L’anglais est une langue facile

Le Mariage de Figaro, 1784, Mlle Olivier dans le rôle de Chérubin, gravure de Coutellier

C’est Figaro qui le dit :

Diable ! C’est une belle langue que l’anglais ! il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam, en Angleterre, on ne manque de rien nulle part. — Voulez-vous tâter d’un bon poulet gras ? entrez dans une taverne, et faites seulement ce geste au garçon. (Il tourne la broche.) God-dam ! on vous apporte un pied de bœuf salé, sans pain. C’est admirable ! Aimez-vous à boire un coup d’excellent bourgogne ou de clairet ? rien que celui-ci. (Il débouche une bouteille.) God-dam ! on vous sert un pot de bière, en bel étain, la mousse aux bords. Quelle satisfaction ! Rencontrez-vous une de ces jolies personnes qui vont trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu des hanches ? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche. Ah ! God-dam ! elle vous sangle un soufflet de crocheteur : preuve qu’elle entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là, quelques autres mots en conversant; mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue; et si Monseigneur n’a pas d’autre motif de me laisser en Espagne…

Beaumarchais, la Folle Journée ou le mariage de Figaro (1784), dans Théâtre, texte établi, introduction, chronologie, bibliographie, notices, notes et choix de variantes par Jean-Pierre de Beaumarchais, Paris, Garnier, coll. «Classiques Garnier», 1980, xxxi/475 p., p. 249, acte III, sc. V.

Illustration : le Mariage de Figaro, créée le 27 avril 1784 au Théâtre-Français, mademoiselle Olivier dans le rôle de Chérubin, gravure de Coutellier.

Générons dans la bonne humeur

Moulinette à légumes, photographie, 2008

L’Oreille aime être tendue vers les besoins de ses bénéficiaires. Voilà pourquoi elle n’hésite jamais à leur proposer des générateurs de textes, car ceux-ci travaillent pour ceux-là.

Livraison du jour…

On aime les slogans creux ? On en trouve ici.

On manque d’insultes ? Le capitaine Haddock est .

On apprécie le style de Mathieu Bock-Côté ? On n’est pas seul.

On préfère celui de Denis Lévesque ? On a pensé à vous.

On veut devenir troll ? Rien de plus simple.

On veut lancer un commerce in English ? Voyez ce qui est disponible.

À votre service.

Illustration : «Moulinette Moulin Légume», 2008, photo déposée sur Wikimedia Commons, <https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Moulin_L%C3%A9gume.jpg>.

Faire dictionnaire

Kory Stamper, Word by Word, 2017, couverture

Ce n’est pas pour se vanter, mais l’Oreille tendue connaît des lexicographes. (Trois, pour être exacte.) Ce sont des gens parfaitement sociables. En cela, ils sont radicalement différents des spécimens dépeints par Kory Stamper dans Word by Word. The Secret Life of Dictionaries (2017), qui sont, eux, asociaux, dans le meilleur des cas. Ce portrait trop négatif est le seul reproche que l’Oreille adresserait à ce livre passionnant.

L’auteure nous rappelle que le dictionnaire — du moins celui auquel elle collabore, le Merriam-Webster — a d’abord pour mission de décrire la langue, pas de la régenter (p. 35-37). Elle montre que les langues ne sont pas des forteresses à défendre, mais des enfants avec leur indépendance vis-à-vis de leurs parents, quoi que ceux-ci veuillent leur imposer (citation ici). Elle met au jour une des difficultés majeures des lexicographes : définir les petits mots, en apparence banals («as», «but», «do», «for», «go», «how», «make», «take»). (Cela dit, «mariage», qui n’est pas un mot court, soulève des problèmes considérables.) Elle s’appuie sur l’histoire de l’anglais pour montrer comment évolue une langue et quelles difficultés cela pose au lexicographe. Les pages sur les dialectes (p. 60-67), par exemple ceux du Colorado, où elle a grandi, sont excellentes, commes celles sur la grammaire (p. 32-34), sur les dictionnaires et le numérique (p. 80-81) et sur l’autorité dictionnairique (p. 185-188). Elle donne enfin des conseils : «Go granular or go home» (p. 104).

