Ponctuation (payante)

Il y eut l’interrobang, le deflation point, le facetio, le delta-sarc et le snark. Voici le SarcMark, un signe de ponctuation disponible ici au prix de 1,99 $ US. (La vidéo publicitaire mérite le détour. Façon de parler.)

Son utilité ? Vous assurer que votre lecteur percevra bien que ce que vous venez d’écrire dans votre courriel ou votre texto est sarcastique.

Erin McKean, de Wordnik, dans sa chronique du 7 février du Boston Globe, évoque ces formes d’«alternative ponctuation». Elle en profite pour montrer pourquoi nous ne devrions pas en avoir besoin.

Fil de presse 003

L’être humain rêve. Il lui arrive même de faire des rêves linguistiques, d’où la dreamlinguistics. Celle-ci n’est pas réservée aux seul linguistes.

L’être humain fait confiance aux dictionnaires. Leurs auteurs souhaitent le servir le mieux possible. Pour cela, quoi de mieux qu’un dictionnaire qui contiendrait tous les mots du monde ? C’est le projet de Wordnik.

L’être humain fait des fautes de langue. Les Sumériens auraient été les premiers.

L’être humain vieillit. (Cela aurait commencé avant les Sumériens.) Mais savait-il que sa vie professionnelle est à la merci d’un curseur ? C’est Xavier Darcos, le ministre du Travail de la France, qui le dit : «Il “faudra sans aucun doute toucher au curseur” de l’âge légal de la retraite», aurait-il déclaré selon l’Agence France-Presse. Il va plus loin : «le niveau d’emploi des salariés de plus de 50 ans en France est “bien moins bon que les pays comparables” du fait que les gens commencent à partir en retraite “quand approche le curseur des 60 ans”».

L’être humain tire parfois plaisir, voire profit, du malheur des autres. La mise en vente avortée des lettres de Jacques Mesrine rappelle qu’il existe un commerce des murderabilia, ces souvenirs de meurtriers.

L’être humain est bien peu de chose.

Jeu de main

Lu ceci dans un manuel épistolaire québécois de 1917 :

«Monsieur,

Je ne puis être que fort honorée de la lettre par laquelle vous m’offrez votre main, mais à mon âge j’ai dû la communiquer à ma tante qui est toute ma famille» (p. 17).

On se demande ce que la tante a bien pu faire de cette main.

Référence

Le Secrétaire des amoureux et des gens du monde contenant des modèles de correspondance[,] des conseils pour faire un bon mariage et un guide pour toutes les formalités et cérémonies, Montréal, Librairie Beauchemin limitée, 1917, 69 p.

Jetable

Jean-Loup Chiflet, 99 mots et expressions à foutre à la poubelle, 2009, couverture

En 2004, Bernard Pivot recensait, et encensait, 100 mots à sauver. Rebelote en 2008 : 100 expressions à sauver. En guise de réponse et de prolongement, Jean-Loup Chiflet vient de publier 99 mots et expressions à foutre à la poubelle, qu’il dédie à Pivot.

Le ton est alarmiste, voire apocalyptique. Le constat sur la situation linguistique en France ? Dans les meilleurs des cas : «dérive», «dérapage», «incohérence», «détournement», «paresse», «vulgarité», «absurdité», «laideur» («Eh oui, il y a des mots laids», p. 102). Dans les pires : «massacre», «peste verbale». La langue n’est plus ce qu’elle était, et il faut le déplorer.

Les responsables ? D’une part, les utilisateurs de la langue : «nos illettrés, nos fatigués des neurones et nos allergiques aux dictionnaires» (p. 26), ces «assassins de la langue» (p. 11). D’autre part, les moyens modernes de communication : télévision, téléphone portable, Internet, blogue, texto, courriel. (Pour dire les choses autrement : la rapidité des communications.) Les habitants de «Roast-Beefland» (p. 65), enfin, ces citoyens de «la perfide Albion» (p. 110).

L’auteur ne cache ni son purisme ni sa nostalgie («De mon temps […]», p. 51). Il pleure la disparition du «français correct» (p. 49). Il ne se prive pas de «pester» (p. 54). Son «ire» est omniprésente (p. 88). Malgré tout, si l’Oreille tendue a bien compris, son projet est de faire rire.

Des leçons à tirer de cela ? Pas grand-chose.

