À nos jeunes lecteurs étudiants en lettres

Maude Jarry, Si j’étais un motel, j’afficherais jamais complet, 2019, couverture«j’écrivais à toutes mes amies
à quel point j’étais lame
leur envoyais des screenshots
de mes textos incompréhensibles
rédigés sans respecter le schéma
de la communication de Jakobson»

Maude Jarry, Si j’étais un motel, j’afficherais jamais complet. Poésie, Montréal, Éditions de ta mère, 2019, 83 p., p. 81.

Personne n’est parfait

Georges-Émile Lapalme, Lecture, littérature et écriture, 2019, couverture

«On m’a demandé : “Pourquoi lisez-vous ?”
J’ai répondu : “Pourquoi mangez-vous ?”»

Georges-Émile Lapalme (1907-1985) a joué un rôle important dans le Québec du XXe siècle. Homme politique à Ottawa et à Québec, adversaire du premier ministre Maurice Duplessis, il a notamment créé le ministère des Affaires culturelles du Québec. On a honoré son nom par un prix, par un espace culturel, par des lieux publics.

Claude Corbo a beaucoup fait pour la (re)connaissance de Lapalme, grâce à une pièce de théâtre, Passion et désenchantement du ministre Lapalme, et à la publication de plusieurs de ses textes chez Del Busso éditeur. Pour Corbo, «Il n’est ni irrespectueux ni cruel de dire de Lapalme qu’il incarne la figure politique malheureuse du perdant» (2013, p. 277); or les «perdants peuvent jouer un rôle historique substantiel et significatif» (2013, p. 278). C’est le cas de Lapalme.

L’ouvrage que Corbo vient de faire paraître, Lecture, littérature et écriture, contient une sélection de textes que Lapalme a consacrés à une pratique qui l’a accompagné toute sa vie. On y trouve 41 de la centaine de chroniques qu’il a publiées dans Joliette journal entre 1947 et 1950, et environ un tiers du contenu d’un journal «littéraire» tenu en 1966-1967, Rayons muets du moment (ce titre est emprunté à Alain Grandbois), en plus d’une lettre sur ses «goût littéraires» adressée à son ami Maurice Riel (7 décembre 1979). Lapalme a aussi abordé ses lectures dans les trois volumes de ses Mémoires (le Bruit des choses réveillées, 1969; le Vent de l’oubli, 1970; le Paradis du pouvoir, 1972); ces textes ne sont pas repris ici. Qui parle dans Lecture, littérature et écriture ? Le 28 janvier 1948, Lapalme se définit comme un «lecteur moyen, c’est-à-dire […] celui qui cherche dans la lecture un dérivatif aux occupations quotidiennes et une chance d’agrandir le domaine de ses connaissances» (p. 62). Puis, le 26 mai 1966, il écrit :

Je suis bien loin d’être un intellectuel. J’aime lire, j’éprouve du plaisir à écrire, je ne suis pas indifférent devant la plastique de l’art, mais, par-dessus tout, je m’accroche à toutes les choses de la vie, à tout ce qui est action (p. 176).

Deux lignes de force se dégagent des textes de Lecture, littérature et écriture : «La littérature française constitue vraiment pour [Lapalme] la littérature de référence» (p. 22); «son jugement sur la littérature courante (française mais aussi, comme on le verra, québécoise) est le plus souvent sévère» (p. 28). En littérature française, le panthéon de Lapalme accueille des auteurs comme Gustave Flaubert, Marcel Proust, André Malraux, Paul Morand, Henry de Montherlant, Léon Daudet, André Gide, Georges Bernanos, Charles Péguy, Antoine de Saint-Exupéry et Paul Claudel. Pour le XIXe siècle, l’auteur qu’il apprécie le plus, et de loin, est Chateaubriand; pour le XXe, François Mauriac. Parmi les Québécois, Lapalme retient François-Xavier Garneau, «notre historien national» (p. 193), Émile Nelligan, Edmond de Nevers, Gabrielle Roy, Claire Martin, Marie Le Franc et Alain Grandbois, «notre seul vrai maître» (p. 162), «quel grand poète !» (p. 184), mais pas Saint-Denys Garneau (p. 219). Si ses opinions peuvent le faire associer à «un certain conservatisme culturel» (p. 49), il sait aussi s’ouvrir à des œuvres nouvelles (Marie-Claire Blais, Gaston Miron, Georges Perec, Réjean Ducharme, «ce sorcier littéraire» [p. 205]).

Racine est l’auteur du XVIIe siècle que cite le plus volontiers Lapalme, à côté de Corneille, de Molière, de Mme de La Fayette et de Mme de Sévigné. Ces noms sont souvent associés à une réflexion sur le classicisme et ils peuvent être rapportés à des souvenirs scolaires.

