Posture idéale pour une thèse ?

Geneviève Belleville, Assieds-toi et écris ta thèse !, 2014Pourquoi plusieurs étudiants abandonnent-ils leur thèse ? On avance souvent les mêmes raisons : financement insuffisant, soutien déficient du directeur, difficulté à écrire. L’Oreille tendue accorde beaucoup d’importance à cette troisième explication; pour écrire une thèse, il faut écrire le plus souvent possible et le plus tôt possible.

C’est aussi la position de Geneviève Belleville, professeure de psychologie à l’Université Laval, dans Assieds-toi et écris ta thèse ! (2014).

Que faut-il craindre quand on veut faire avancer l’écriture de sa thèse ? La recherche de l’inspiration (on ne peut pas compter sur elle), la procrastination, le perfectionnisme (une des maladies congénitales de l’Université).

Que faut-il faire alors ? S’obliger à écrire tous les jours (cinq jours sur sept), pour une durée déterminée (qu’on ne dépassera pas). Pour le dire autrement : pour être productif, il faut savoir gérer son temps et être discipliné. Cela suppose trois phases, aux objectifs bien différents : planifier, rédiger (cela comporte la préparation d’un plan détaillé), réviser.

Le ton de l’ouvrage est léger et fortement personnel. Il y a beaucoup d’exemples concrets, souvent venus de la psychologie, et leur valeur démonstrative est réelle. Chaque chapitre se termine sur un tableau (résumé ou questionnaire). On ne trouvera dans le livre aucune grande découverte, mais plusieurs choses méritent d’être citées (et répétées).

«Respect des plages de rédaction : soyez intransigeant et rigide» (p. 12).

«La rédaction d’une thèse n’est pas un sprint, c’est un marathon» (p. 19).

«L’étape de la rédaction consiste à coucher ses idées sur le papier le plus rapidement possible, sans s’évaluer ni réviser. Il s’agit de prendre l’idée pendant qu’elle passe dans la tête et de l’écrire de façon juste assez précise pour être capable de se comprendre soi-même. Pour rédiger, vous devez vous permettre d’écrire de la façon la plus mauvaise qui soit : écrire en français, en anglais ou en franglais, utiliser du jargon, du joual ou du slang, formuler des phrases avec des syntaxes impossibles, copier-coller des parties de texte provenant d’autres documents (les vôtres, bien entendu !), etc.» (p. 47).

«Votre perception de la difficulté associée à la rédaction d’un document augmente en fonction de l’intervalle de temps qui s’est écoulé depuis que vous y avez travaillé la dernière fois» (p. 68).

«Au fil des années, je me suis rendu compte que la lecture d’articles devenait souvent une activité procrastinatoire chez les étudiants» (p. 70).

Une dernière chose mérite d’être soulignée : pour écrire, on peut s’entraider.

«Créez votre propre club de rédaction. Formez un petit groupe et planifiez des rencontres d’une heure, autour d’un café ou d’un dîner, où vous discutez de vos objectifs de rédaction, de leur atteinte ou des obstacles qui vous ont empêché de les rencontrer [sic]. Commencez par un tour de table où chacun fait un retour sur ses objectifs de la dernière fois puis formule des objectifs à atteindre jusqu’à la prochaine réunion du club. Discutez des objectifs afin qu’ils soient réalistes, précis et mesurables. Félicitez-vous à leur atteinte. Soyez un groupe supportant, mais non complaisant» (p. 111-112).

Ce type de rencontre est moins formel que les retraites Thèsez-vous, mais la logique est la même : tous les moyens pour se mettre à écrire sont bons. Cette leçon-là, aucun thésard ne devrait la perdre de vue. Geneviève Belleville a raison d’y insister.

P.S. de pion.—Ce n’est pas le genre de texte où l’on prend des leçons de style. Il y a des anglicismes et tous les tics de l’heure (faire en sorte que mis pour faire que, comme étant mis pour comme, se vouloir employé avec un sujet inanimé).

Référence

Belleville, Geneviève, Assieds-toi et écris ta thèse ! Trucs pratiques et motivationnels pour la rédaction scientifique, Québec, Presses de l’Université Laval, 2014, 125 p. Ill.

Conseils utiles ?

Catherine Duffau et François-Xavier André, J’entre en fac, 2013, couvertureJ’entre en fac. Méthodes du travail universitaire en lettres, langues, arts et sciences humaines est destiné à un lectorat hexagonal, surtout de premier cycle, mais il peut aussi intéresser les étudiants des cycles supérieurs.

