Pomme de terre du jour

Soit la phrase suivante, tirée des Luttes fécondes de Catherine Dorion (2017) : «Je posais ces questions aux militants dans l’espoir d’avoir une conversation stimulante, mais ça faisait presque toujours patate» (p. 41).

Faire patate, donc : au Québec, échouer, ne pas parvenir à faire quelque chose, rater / manquer son coup.

Le logiciel Antidote connaît ce sens, mais il en indique un autre, opposé, en Belgique. (Merci à @machinaecrire pour la saisie d’écran.)

«Faire patate» selon le logiciel AntidoteQu’en dirait @MichelFrancard ?

P.-S.—En effet, ce n’est pas la première pomme de terre que l’on croise ici.

Référence

Dorion, Catherine, les Luttes fécondes. Libérer le désir en amour et en politique, Montréal, Atelier 10, coll. «Documents», 11, 2017, 108 p. Ill.

Divergences transatlantiques 047

Brique

Soit le texte suivant, tiré du recueil de nouvelles le Palais de la fatigue de Michael Delisle (2017) :

Pourquoi étais-je incapable de suivre ma voie avec l’allant de ce gars dans la brique de Flaubert qui courait d’une demi-mondaine à l’autre, louait des étages d’hôtel, commandait des portraits, engageait des avocats, se présentait comme politicien et intriguait pour obtenir des charges ? Pourquoi étais-je incapable de faire autre chose que de rester assis à attendre qu’on me verse des litres de piquette jusqu’à ce que je m’écroule, offert au premier prédateur qui passe ou qui, désormais, passerait tout droit parce que j’étais trop vieux ? (p. 76)

Un ami français de l’Oreille tendue, appelons-le Le Flaubertien, s’est étonné à la lecture de cette citation devant le mot brique. Il aurait dit, lui, pavé.

L’Oreille, jusque-là, ne s’était jamais avisée de ce sens québécois du mot brique. En revanche, le dictionnaire numérique Usito l’a repéré : «Fam[ilier]. Livre volumineux, à la lecture parfois laborieuse.»

Merci à l’ami et au dictionnaire.

P.-S. — Un lecteur d’un des livres de l’Oreille a déclaré un jour, à la télévision, le tenant dans ses mains, que c’était «toute une brique». Le livre fait 125 petites pages. On peut penser que c’était ironique.

 

[Complément du 28 mars 2017]

Sur Twitter, Michel Francard, le coauteur du Dictionnaire des belgicismes (2010), écrit que cet emploi de brique existe aussi en Belgique.

 

Références

Delisle, Michael, le Palais de la fatigue. Nouvelles, Montréal, Boréal, 2017, 137 p.

Francard, Michel, Geneviève Geron, Régine Wilmet et Aude Wirth, Dictionnaire des belgicismes, Louvain-la-Neuve et Paris, De Boeck et Duculot, coll. «Langue française – Ouvrages de référence», 2010. Ill. Préface de Bruno Coppens.

Crampe et beauté

Étudiante, l’Oreille tendue — c’était il y a plus de six lustres — a séjourné quelques mois en Wallonie. Elle avait réussi, non sans fierté, à convertir ses amis sérésiens à l’expression «Crampe en masse, t’es beau».

Cela lui est revenu à l’esprit à la lecture de la livraison de Noël des Notules dominicales de culture domestique. (Vous ne connaissez pas les Notules ? Voyez ici.) Sous la rubrique «Obituaire», le Notulographe rend hommage à Jean-Guy Morin, dit «Muff». On peut y lire ceci : «Quand il ne chantait pas, Muff parlait une langue pas toujours facile à saisir pour le non-initié. Allez savoir dans quel sens tourner le volant quand il commandait une manœuvre automobile à grands coups de “Crampe en masse, t’es beau !”»

Cramper en masse relève en effet du vocabulaire de la conduite, plus précisément — pas uniquement, mais souvent — de celui du stationnement. Qui crampe en masse doit tourner le volant au maximum, histoire de se garer ou de s’extirper de sa position. T’es beau indique que la manœuvre devrait réussir : le chemin est libre.

Le Notulographe a cependant raison de noter que la commande, si elle n’est pas accompagnée de précisions de direction (à gauche / à droite, vers l’est / vers l’ouest, dans le sens des aiguilles d’une montre / dans le sens inverse, vers le haut / vers le bas), peut porter à confusion.

P.-S. — Comme l’Oreille le cosignalait en 2004 dans le Dictionnaire québécois instantané (p. 55), l’expression existe au figuré : «M’as cramper en masse / M’as m’tailler une place» («Le bon gars», chanson de Richard Desjardins).

Référence

Melançon, Benoît, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, Montréal, Fides, 2004 (deuxième édition, revue, corrigée et full upgradée), 234 p. Illustrations de Philippe Beha.

Dictionnaire québécois instantané, 2004, couverture