Vues du Québec, les détestations françaises, voire franchouillardes, de Jean-Loup Chiflet n’ont rien de bien étonnant. Seules exceptions : «Brut de fonderie», «De chez…», «Percuter» (au sens de comprendre, saisir), «Positiver», «Que du bonheur !», «Référent». Le «9-3» (le département de la Seine-Saint-Denis) n’est pas le «4-5-0» (la couronne montréalaise), mais le type de désignation par la géographie est le même.

Loi de la probabilité linguistique oblige, il arrive à l’auteur de viser juste : «Décrypter», «Instrumentaliser», «J’ai envie de dire», «Jubilatoire», «Microcosme», «Tout à fait» (pour oui). «Usager» est excellent : «Il existe deux catégories de voyageurs : les passagers et les usagers. Les passagers ne font jamais parler d’eux. […] Mais lorsque la machine (à vapeur…) s’enraye, ils deviennent des usagers» (p. 118).

Une dernière chose : Jean-Loup Chiflet, qui aligne les «expressions à jeter» (p. 34), n’a pas cru bon de retenir «livre jetable». On le comprend.

Références

Chiflet, Jean-Loup, 99 mots et expressions à foutre à la poubelle, Paris, Seuil, coll. «Points. Le goût des mots», Hors série, inédit, P 2268, 2009, 122 p. Dessins de Pascal Le Brun.

Pivot, Bernard, 100 mots à sauver, Paris, Albin Michel, 2004, 128 p.

Pivot, Bernard, 100 expressions à sauver, Paris, Albin Michel, 2008, 145 p.

La langue de Tintin

Hergé, les Aventures de Tintin. Colocs en stock, 2009, couverture

Le Québec serait horrifié : Casterman vient de lancer un «Tintin en québécois», Colocs en stock, une «adaptation», par le sociologue Yves Laberge, de Coke en stock (1958). C’était prévisible : le tollé avait été généralisé dès l’annonce du projet à l’automne 2008 (le Devoir, 20 novembre, 22-23 novembre, 5 décembre et 10 décembre 2008).

Corrigeons d’abord une fausseté : il ne peut pas y avoir de «Tintin en québécois», parce qu’il n’y a pas de québécois, pas de langue québécoise. Quand Yves Laberge affirme avoir voulu proposer «une célébration de notre langue» (le Devoir, 15 octobre 2009, p. A8), il parle d’une chose qui n’existe pas. (L’Oreille tendue a déjà abordé la question : .)

Réglons aussi une autre question : cette «adaptation» n’a d’intérêt, si elle en a un, que folklorique. La langue parlée par les personnages d’Hergé, dans la version Laberge, est parfaitement artificielle, déconnectée de la réalité linguistique contemporaine, importée directement du passé (ou de l’esprit de Laberge).

Sur ce plan-là, les problèmes sont en effet nombreux.

Incohérences. Il y a parfois «Je va» et parfois «Je vas», à la même page (p. 6, p. 14). Dans deux cases qui se suivent, il y a «chus» et «shus» (p. 43).

Fautes. Tintin parle de son «air d’aller» (p. 51).

Erreurs de transcription (du moins, on l’imagine). Au lieu de «sirène», il y a «sirère» (p. 17). «Ça faut une escousse» est mis pour «Ça fait une escousse» (p. 61).

Disparition des différences linguistiques. Tout le monde parle de la même façon : Tintin, Haddock, Milou (!), Alcazar, Rastapopoulos, Oliveira de Figuera, Abdallah. Le père de ce dernier, lui, hésite : quand il écrit une lettre à Tintin (p. 6), sa langue est fleurie (c’est la même que dans l’original d’Hergé); quand il parle, il baragouine comme les autres (p. 29-32).

Inventions idiosyncrasiques. D’où peuvent bien sortir «mitaine pas de pouce» (p. 1) et «faisant-coup» (p. 6, p. 10), sinon de l’imagination de l’adaptateur ?

Faiblesses stylistiques. «C’est Dawson, l’ancien chef de la police de la Concession internationale de Shanghaï !» devient «C’est Dawson, l’ancien chef de la police de l’ancienne concession internationale de Shanghaï !» (p. 11). Un «ancien», ce n’était pas assez; deux, c’est mieux.

Obsession de la transposition. Yves Laberge n’a rien laissé au hasard. Il a «adapté» les onomatopées : «PANG» devient «BEDANG» (p. 35). Il a même transformé un «Monsieur» en «Messieur» (p. 18) ! (Il a aussi déplacé Moulinsart au Québec, puisque le Château Frontenac n’en est pas très loin [p. 10].)