L’ouvrage est découpé en cinq parties :

«Devenir étudiant» (qu’est-ce que l’université française ?);

«Méthodes de travail» (comment organise-t-on son temps et son travail ?);

«Se former» (comment se documente-t-on ?);

«Acquérir des connaissances» (quels sont les types d’écriture qu’on pratique à l’université ?);

«Présenter des travaux universitaires» (quelles sont les normes de présentation à l’écrit et à l’oral ?).

Des choses sont bien vues, notamment en matière d’ouverture à la dimension numérique de la recherche et sur la recherche comme dialogue :

«Toutes les publications universitaires doivent […] être abordées comme les manifestations d’un savoir collectif en cours d’élaboration» (p. 92);

«souvenez-vous que le travail universitaire fait dialoguer plusieurs voix proposant des thèses différentes et que vous devez pouvoir les situer les unes par rapport aux autres» (p. 96);

«Le dossier, le mémoire, la thèse exposent une pensée personnelle, mais clairement et explicitement élaborée à partir de la synthèse critique des textes existants» (p. 149).

En revanche, à partir de la quatrième section, «Acquérir des connaissances», les problèmes sont de plus en plus nombreux : absence d’exemples, propos flous, coquilles.

Certaines phrases sont contestables, pour ne pas dire plus, d’autres cocasses :

«Gardez-vous du remplissage qui ne fera pas illusion et de propos alignés au hasard en faisant des vœux pour que l’enseignant y trouve tout seul quelque chose qui a un rapport avec le sujet. Cela fera plus mauvaise impression qu’une ignorance assumée» (p. 20);

«Sachant qu’il y a 168 heures dans une semaine, déduisez le temps que vous trouvez normal de consacrer au sommeil, aux repas, à l’hygiène et au sport, aux transports, aux heures de cours, à votre vie sociale et à vos relations amicales» (p. 36);

«Les enseignants à l’université, les chercheurs écrivent souvent des blogs intéressants. Encore faut-il bien vérifier qu’il ne s’agit pas d’un auteur farfelu» (p. 65);

«On ne peut citer Wikipédia dans un travail universitaire» (p. 68);

«Il apparaît donc clairement que le copier-coller, qui est quasi de règle sur Internet, est une pratique inadaptée au travail universitaire» (p. 150).

Il est recommandé de se méfier de l’inspiration : «Comme cela a été expliqué […], le travail universitaire n’est pas comparable à celui d’un artiste qui déclare écrire poussé par sa seule inspiration» (p. 149). Cela se défend.

Cela étant, ce n’est pas tout à fait une lecture indispensable.

P.S. de pion.—Ce n’est pas le genre de texte où l’on prend des leçons de style. Il y a tous les tics de l’heure (en termes de, compétences transversales, au niveau de employé là où il n’y a pas de hiérarchie, point au sens d’unité argumentative, posture, identifier employé incorrectement, opportunité mis pour occasion, problématique confondu avec problème). Il n’est par ailleurs pas recommandé de donner cinq éléments d’une énumération quand on en annonce quatre (p. 100).

Référence

Duffau, Catherine et François-Xavier André, J’entre en fac. Méthodes du travail universitaire en lettres, langues, arts et sciences humaines, Paris, Presses Sorbonne nouvelle, coll. «Les fondamentaux de la Sorbonne nouvelle», 2013, 165 p.

Parler de thèse depuis trois décennies

Michel Beau, l’Art de la thèse, éd. de 2006, couvertureL’Art de la thèse, de Michel Beaud, existe depuis 1985. À une époque, il y en a même eu une version québécoise. Sa plus récente édition date de 2006.

C’est un ouvrage pratique et, comme tout ouvrage pratique, la valeur de ses conseils est inégale : «il est utile de réfléchir avant d’agir» (p. 74); «Et vous-même, pensez régulièrement à vous ressourcer, en allant marcher une journée ou de tout autre manière qui vous convienne» (p. 51).

On y trouve des choses inattendues : «Test : avant de décider de faire une thèse» (p. 14); «Test : avant le choix de votre directeur de thèse» (p. 31). Des phrases étonnent, qui n’en sont pas moins justes : «il en est des directeurs de thèse comme des médicaments, il faut savoir en faire bon usage» (p. 30); «Que nul ne s’en offusque : comme des médicaments, il y a un bon usage du directeur de thèse» (p. 106).

On pourrait lui reprocher de ne pas connaître l’existence des logiciels de bibliographie ou de ne pas tenir compte des cultures disciplinaires en matière de rédaction scientifique (on n’écrit pas une thèse en lettres comme une thèse en astronomie).

