Accouplements 131

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Cronk, Nicholas et Glenn Roe, «The Humanist World of Voltaire’s Correspondence», entrée de blogue, Voltaire Foundation, 7 février 2019. URL : <https://voltairefoundation.wordpress.com/2019/02/07/the-humanist-world-of-voltaires-correspondence/>.

«Overwhelmingly Voltaire prefers to quote Latin poets; and that Horace, Virgil and Ovid should be the top three is hardly surprising, though the presence of Horace is dominant. There is breadth as well as depth here, and the list goes beyond the usual suspects to include minor figures such as Manilius, Statius, and Cato the Elder. Does this mean, for instance, that Voltaire is quoting someone like Manilius from memory ? If so, how interesting and altogether unexpected.»

Claude Rains, jouant le colonel Renault, dans Casablanca, le film de Michael Curtiz de 1942 (pour lequel l’Oreille tendue a un faible) :

«Round up the usual suspects.»

Le zeugme du dimanche matin et d’Émile Henriot

Plaque commémorative pour Émile Henriot, Nesles-la-Vallée«Je suis ravi, cher ami, de vous avoir distrait, si j’y ai réussi, avec ces notes du Temps ! Et si je n’y ai pas joint, depuis trop longtemps à mon gré, des nouvelles manuscrites à votre adresse, c’est que la vie que je mène est fort sotte, d’une part, si de l’autre elle est glorieuse. (Encore est-ce là une façon de parler, et peut-être un préjugé : car la gloire de ramasser du crottin dans des cours de ferme, et faire l’exercice dans un champ, ou se tapir dans des trous de rat, sous la sauvegarde de fils de fer, et d’y recevoir des bouts de ferraille chaude, c’est un sujet discutable, quand depuis six mois on mène ce métier.) Néanmoins, je suis, cher ami, enchanté de l’exercer, et de passer à travers la neige, le froid, la pluie, la boue, les puces, quelquefois les balles, la mauvaise humeur des uns et des autres, en conservant une humeur, pour ma part, charmante, beaucoup d’appétit, et une santé telle que je ne m’en suis jamais connu» (Émile Henriot, lettre du 2 janvier 1916, dans Paul-Jean Toulet, Lettres de P.-J. Toulet et d’Émile Henriot, dans Paul-Jean Toulet, Œuvres complètes, citée dans la livraison du 6 janvier 2019 des Notules dominicales de culture domestique de Philippe Didion).

Illustration : Plaque commémorative pour Émile Henriot, dans l’avenue qui porte son nom, Nesles-la-Vallée, disponible sur Wikimedia Commons

Mémoire(s) de puck

Jay Baruchel, Born into It, 2018, couverture

«This is ours; all are welcome, but this is ours.»

Il y a plusieurs livres dans Born into It. A Fan’s Life de Jay Baruchel (2018).

Il y a, en effet, la vie de Jay Baruchel, le fan des Canadiens de Montréal — c’est du hockey. Élevé à Montréal, revenu dans cette ville après quelques années à Oshawa (Ontario), vivant aujourd’hui à Toronto, le comédien, scénariste et réalisateur est, tel Obélix, tombé dans la potion magique quand il était petit : il ne peut pas s’imaginer autrement qu’en partisan de cette équipe, lui qui ne pratique aucun sport. Faisant le récit de sa vie (il est né en 1982), il témoigne régulièrement de son amour pour sa mère. Avec son père (criminel, alcoolique, drogué, mort d’une overdose à 49 ans), c’est plus compliqué. Il ne dore pas la pilule : «a mess like I am» (p. 174).

Il y a de longs passages sur le hockey comme religion : «My father was Jewish, my mother, Catholic, and I was raised a Habs fan» (p. 15-16). Le théologien Olivier Bauer, le spécialiste par excellence de la dimension religieuse du hockey montréalais, trouverait à boire et à manger dans Born into It.

Il y a une déclaration d’amour à Montréal, malgré tous ses défauts. C’est un anglophone dont l’univers culturel est anglo-saxon qui parle, mais il fait montre d’ouverture envers la nature particulière de cette ville. Ça ne fait pas son affaire, mais il comprend pourquoi l’entraîneur des Canadiens doit parler français (p. 112). Il revient sans cesse sur le référendum de 1995 : il était du camp du Non, ce qui ne le pousse pas pour autant à diaboliser ses adversaires. Il reconnaît sans mal le caractère «distinct» du Québec (p. 114).

