, le remercier (parfois de ses services), le jeter dans la prochaine charrette de congédiements, s’en séparer, se priver de lui et de ses services, supprimer son poste (et lui avec). Les employeurs peuvent rationaliser, restructurer, sous-traiter, délocaliser ou couper dans le gras. Au Québec, on entendra aussi donner son 4 % à quelqu’un. (Cette allusion à une prime de séparation peut même être employée en contexte amoureux : Céline a donné son 4 % à René.)

L’anglais n’est pas moins riche. Uniquement dans un récent roman de Michael Connelly, on trouve Reduction in Force (RIF), involuntary separation, downsized, pink-slipped, involuntary reduction in force.

Partout, l’euphémisme délicat règne.

Référence

Connelly, Michael, The Scarecrow, New York , Little, Brown and Company, 2009. Édition numérique : iBooks.

Citation autrichienne du jour

Thomas Bernhard, le Naufragé, 1993, couverture

«De sa grand-mère maternelle, il avait, lui, Glenn [Gould], appris l’allemand qu’il parlait couramment, comme je l’ai déjà indiqué. Par son élocution, il faisait honte à nos condisciples allemands et autrichiens qui parlaient une langue allemande complètement détériorée et qui parlent leur vie durant cette langue allemande complètement détériorée parce qu’ils ne sont pas sensibles à leur langue. Mais comment un artiste peut-il ne pas être sensible à sa langue maternelle ! a souvent dit Glenn.»

Thomas Bernhard, le Naufragé, traduction de Bernard Kreiss, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 2445, 1993 (1983), 187 p., p. 30.

Crise d’identité(s)

Il y eut les Canadiens, qui devinrent des Canadiens français, puis des Québécois; ce sont les francophones.

De l’autre côté de la frontière linguistique, il y a des Anglais, des Canadians, des Canadiens anglais; ce sont les anglophones.

Quand ils habitent au Québec, ces derniers sont des Anglo-Québécois; ils sont minoritaires. En revanche, ils constituent la majorité canadienne, celle du ROC, le Rest of Canada.

Les uns et les autres, géographie continentale oblige, sont américains. Ils ont tous un passeport canadien. On ne doit pas les confondre avec leurs voisins du Sud, les États-Uniens.

Le Thomas Bernhard du Naufragé vient compliquer les choses. Qui est le pianiste Glenn Gould ? Un «cyclone canadien américain» (p. 120), un «Canadien-Américain» (p. 174) qui ne cache pas la vérité, d’où sa «franchise typiquement canadienne-américaine» (p. 163), sa «manière canadienne-américaine, rude et franche et cependant salutaire» (p. 163) et sa «manière bien canadienne-américaine» (p. 170).

On comprend qu’on puisse s’y perdre.

Référence

Bernhard, Thomas, le Naufragé, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 2445, 1993 (1983), 187 p. Traduction de Bernard Kreiss.