Pomme de terre du jour

Soit la phrase suivante, tirée des Luttes fécondes de Catherine Dorion (2017) : «Je posais ces questions aux militants dans l’espoir d’avoir une conversation stimulante, mais ça faisait presque toujours patate» (p. 41).

Faire patate, donc : au Québec, échouer, ne pas parvenir à faire quelque chose, rater / manquer son coup.

Le logiciel Antidote connaît ce sens, mais il en indique un autre, opposé, en Belgique. (Merci à @machinaecrire pour la saisie d’écran.)

«Faire patate» selon le logiciel AntidoteQu’en dirait @MichelFrancard ?

P.-S.—En effet, ce n’est pas la première pomme de terre que l’on croise ici.

Référence

Dorion, Catherine, les Luttes fécondes. Libérer le désir en amour et en politique, Montréal, Atelier 10, coll. «Documents», 11, 2017, 108 p. Ill.

Divergences transatlantiques 048

«Plaque de croissance» en réhabilitation

Soit la phrase suivante, tirée du Devoir du 29 mars 2017 :

Le Canada est connu pour son caractère aimable, poli et politiquement correct. C’est le sujet d’innombrables blagues, d’ailleurs, cette façon qu’ont les Canadiens de s’excuser après s’être fait piler sur les pieds (p. A9).

«Se faire piler sur les pieds» ? Se les faire écraser. Ce sens, commun au Québec, est relevé par le Petit Robert (édition numérique de 2014) : «RÉGIONAL (Gironde, Ouest; Canada) Écraser, fouler. • Piler sur les pieds de qqn, marcher dessus.»

Dans son Multi (édition numérique de 2017), Marie-Éva de Villers donne deux locutions familières dérivées de ce sens : «Piler sur son orgueil. Mettre son orgueil de côté. Se piler sur les pieds. Se trouver dans un espace restreint où il y a affluence.»

Bref, chers Canadiens, il vaut mieux, dans la mesure du possible, si ça n’ennuie personne, ne pas vous laisser marcher sur les pieds.

Divergences transatlantiques 047

Brique

Soit le texte suivant, tiré du recueil de nouvelles le Palais de la fatigue de Michael Delisle (2017) :

Pourquoi étais-je incapable de suivre ma voie avec l’allant de ce gars dans la brique de Flaubert qui courait d’une demi-mondaine à l’autre, louait des étages d’hôtel, commandait des portraits, engageait des avocats, se présentait comme politicien et intriguait pour obtenir des charges ? Pourquoi étais-je incapable de faire autre chose que de rester assis à attendre qu’on me verse des litres de piquette jusqu’à ce que je m’écroule, offert au premier prédateur qui passe ou qui, désormais, passerait tout droit parce que j’étais trop vieux ? (p. 76)

Un ami français de l’Oreille tendue, appelons-le Le Flaubertien, s’est étonné à la lecture de cette citation devant le mot brique. Il aurait dit, lui, pavé.

L’Oreille, jusque-là, ne s’était jamais avisée de ce sens québécois du mot brique. En revanche, le dictionnaire numérique Usito l’a repéré : «Fam[ilier]. Livre volumineux, à la lecture parfois laborieuse.»

Merci à l’ami et au dictionnaire.

P.-S. — Un lecteur d’un des livres de l’Oreille a déclaré un jour, à la télévision, le tenant dans ses mains, que c’était «toute une brique». Le livre fait 125 petites pages. On peut penser que c’était ironique.

 

[Complément du 28 mars 2017]

Sur Twitter, Michel Francard, le coauteur du Dictionnaire des belgicismes (2010), écrit que cet emploi de brique existe aussi en Belgique.

 

Références

Delisle, Michael, le Palais de la fatigue. Nouvelles, Montréal, Boréal, 2017, 137 p.

Francard, Michel, Geneviève Geron, Régine Wilmet et Aude Wirth, Dictionnaire des belgicismes, Louvain-la-Neuve et Paris, De Boeck et Duculot, coll. «Langue française – Ouvrages de référence», 2010. Ill. Préface de Bruno Coppens.

Du dépanneur : enquête lexicale hors Québec

Jacques Berrtin, le Dépanneur, 2011, couverture

 

Le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française donne du dépanneur, en une de ses acceptions québécoises, la définition suivante : «Petit commerce, aux heures d’ouverture étendues, où l’on vend des aliments et une gamme d’articles de consommation courante.» En anglais, on parlerait de convenience store.

Le Petit Robert (édition numérique de 2014) donne «RÉGIONAL (Canada) Épicerie qui reste ouverte au-delà des heures d’ouverture des autres commerces. Le dépanneur du coin

Lecteurs francophones (hors Québec), comment désigneriez-vous ce commerce de proximité ?

(Prière de répondre ci-dessous, dans la rubrique «Laisser un commentaire». Merci à l’avance.)

Une nation ou deux ?

Dimanche soir, dans une mosquée de la ville de Québec, six hommes ont été assassinés. Comment les désigner ?

On a parlé de «musulmans». Beaucoup ont préféré dire qu’il s’agissait de «Québécois» ou de «Canadiens». Le premier ministre du Québec, à juste titre, évoque les «Québécois de confession musulmane» (la Presse+, 31 janvier 2017).

L’Agence France-Presse (AFP) utilise, elle, une expression inattendue : «Les six personnes tuées étaient toutes des Canadiens binationaux, a indiqué Mohamed Labidi, vice-président du Centre culturel islamique de Québec.» Sa dépêche a été reprise par plusieurs publications françaises et québécoises.

«Binationaux» ? L’adjectif étonne, vu du Québec : si l’on en croit la banque de données médiatique Eureka.cc, aucun média du Canada français n’a utilisé le mot pour désigner les victimes de l’attentat de Québec (sauf pour reprendre la dépêche de l’AFP).

On peut légitimement s’interroger sur son sens. Azzedine Soufiane vivait au Québec depuis près de trente ans. Khaled Belkacemi a obtenu deux diplômes de l’Université de Sherbrooke, l’un en 1986, l’autre en 1990, et il était professeur à l’Université Laval. Que voudrait dire «binationaux» dans leur cas ?

Voilà un adjectif qui en dit long sur la conception que l’on se fait, d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, de la citoyenneté.

P.-S. — Merci à Clément Laberge et à Mélika Abdelmoumen d’avoir attiré l’attention de l’Oreille tendue là-dessus.