Il y a des textes de fiction : de faux courriels adressés aux équipes honnies (les Bruins de Boston, les Maple Leafs de Toronto, les Nordiques de Québec) et une longue nouvelle, «Fans», assez réussie, mettant en scène les deux interlocuteurs d’une tribune téléphonique de sport, qui discutent, entre autres sujet, des joueurs David Desharnais et Scott Gomez («Scott Gomez is a strong name», p. 136).

Il y un récit de l’intérieur de la création du film Goon (2011) : Baruchel a coscénarisé le film, avant de coscénariser et de réaliser sa suite, Goon. Last of the Enforcers (2017); de plus, il a joué dans les deux films. Le chapitre «On Fighting» est à la fois ce récit et une réflexion sur les raisons qui font que Baruchel aime les bagarres au hockey. (L’Oreille tendue n’est pas d’accord, qui souhaite depuis longtemps que les bagarres soient abolies au hockey.) Il prend acte de leur disparition, mais il les regrette : «Hockey fighting is dead, and its place is in history» (p. 180).

Il y une (interminable) description d’une des plus tristement célèbres bagarres du hockey moderne, «La bataille du Vendredi saint», entre les Canadiens de Montréal et les Nordiques de Québec, le 20 avril 1984.

Bref, c’est un livre composite.

Qu’en est-il des positions de Baruchel sur le hockey ? Il n’aime ni le plafond salarial que toutes les équipes de la Ligue nationale de hockey doivent respecter (p. 214-215), ni le président de la LNH, Gary Bettman, à cause de sa volonté d’exporter le hockey dans le désert états-unien : «Gary Bettman loves sand» (p. 217). Il ne manque pas une occasion de citer le nom du gardien de but Patrick Roy et il a pleuré l’échange de P.K. Subban à l’équipe de Nashville («my whole world threw up», p. 106). S’agissant des Canadiens de Montréal — et c’est peut-être le point de vue le plus original du livre —, Baruchel est dans une position difficile : il idolâtre une équipe perdante. Elle a certes eu ses heures de gloire, mais, depuis 1986, elle n’a remporté le championnat de la LNH que deux fois, elle qui l’a dominée pendant plus de deux décennies auparavant. La mémoire des triomphes du passé est dure à porter : «I think we remember too much, and it’s driving us mad» (p. 240).

Être fan, cette activité compliquée, belle et laide à la fois, ne va pas de soi : «This is fandom, in all of its complicated, beautiful ugliness» (p. 241), affirme l’auteur à la fin de son livre. Fan, il l’est et le reste.

P.-S.—Oui, le livre est divisé en trois périodes, mais fortement déséquilibrées, l’essentiel du livre se trouvant dans la deuxième.

P.-P.-S.—Le clin d’œil de Patrick Roy en 1993 n’était pas destiné à Wayne Gretzky (p. 61), mais à Tomas Sandström.

Références

Baruchel, Jay, Born into It. A Fan’s Life, Toronto, Harper Avenue, 2018, 249 p.

Bauer, Olivier et Jean-Marc Barreau (édit.), la Religion du Canadien de Montréal, Montréal, Fides, 2008, 182 p. Ill.

Bauer, Olivier, Une théologie du Canadien de Montréal, Montréal, Bayard Canada, coll. «Religions et société», 2011, 214 p. Ill.

Accouplements 128

Un lien familial (2018) et la Femme jalouse (1790 / 2015), couvertures

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Bismuth, Nadine, Un lien familial, Montréal, Boréal, 2018, 317 p.

«Au fond de mes poches, je sens mes mains devenir moites. Magalie est donc là, à l’étage au-dessus de moi, à respirer le même air» (p. 250).

Ségur, Joseph-Alexandre, vicomte de, la Femme jalouse, Montréal, Del Busso éditeur, 2015, 245 p. Édition présentée et commentée par Flora Amann et Benoît Melançon.