Bref, l’approximation et le ridicule ne tuent pas.

(La loi des probabilités littéraires s’appliquant ici comme ailleurs, il arrive que de rares choses soient bien vues, dans un ensemble par ailleurs fort mauvais. L’Oreille avoue un faible involontaire pour le «Tiguidou, Altesse» de Tintin [p. 32] et pour le «Madame Castafjord du Saguenay» du capitaine Haddock [p. 40].)

La réaction devant cette parution est peut-être plus intéressante que l’album lui-même.

À l’exception de l’illustrateur Michel Rabagliatti (le Devoir, 15 octobre 2009, p. A1), tout le monde est contre : Joël Le Bigot (à son émission Samedi et rien d’autre), les professeurs Maxime Prévost et Jean-Claude Boulanger (le Devoir, 15 octobre 2009, p. A8), Fabien Deglise (le Devoir, 17-18 octobre 2009, p. F8), Marc Fournier (le Devoir, 20 octobre 2009, p. A7), Francine Allard (la Presse, 21 octobre 2009, p. A20), Nicolas Houle (le Soleil, 21 octobre 2009), Lysiane Gagnon (la Presse, 24 octobre 2009, cahier Plus, p. 9), Éric Bouchard (sur le blogue de la Librairie Monet), Pierre Cayouette (sur le blogue du magazine l’Actualité). Interviewés à la radio, Robert Charlebois et Michel Tremblay, praticiens du joual en leur temps, n’approuvent pas l’entreprise.

Que reproche-t-on à Yves Laberge ? Marc Fournier déclare que «le français dont il s’agit dans cette farce monumentale est l’expression de notre aliénation». Francine Allard parle d’une «langue tribale». Pierre Cayouette voit une «insulte» dans cette entreprise. Lysiane Gagnon sort l’artillerie lourde — «incongruités», «imposture à de multiples niveaux», «sacré culot», «ouvrage tordu», «entreprise absurde», «paternalisme ignorant», «insulte […] de taille» — et elle subodore un complot de «pédagogues démagogues (on n’en manque pas)» pour imposer l’album dans les écoles du Québec. Éric Bouchard évoque, plus posément et plus joliment, le «joual de synthèse» de l’album. Fabien Deglise dénonce, avec mesure, la «folklorisation quasi parodique de Coke en stock». Plusieurs de ces reproches sont justes. Leur ton, en revanche, étonne.

Pour le dire d’une expression d’aujourd’hui, absente de l’adaptation d’Yves Laberge : respirons par le nez. Ça ne vaut pas la peine de monter aux barricades pour une entreprise d’une si grande pauvreté.

 

[Complément du 28 juin 2012]

En 2011, Manuel Meune publie «De la Guerre froide à la guerre des langues : Tintin au pays de la traduction. Les adaptations en langues régionales dans l’espace francophone». Il consacre deux paragraphes (p. 172-173) de son «itinéraire plurilingue» (p. 180) à Colocs en stock. Conclusion : «L’album renvoyait à une question linguistique sensible et n’a pas eu le succès escompté» (p. 172).

 

[Complément du 11 janvier 2017]

L’Oreille se trompait : l’expression mitaine pas de pouce existe. Elle a donné son titre à une chanson, interprétée par Ovila Légaré (en 1929) et par Jacques Labrecque (en 1958). La Base de données lexicographiques panfrancophone en donne la définition suivante :

Fig., péjor. Personne qui manque de caractère, qui fait preuve de lâcheté, qui se laisse facilement influencer; personne sans énergie, sans combativité.

Être une mitaine, (par renforcement) une mitaine pas de pouce. (Comme terme d’insulte). Espèce de mitaine. Traiter qqn de mitaine. — (En fonction attribut, avec valeur d’adj.). Être pas mal mitaine.

C’est noté.

 

Références

Hergé, les Aventures de Tintin. Colocs en stock, Casterman, 2009, 62 p. «Adaptation pour le Québec : Yves Laberge.»

Meune, Manuel, «De la Guerre froide à la guerre des langues : Tintin au pays de la traduction. Les adaptations en langues régionales dans l’espace francophone», dans Viviane Alary et Benoît Mitaine (édit.), Lignes de front. Bande dessinée et totalitarisme, Chêne-Bourg (Suisse), Georg et Colloque de Cerisy, 2011, p. 165-182.