L’eau à la bouche

Les critiques gastronomiques sont des poètes. Quand ils se doublent d’experts en décoration, on en redemande.

Exemple tiré de la Presse du 26 février, cahier Gourmand, p. 4, s’agissant d’un restaurant montréalais, le Lawrence.

La Presse avait déjà parlé de la «déco rétro-saxonne» de l’endroit (9 décembre 2010, cahier Affaires, p. 10). Maintenant, sous le titre «Au-delà du néo-rustique», on précise : les tenanciers du Lawrence viennent du Sparrow, dont ils ont conservé «l’ambiance vaguement rétro», «mais le style néo-britannique façon gastro-pub de la déco n’y est plus». Plus avant dans la description, on découvre que l’ambiance est désormais «romantique sur fond post-industriel»; bref, un «style pub moderne». Voilà qui rassure.

Qui fréquente ce gastro-pub «d’inspiration britannique réinterprété façon Mile End» ? «Clientèle de hipsters du quartier, de “foodies” en goguette et d’amateurs de vin nouvelle génération.» C’est sûrement très bien.

Les plaisirs de la bouche ? Au Lawrence, il y a «une bonne carte de vins nature». La tarte aux cèpes «plaira aux amateurs»; c’est la moindre des choses. La côte de porc provient «d’un cochon heureux»; c’est peut-être ce qui explique que sa cuisson soit «seyante». La cuisine devrait plaire à tous : «Là encore, un plat solide, mais équilibré qui conserve une certaine élégance malgré sa consistance.» Que demander de plus ?

En un mot : «Le Lawrence se veut un resto de quartier sans prétention. Et c’est ce genre de plats qui fait tout son charme.»

L’Oreille tendue ne voit rien à ajouter à ce bijou en prose.

Défense et illustration de la minuscule

Soit la phrase suivante de Christian Gailly : «c’était assez beau de voir cette grosse américaine s’engouffrer comme une folle chez ces gens» (p. 12).

Avec la minuscule, entendons : «la grosse voiture américaine».

Avec la majuscule, c’aurait été plus délicat : une «Américaine» peut préférer que l’on ne parle pas de son poids.

Référence

Gailly, Christian, les Évadés, Paris, Éditions de Minuit, coll. «Double», 65, 2010 (1997), 234 p.

Le zeugme (synonymique) du dimanche matin

Claire Legendre, la Méthode Stanislavski, 2006, couverture«Serena était de ces filles-là, je m’en aperçus à la seconde où elle sonna à ma porte, un matin vers neuf heures, me tirant de mon lit et du sommeil, m’obligeant à ouvrir en chemise de nuit, à la faire entrer dans mon désordre artistique.»

Claire Legendre, la Méthode Stanislavski, Paris, Grasset, 2006, 373 p., p. 47-48.

Le simple et le compliqué

L’Oreille tendue a eu l’occasion de le dire : certains publicitaires aiment faire inutilement compliqué.

Nouveau cas, dans la Presse du 16 février, cahier Affaires, p. 10.

On l’aura compris : tout est dans le g qui manque à Négocier. Pour comprendre (?) cette absence, il faut aller jusqu’à la dernière ligne du texte au bas de la photo : «C’est là toute la force du G.»

Cette publicité vise un public strictement local et averti, celui qui se doute que le comptable général accrédité (CGA) n’est pas un comptable agréé (CA) : il a un G en plus; il ne doit donc pas faire le même travail. Voilà ce qu’il fallait mettre en lumière.

On pourrait imaginer démonstration plus simple.

P.-S. — Même journal, même cahier, même page, le 23 février : Diriger perd son g.

C’est logique

Si, au Québec, s’asseoir est synonyme de parler, il va de soi que se rasseoir signifie recommencer à parler.

Exemple : «Négocier ? Trop tard ! Même s’ils rentrent au travail, les procureurs refusent de se rasseoir avec Québec et demandent la démission du directeur des poursuites» (le Devoir, 23 février 2011, p. A3).

 

[Complément du 18 mai 2012]

Autre exemple, pendant la grève étudiante québécoise de 2012 : «Ministres et étudiants sont responsables de l’échec de l’entente. Ils doivent se rasseoir» (la Presse, 8 mai 2012, p. A20).