«Au moins, il ne s’éloignait pas, je respirais le même air que lui; mais dans deux jours il part, je le perds pour jamais, et je renoncerais à l’espoir de le voir un moment ! De rencontrer ses yeux ! D’entendre dire de sa bouche qu’il n’oubliera pas la plus infortunée de toutes les femmes !…» (p. 194-195)

Autopromotion 395

Revue Épistolaire, 44, 2018, couvertureDepuis la nuit des temps, l’Oreille tendue collabore à Épistolaire, la revue de l’Association interdisciplinaire de recherches sur l’épistolaire. De sa chronique, «Le cabinet des curiosités épistolaires», elle a tiré un recueil en 2011, Écrire au pape et au Père Noël.

La 44e livraison d’Épistolaire vient de paraître (2018, 347 p., ISSN : 0993-1929). L’Oreille y parle des écrivains publics. Il y est notamment question de Louis Sébastien Mercier, de Jean Echenoz — on ne se refait pas —, d’une websérie de TV5 et de Jacques Poulin.

Table des matières

Haroche Bouzinac, Geneviève, «Avant-propos», p. 5.

Dossier «Avec ou sans enveloppe»

«La lettre et le secret»

Haroche Bouzinac, Geneviève, «“La moitié du plaisir des lettres…”», p. 9-11.

«Jeux de l’enveloppe»

Le Pluard, Quentin, «L’enveloppe au regard du droit», p. 15-24.

Béranger, Marine, «Fonctions et usages des enveloppes de lettres dans la Mésopotamie des IIIe et IIe mil. avant J.-C. (2340-1595 av. J.-C.)», p. 25-43.

Allorant, Pierre, «Correspondre en temps de guerre, avec ou sans enveloppe. Entre secret et intimité, recto verso», p. 45-58.

Albaret, Laurent, «Carte postale militaire, carte-lettre ou lettre du soldat : évolution d’une pratique sociale dans la Première Guerre mondiale», p. 59-72.

«Virtuosités de l’adresse»

Crinquand, Sylvie, «“Des lettres carrées, de belles lettres ovales”… des lettres quadrillées : matérialité de la lettre chez quelques poètes romantiques anglais», p. 75-84.

Musitelli, Pierre, «Le chiffre comme unique refuge : la correspondance sous surveillance de Pietro et Alessandro Verri», p. 85-96.

Pagès, Alain, «Le message des enveloppes», p. 97-110.

Bohac, Barbara, «Les quatrains-adresses de Mallarmé, images d’une société refondée : du jeu mondain au Jeu essentiel», p. 111-121.

«Variations de la carte postale»

Bautista Naranjo, Esther, «“Mon cœur mis à nu” : les marques de l’intimité dans la correspondance d’écrivain. Le cas de Rubén Darió», p. 125-136.

Trézéguet, Clément, «Colette, des lettres et un certain sens du secret», p. 137-146.

Reverseau, Anne, «Lyrisme de la carte postale : effets d’adresse et diffusion de masse», p. 147-161.

Schwerdtner, Karin, «Entre dire et taire : lettres et cartes postales de Dominique Desanti à Simone de Beauvoir», p. 163-172.

Alarcón, Luis Felipe, «“À qui d’autre qu’à toi.” La philosophie comme lettre d’amour», p. 173-182.

Esmein-Sarrazin, Camille et Bénédicte Obitz-Lumbroso, «L’enveloppe, nouvel objet d’étude ? Conclusion à deux voix», p. 183-187.

«Perspectives»

De Moares, Marcos Antonio, «L’épistolaire au-delà de la littérature : les enjeux et les perspectives de l’interdisciplinarité», p. 191-196.

Cailleba, Patrice, «La longue genèse du Capital de Karl Marx», p. 197-207.

Lumbroso, Olivier, «Les lettres internationales adressées à Émile Zola. L’écriture-monde et l’affaire Dreyfus», p. 209-224.

Anton, Sonia, «La correspondance Jean Dubuffet / Jacques Berne. La question du lieu épistolaire», p. 225-239.

«Chroniques»

Obitz-Lumbroso, Bénédicte, «Entretien avec Martin Belskis. Autour de Dans le square», p. 243-246.

Cousson, Agnès (édit.), «Bibliographie», p. 247-275. Contributions de Déborah Roussel, Luciana Furbetta, Benoît Grévin, Clémence Revest, Anaïs Guittonny, Andrzej Rabsztyn et Benoît Melançon.

Melançon, Benoît, «Le cabinet des curiosités épistolaires», p. 277-279.

«Recherche»

«Comptes rendus», p. 283-340.

Écrire au pape et au Père Noël, 2011, couverture