En revanche, le siècle des Lumières ne l’intéresse guère. Les allusions au XVIIIe siècle sont en effet fort rares dans ses textes, du moins dans la sélection que donne à lire Claude Corbo : «l’élève des classes d’humanités» traverse «laborieusement» le siècle de Louis XIV et «peine» sur le suivant (p. 67); l’«exotisme» de Bernardin de Saint-Pierre est «limité» (p. 67) et le «naturisme» de Jean-Jacques Rousseau «étriqué» (p. 67); André Chénier est ramené à un vers, que Lapalme juge faux (p. 114); dans les œuvres de Voltaire, il y a «un peu trop de verbiage et aussi de parti pris» (p. 207). Il y a des noms qui paraissent faire exception, mais ils sont eux aussi donnés en passant, sans développement, contrairement à ceux des époques plus proches : Saint-Simon (p. 88), Montesquieu (p. 210), peut-être Buffon (p. 117), Joseph de Maistre (p. 149, p. 168) et Mirabeau (p. 189). Écrire «Restif de la Bretonne, lui, nous a donné des indications sur la vie individuelle du Français sous l’Ancien Régime» (p. 88), puis parler de lui comme «chroniqueur» (p. 151), c’est ne pas voir ce qui peut intéresser un lecteur du XXIe siècle, l’étrangeté radicale du travail de cet écrivain. Jean Éthier-Blais, du quotidien le Devoir, est le «critique préféré» de Lapalme (p. 196), qui le prend cependant en défaut s’agissant de Benjamin Constant. Éthier-Blais parle d’une «âme sensible», alors que Lapalme le dit «cynique» (p. 196), avant de terminer l’entrée du 25 septembre 1966 par un jugement esthétique : «Faut-il se replier sur Adolphe ? Toute la littérature de l’époque est romantique et fausse. On admire le style, le reste n’est que fabulation» (p. 197). À côté des auteurs du XIXe et du XXe siècle auxquels Lapalme consacre plusieurs passages et auxquels il revient fréquemment, ces quelques allusions ont bien peu de poids.

Personne n’est parfait.

P.-S.—Quelques chroniques de Joliette journal portent sur la langue : là, le «conservatisme» est «certain».

Références

Corbo, Claude, Passion et désenchantement du ministre Lapalme, Québec, Septentrion, coll. «Les cahiers du Septentrion», 33, 2008 (3e version), 132 p.

Corbo, Claude, Enjeux de société. Essais, études et opinions sur l’éducation et les institutions politiques, Montréal, Del Busso éditeur, 2013, 426 p.

Lapalme, Georges-Émile, Discours et écrits politiques. 1945-1981, Montréal, Del Busso éditeur, 2018, 499 p. Sélection, édition et présentation de Claude Corbo.

Lapalme, Georges-Émile, Lecture, littérature et écriture, Montréal, Del Busso éditeur, 2019, 217 p. Textes choisis, présentés et édités par Claude Corbo.

Accouplements 131

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Cronk, Nicholas et Glenn Roe, «The Humanist World of Voltaire’s Correspondence», entrée de blogue, Voltaire Foundation, 7 février 2019. URL : <https://voltairefoundation.wordpress.com/2019/02/07/the-humanist-world-of-voltaires-correspondence/>.

«Overwhelmingly Voltaire prefers to quote Latin poets; and that Horace, Virgil and Ovid should be the top three is hardly surprising, though the presence of Horace is dominant. There is breadth as well as depth here, and the list goes beyond the usual suspects to include minor figures such as Manilius, Statius, and Cato the Elder. Does this mean, for instance, that Voltaire is quoting someone like Manilius from memory ? If so, how interesting and altogether unexpected.»

Claude Rains, jouant le colonel Renault, dans Casablanca, le film de Michael Curtiz de 1942 (pour lequel l’Oreille tendue a un faible) :

«Round up the usual suspects.»

Le zeugme du dimanche matin et d’Émile Henriot

Plaque commémorative pour Émile Henriot, Nesles-la-Vallée«Je suis ravi, cher ami, de vous avoir distrait, si j’y ai réussi, avec ces notes du Temps ! Et si je n’y ai pas joint, depuis trop longtemps à mon gré, des nouvelles manuscrites à votre adresse, c’est que la vie que je mène est fort sotte, d’une part, si de l’autre elle est glorieuse. (Encore est-ce là une façon de parler, et peut-être un préjugé : car la gloire de ramasser du crottin dans des cours de ferme, et faire l’exercice dans un champ, ou se tapir dans des trous de rat, sous la sauvegarde de fils de fer, et d’y recevoir des bouts de ferraille chaude, c’est un sujet discutable, quand depuis six mois on mène ce métier.) Néanmoins, je suis, cher ami, enchanté de l’exercer, et de passer à travers la neige, le froid, la pluie, la boue, les puces, quelquefois les balles, la mauvaise humeur des uns et des autres, en conservant une humeur, pour ma part, charmante, beaucoup d’appétit, et une santé telle que je ne m’en suis jamais connu» (Émile Henriot, lettre du 2 janvier 1916, dans Paul-Jean Toulet, Lettres de P.-J. Toulet et d’Émile Henriot, dans Paul-Jean Toulet, Œuvres complètes, citée dans la livraison du 6 janvier 2019 des Notules dominicales de culture domestique de Philippe Didion).

Illustration : Plaque commémorative pour Émile Henriot, dans l’avenue qui porte son nom, Nesles-la-Vallée, disponible sur Wikimedia Commons

Mémoire(s) de puck

Jay Baruchel, Born into It, 2018, couverture

«This is ours; all are welcome, but this is ours.»