À d’autres égards, l’Art de la thèse est un livre utile. On y insiste sur les difficultés du travail de thèse, sans jamais dorer la pilule. On y rappelle qu’il faut prendre note de tout et ne jamais se fier à sa mémoire (p. 95). On y souligne l’importance de la veille bibliographique. On y donne des chiffres nécessaires : en France, depuis 1983, en sciences sociales et humaines, 3000 thèses sont soutenues par année (p. 10), dont environ 7 % en littérature française (p. 177-193), soit environ 200 thèses par année. On y distingue le plan de travail du plan de thèse (p. 60, p. 97-98, p. 105); ce n’est pas la même chose.

On retiendra particulièrement deux passages. Dans le premier (p. 55-56), on propose une réflexion sur le statut des hypothèses dans le travail de thèse : une hypothèse, c’est un outil de découverte; une hypothèse, c’est un moment d’une réflexion (elle peut donc changer en cours de travail). Dans le second (p. 69-71), on montre bien que ce qui distingue le travail de maîtrise du travail de doctorat est le recours à la théorie; sans ce recours, pas de thèse possible.

Après trois décennies, cet ouvrage n’a guère perdu de son actualité.

Référence

Beaud, Michel, l’Art de la thèse. Comment préparer et rédiger un mémoire de master, une thèse de doctorat ou tout autre travail universitaire à l’ère du Net, Paris, La Découverte, coll. «Grands repères», série «Guides», 2006 (édition révisée, mise à jour et élargie en collaboration avec Magali Gravier et Alain de Tolédo), 202 p. Ill.

Parlons thèse sur la thèse

Tis, le Dico du doc, éd. de 2015, couverture

Le sujet ne touche pas tout le monde (euphémisme) : la vie des étudiants au doctorat. Il n’est pas particulièrement spectaculaire (bis). Comment le rendre intéressant, voire drôle ? La dessinatrice Tis, elle-même «jeune docteur [sans e] dans une discipline des sciences humaines et sociales et rescapée [avec e] du parcours doctoral», aborde la question d’au moins deux façons : par un site Web, par les deux tomes de La thèse nuit gravement à la santé. Ces ouvrages se donnent pour objectif d’aller au-delà des préjugés que beaucoup entretiennent envers les études supérieures.

Celui de 2012, le Dico du doc, se présente sous la forme d’un bref dictionnaire illustré en 24 planches. Sous forme de «véritable thérapie par le rire» (quatrième de couverture), il s’agirait «de décrire le monde vécu des doctorants et jeunes docteurs» (p. 3).

Devant les dessins, l’Oreille tendue a souri une fois (p. 25).

Le livre de 2014, Anecdoc. Journal intime des doctorants, regroupe 220 anecdotes (de doctorants venus de disciplines diverses) et 50 dessins (de Tis) : «les doctorants ont la parole et nous racontent leurs histoires» (quatrième de couverture). On retrouve dans ces témoignages anonymes, mais traités de façon systématique (un chapitre couvre une question à la fois), les sujets évoqués, parfois allusivement, dans le premier tome : l’entrée en thèse, la cueillette de données, les tâches d’enseignement, les relations avec le directeur de thèse, les colloques (dans le premier tome : «Kolloques (ou colloques)»), le manque de soutien des proches, les problèmes de santé, la rédaction (et la publication scientifique), la vie en laboratoire et, enfin, la soutenance, «cette émouvante délivrance» (p. 141). La question du financement des études n’a pas droit pas à un chapitre; il en question tout du long («Mon plus beau moment, ça a été quand j’ai appris que je n’étais pas obligée de me prostituer pour financer ma thèse», p. 14).

Comme on pouvait s’y attendre, il y a plusieurs histoires d’horreur (maltraitance, inconduite sexuelle, plagiat, suicide, etc.), mais pas que. Les spécificités disciplinaires sont bien prises en compte, les situations sont concrètes, quelques anecdotes sont cocasses. Un propriétaire d’archives agonit une médiéviste (p. 21). Un doctorant en neurosciences doit réanimer une de ses souris (p. 22). Une docteure (avec e) en histoire découvre la culture espagnole : «beaucoup d’archives ferment entre 14 h et 16 h, pour la sieste, et certaines ne rouvrent même pas» (p. 33). Une docteure (avec e) en droit, nerveuse, appelle sa directrice «Monsieur» (p. 64). Un doctorant en biologie se bute à l’incompréhension de… sa psy : «Elle a essayé de comprendre pourquoi je faisais une thèse : quels sont les éléments qui m’ont conduit à vouloir faire une thèse… Est-ce une réaction à des propos haineux d’enseignants dans l’enfance ?» (p. 105) Une docteure (avec e) en biologie verse dans la superstition : «Mon collègue de bureau était mexicain. Un jour, il avait renversé un lièvre sur la route. Il l’a récupéré et il a fait un porte-bonheur avec l’une des pattes. Du coup, à chaque manip’ on se frottait les aisselles avec ce truc dégueu pour nous porter chance !» (p. 138) Le jour venu, une doctorante en sciences économiques est entourée de ses «demoiselles d’honneur de soutenance» (p. 148).

