Chantons avec Justin

À la lecture du tweet d’@OursMathieu, l’Oreille tendue a d’abord cru à une blague. Cette chanson de campagne du Parti libéral du Canada, c’était inventé, n’est-ce pas ? Non : c’est la vérité vraie. Il s’agit de la «chanson officielle» de la campagne du parti de Justin Trudeau, l’actuel premier ministre du Canada.

 

Essayons d’abord de noter les paroles interprétées par le groupe The Strumbellas.

On lève une main haute
Pour demain
On lève une main haute
Aux étoiles
On peut être l’avenir aujourd’hui
Si tu restes avec moi
On lève une main haute
On en arrive
On lève une main haute
Pour [?]
On peut être l’avenir aujourd’hui
Non rien ne m’arrêtera
Ah ah

Comment dire…

Cela vient de l’anglais, «raise your hand» devenant «on lève une main haute», ce qui n’a guère de sens en français.

Le deuxième vers — qu’on pardonne cet excès lexical à l’Oreille — semble être «Pour demain», mais on pourrait tout aussi bien entendre «Pour tout main». Le problème de prononciation est encore plus grave quatre vers avant la fin. Que dit-on ?

Par le tutoiement («Si tu restes avec moi»), on veut probablement faire plus direct qu’avec le vouvoiement, voire toucher «les jeunes».

Sur le plan temporel, cela risque d’être compliqué : comment «être l’avenir aujourd’hui» ?

Certaines passages sont incompréhensibles : «On en arrive» — à quoi ? Aux «étoiles» ?

Décidément, Justin Trudeau et le français, ça ne va toujours pas.

P.-S.—Consolons-nous : ça ne dure que 34 secondes.

P.-P.-S.—Profitons de l’occasion pour évoquer de nouveau le rap de Gilles de Duceppe en 2011.

Autopromotion 433

Génocide industriel, Montréal, 28 décembre 2014

Aujourd’hui, vers 13 h 15, l’Oreille tendue sera à l’émission Là-haut sur la colline d’Antoine Robitaille, sur Qub radio, pour parler langue et politique.

Il devrait être question d’énergie et de tutoiement, et peut-être aussi de la langue de Justin Trudeau. Vaste programme.

 

[Complément]

On peut (ré)entendre l’entretien ici.

 

Références

Bosworth, Yulia, «The “Bad” French of Justin Trudeau : When Language, Ideology, and Politics Collide», American Review of Canadian Studies, 49, 1, 2019, p. 5-24. URL : <https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/02722011.2019.1570954>.

Tremblay, Frédéric, «Tutoiement, sacres et démocratie», la Presse+, 30 mai 2015. URL : <http://plus.lapresse.ca/screens/e45eea23-d33d-4b59-9e74-095b55fbe34e__7C___0.html>. Réactions des lecteurs, 1er juin 2019 : <http://plus.lapresse.ca/screens/c6e5c6b7-4959-436a-b11e-af08a6a56fa4__7C___0.html>.

Enbridge, publicité, le Devoir, 1er-2 juin 2019

Du bon usage du tutoiement conjugal

Mémoires de madame de Genlis, éd. de 2004, couverture«Cette remarque sur le tutoiement rappelle un mot très plaisant de madame de Bussy, femme du gouverneur de Saint-Domingue, étant seule avec son mari qu’elle n’aimait pas. M. de Bussy la conjurait, ce qui était fort simple, étant tête à tête, de le tutoyer, ce qu’elle n’avait jamais fait. Après beaucoup d’insistances passionnées, elle y consentit enfin, et lui dit : Eh bien ! va-t’en» (p. 332 n. **).

Mémoires de madame de Genlis, édition présentée et annotée par Didier Masseau, Paris, Mercure de France, coll. «Le temps retrouvé», 2004, 390 p.

La dictée de l’Oreille tendue

Repassage extrême sur le Rivelin Needle (Rivelin Rocks)Toujours à l’affût des besoins de ses bénéficiaires, l’Oreille tendue leur a préparé une dictée. Elle dure deux minutes trente secondes et on peut l’entendre ici :

À ton crayon.

Illustration : Repassage extrême sur le Rivelin Needle (Rivelin Rocks) près de Sheffield au Royaume-Uni en 2001 (source : Wikimedia).

 

[Complément du 1er mars 2017]

Corrigé

Là, là, les étudiants et les étudiantes, tu t’installes pour la dictée. Tu prends ton p’tit crayon, pis ton p’tit papier, pis tu tends bien l’oreille. T’es prêt ? On commence.

«Hier soir, j’ai quitté plus tôt que d’habitude. Je suis allé au bar à repassage. Il y avait un tournoi de repassage extrême. Ce tournoi se voulait à saveur compétitive. Le prix à gagner était un voyage dans la capitale urbaine du swag. Je me sentais décomplexé. Au niveau de mon repassage, ma problématique était bonne. À la fin du tournoi, les juges se sont assis et ils ont voté. On parle d’une décision difficile pour l’estime de soi.» [Il n’y avait évidemment pas de virgule dans la dernière phrase; c’était un piège.]

Bon, c’est fini, les étudiantes et les étudiants. Tu me donnes ta p’tite dictée, pis tu vas dans le parc-école. Je te dirai tout à l’heure si t’as un privilège ou si t’as une conséquence.

Are you talkin’ to me ?

Simon Brousseau, Synapses, 2016

Sous le titre Synapses (2016), Simon Brousseau a rassemblé plus de 200 courtes proses, en une phrase et un paragraphe, toutes adressées à un tu, mais un tu dont l’identité change (homme / femme, jeune / vieux, solitaire / en couple / en famille / avec des amis, en ville / à la campagne, etc.).

Le texte de la p. 21 est (presque) destiné à l’Oreille tendue :

Tu as vu l’Artiste perdre un gant quand il a contourné le filet tandis que Wideman était à ses trousses, tu l’as vu faire volte-face pour le cueillir alors qu’il protégeait la rondelle avec grâce, tu as explosé de joie quand il a donné un coup de coude au visage de Tucker qui l’avait cherché, tu as vu Zednik s’écrouler sur la patinoire après un coup de la corde à linge servi par McLaren, les bras en croix comme un petit Jésus, tu as vu le même Zednik se faire trancher la carotide d’un coup de patin de Jokinen, son sang sur la surface glacée, mais tu n’as jamais vu la Coupe ni de près ni de loin, encore moins senti son odeur.

«L’Artiste» est évidemment Alex Kovalev, l’ancien joueur des Canadiens de Montréal — c’est du hockey —, et l’Oreille n’oubliera pas de sitôt ce joueur. Elle se souvient aussi de l’attaque à la tête de Kyle McLaren contre Richard Zednik, cette «corde à linge» qui l’a laissé quasi inconscient sur la glace, «les bras en croix comme un petit Jésus». Dennis Wideman et Kyle McLaren étaient, bien sûr, des joueurs des Big Bad Bruins de Boston. (En revanche, elle a oublié l’escarmouche Tucker / Kovalev et la blessure causée par Olli Jokinen à Zednik.)

L’Oreille n’a vu de la Coupe (Stanley) qu’une réplique, à Toronto, mais cette coupe lui a néanmoins inspiré un nom de commerce, qui a à voir avec son odeur.

P.-S. — L’Oreille se souviendra avec délectation de la densité des proses de Brousseau, ces microrécits qui, chacun, instantanément, ouvrent sur la profondeur d’une expérience (de soi, du monde, des autres, des corps, du temps).

Référence

Brousseau, Simon, Synapses. Fictions, Montréal, Le Cheval d’août, 2016, 107 p.