Il y a plusieurs livres dans Born into It. A Fan’s Life de Jay Baruchel (2018).

Il y a, en effet, la vie de Jay Baruchel, le fan des Canadiens de Montréal — c’est du hockey. Élevé à Montréal, revenu dans cette ville après quelques années à Oshawa (Ontario), vivant aujourd’hui à Toronto, le comédien, scénariste et réalisateur est, tel Obélix, tombé dans la potion magique quand il était petit : il ne peut pas s’imaginer autrement qu’en partisan de cette équipe, lui qui ne pratique aucun sport. Faisant le récit de sa vie (il est né en 1982), il témoigne régulièrement de son amour pour sa mère. Avec son père (criminel, alcoolique, drogué, mort d’une overdose à 49 ans), c’est plus compliqué. Il ne dore pas la pilule : «a mess like I am» (p. 174).

Il y a de longs passages sur le hockey comme religion : «My father was Jewish, my mother, Catholic, and I was raised a Habs fan» (p. 15-16). Le théologien Olivier Bauer, le spécialiste par excellence de la dimension religieuse du hockey montréalais, trouverait à boire et à manger dans Born into It.

Il y a une déclaration d’amour à Montréal, malgré tous ses défauts. C’est un anglophone dont l’univers culturel est anglo-saxon qui parle, mais il fait montre d’ouverture envers la nature particulière de cette ville. Ça ne fait pas son affaire, mais il comprend pourquoi l’entraîneur des Canadiens doit parler français (p. 112). Il revient sans cesse sur le référendum de 1995 : il était du camp du Non, ce qui ne le pousse pas pour autant à diaboliser ses adversaires. Il reconnaît sans mal le caractère «distinct» du Québec (p. 114).

Il y a des textes de fiction : de faux courriels adressés aux équipes honnies (les Bruins de Boston, les Maple Leafs de Toronto, les Nordiques de Québec) et une longue nouvelle, «Fans», assez réussie, mettant en scène les deux interlocuteurs d’une tribune téléphonique de sport, qui discutent, entre autres sujet, des joueurs David Desharnais et Scott Gomez («Scott Gomez is a strong name», p. 136).

Il y un récit de l’intérieur de la création du film Goon (2011) : Baruchel a coscénarisé le film, avant de coscénariser et de réaliser sa suite, Goon. Last of the Enforcers (2017); de plus, il a joué dans les deux films. Le chapitre «On Fighting» est à la fois ce récit et une réflexion sur les raisons qui font que Baruchel aime les bagarres au hockey. (L’Oreille tendue n’est pas d’accord, qui souhaite depuis longtemps que les bagarres soient abolies au hockey.) Il prend acte de leur disparition, mais il les regrette : «Hockey fighting is dead, and its place is in history» (p. 180).

Il y une (interminable) description d’une des plus tristement célèbres bagarres du hockey moderne, «La bataille du Vendredi saint», entre les Canadiens de Montréal et les Nordiques de Québec, le 20 avril 1984.

Bref, c’est un livre composite.

Qu’en est-il des positions de Baruchel sur le hockey ? Il n’aime ni le plafond salarial que toutes les équipes de la Ligue nationale de hockey doivent respecter (p. 214-215), ni le président de la LNH, Gary Bettman, à cause de sa volonté d’exporter le hockey dans le désert états-unien : «Gary Bettman loves sand» (p. 217). Il ne manque pas une occasion de citer le nom du gardien de but Patrick Roy et il a pleuré l’échange de P.K. Subban à l’équipe de Nashville («my whole world threw up», p. 106). S’agissant des Canadiens de Montréal — et c’est peut-être le point de vue le plus original du livre —, Baruchel est dans une position difficile : il idolâtre une équipe perdante. Elle a certes eu ses heures de gloire, mais, depuis 1986, elle n’a remporté le championnat de la LNH que deux fois, elle qui l’a dominée pendant plus de deux décennies auparavant. La mémoire des triomphes du passé est dure à porter : «I think we remember too much, and it’s driving us mad» (p. 240).

Être fan, cette activité compliquée, belle et laide à la fois, ne va pas de soi : «This is fandom, in all of its complicated, beautiful ugliness» (p. 241), affirme l’auteur à la fin de son livre. Fan, il l’est et le reste.

P.-S.—Oui, le livre est divisé en trois périodes, mais fortement déséquilibrées, l’essentiel du livre se trouvant dans la deuxième.

P.-P.-S.—Le clin d’œil de Patrick Roy en 1993 n’était pas destiné à Wayne Gretzky (p. 61), mais à Tomas Sandström.

Références

Baruchel, Jay, Born into It. A Fan’s Life, Toronto, Harper Avenue, 2018, 249 p.

Bauer, Olivier et Jean-Marc Barreau (édit.), la Religion du Canadien de Montréal, Montréal, Fides, 2008, 182 p. Ill.

Bauer, Olivier, Une théologie du Canadien de Montréal, Montréal, Bayard Canada, coll. «Religions et société», 2011, 214 p. Ill.