Devant les dessins, l’Oreille a souri une fois (p. 40).

C’est peut-être elle le problème.

P.-S.—Le lecteur attentif aura noté la présence de l’expression «du coup». Elle apparaît au moins huit autres fois dans le livre. Pour qui fréquente des francophones européens, cela paraît un nombre peu élevé d’occurrences.

P.-P.-S.—Il existe un genre de manuels qui portent sur la thèse. Appelons-le Thèses sur la thèse et consacrons-lui une rubrique.

Références

Tis, La thèse nuit gravement à la santé 1. Le dico du doc, Neuchâtel, Éditions Alphil-Presses universitaires suisses, 2015 (2012), 30 p. Ill.

Tis, La thèse nuit gravement à la santé 2. Anecdoc. Journal intime des doctorants, Neuchâtel, Éditions Alphil, Presses universitaires suisses, 2015 (2014), 149 p. Ill.

Poésies printanières

François Pelletier et Paul Marion, Poetry Face Off. Poésie des séries, 2008, couverture

«art can survive on ice»

En 2002, puis de nouveau en 2004, le poète québécois François Pelletier et le poète états-unien Paul Marion se sont lancé un défi. Les Canadiens de Montréal — c’est du hockey — étaient alors opposés, en séries éliminatoires, aux Bruins de Boston. Si les Canadiens gagnaient un match, Marion, un partisan lowellien des Bruins, avait perdu : il devait écrire un poème. Inversement, si les Bruins gagnaient, c’est Pelletier qui devait s’y coller. Comme il était prévisible (à l’époque), Marion écrivit plus que son collègue (huit poèmes contre cinq).

Ces poèmes furent d’abord publié dans «le carnet de santé mensuel littéraire et graphique» (p. 5) Steak haché (numéros 48 et 49, avril et mai 2002; numéro 72, avril 2004). Ils ont été repris en recueil en 2007, puis dans une «seconde édition» en 2008, avec des dessins inédits de Pascal Picher.

Les poèmes sont majoritairement en anglais. On y trouve les lieux communs liés aux représentations du hockey. Le hockey est une religion montréalaise (p. 13, p. 39). La coupe Stanley, remise annuellement au champion de Ligue nationale de hockey, est l’équivalent du Graal (p. 5, p. 27). Les Canadiens se passent un «flambeau» avec leurs «bras meurtris» (p. 13, p. 27). Il y a des fantômes au Forum de Montréal :

O Gods of the snowy country and
the land of the lost referendums
sent us the phantoms of the Forum,
our Antic Flying Heroes (p. 25)

On le voit par l’allusion aux deux référendums sur l’indépendance nationale («lost referendums»), l’actualité politique est présente dans les poèmes (p. 35), de même que l’internationale (p. 19, p. 33).

Les grandes figures du passé de chacune de ces «two hockey city-states» (p. 7) y sont. Pour les bons : Maurice Richard, Jean Béliveau, Guy Lafleur. Pour les autres : Bobby Orr, Phil Esposito, Gerry Cheevers. En revanche, les vedettes de 2002 et de 2004, sans être complètement oubliées aujourd’hui, n’ont pas du tout le même statut : José Théodore et Richard Zednik, pour Montréal; Joe Thornton et Patrice Bergeron, pour Boston. Malgré l’animosité entre les deux équipes, la violence est relativement peu évoquée par les deux «literary ambassadors» (p. 7) qu’étaient Pelletier et Marion : «Big Fast Bruins Are Better Than the Big Bad Bruins» (p. 13).

Les Canadiens de 2017-2018 sont éliminés depuis longtemps. (Pas les Bruins.) Le printemps sportif montréalais ne sera pas poétique. On peut le déplorer.

P.-S.—«Tabernacle» (p. 15) ? Non.

Référence

Pelletier, François et Paul Marion, Poetry Face Off. Poésie des séries, Montréal, Steak haché, 2008 (seconde édition), 41 p. Ill. Préfaces de Jack Drill (pseudonyme de Richard Gingras) et de Paul Marion. Dessins de Pascal Picher.