Comment transmet-elle toute cette information ? L’approche est concrète, Stamper se réclamant de la «practical lexicography» (p. 256). Chacun des titres de chapitres comporte une description de son contenu et un mot : «Irregardless. On Wrong Words»; «Bitch. On Bad Words»; «Nuclear. On Pronunciation.» L’arsenal d’exemples est une merveille. Prenez celui-ci : dans le procès de l’assassin de Trayvon Martin, la transcription d’une conversation et les problèmes linguistiques qu’elle posait ont discrédité un témoin (p. 66-67). Il y en un autre pas mal sur l’utilisation du verbe «is» par l’ancien président états-unien Bill Clinton (p. 140). L’auteure aime parler dru : abondent sous sa plume les «turd», «damn» / «damned» / «godamn» / «goddam» / «goddamned» / «damnedest», «shit» / «bullshit», «half-assed» / «ass», «piss-poor» / «pissing contest», «fuck» / «fucking» / «Motherfucking» / «fuckers» / «motherfucker», «fart», «butt», «dickishness», «whore». (Rien là d’étonnant : «I can swear in a dozen languages», plastronne, à juste titre, l’auteure [p. 142].) Un chapitre complet, «Nude. On Correspondence», est consacré au courrier des lecteurs de Merriam-Webster (les gens écrivent beaucoup pour se plaindre et tous ont droit à une réponse circonstanciée), mais il est souvent évoqué dans d’autres passages du livre, ce qui a pour conséquence de mettre en relief ce que tout un chacun investit dans les mots et dans le dictionnaire. Le ton est fréquemment familier : «Good Lord, Cawdrey», répond ainsi Stamper à un collègue lexicographe… du XVIIe siècle (p. 70 n.). Horace ? «What a commie hippie liberal» (p. 36 n.).

Comment rendre brièvement l’expression «sens de la langue» («a feeling for language») ? Les Allemands ont un mot pour ça, que les Anglo-Saxons leur ont emprunté : «sprachgefühl» (p. 15). Kory Stamper n’en manque pas. Autrement dit, elle a l’oreille.

P.-S.—Qu’est-ce que la lexicographie ? Deux réponses de ce côté.

Référence

Stamper, Kory, Word by Word. The Secret Life of Dictionaries, New York, Pantheon, 2017, xiii/296 p.

Dans tous les sens

Au XVIIIe siècle, quelqu’un dont on ignore l’identité a composé un ensemble manuscrit de six volumes sous le titre Annecdotes littéraires. Ce curieux objet se trouve aujourd’hui à la Bibliothèque des livres rares et collections spéciales de l’Université de Montréal. (L’Oreille tendue a étudié ce recueil dans un article paru en 2003.)

Dans le quatrième volume (p. 707), on peut voir une «Épigramme à double sens» : si on lit cette épigramme en deux colonnes de haut en bas, elle prend le parti des catholiques; de gauche à droite, des protestants.

«Épigramme à double sens», 1760

C’est évidemment à elle que L’Oreille a pensé en voyant la photo suivante sur Twitter.

Message à double sens, Twitter, 24 août 2017Vous choisissez : «You don’t matter. Give up» (Tu ne comptes pas. Laisse tomber.); «You matter. Don’t give up» (Tu comptes. N’abandonne pas.).

 

Références

Anonyme, Annecdotes littéraires, manuscrit, 1760, 6 vol.

Melançon, Benoît, «Les Annecdotes littéraires : lecteurs anonymes, de 1760 à aujourd’hui», dans Jean M. Goulemot (édit.), Lecture, livres et lecteurs du XVIIIe siècle, Tours, Université de Tours, U.F.R. de Lettres, coll. «Cahiers d’histoire culturelle», 12, 2003, p. 19-40. Ill. URL : <http://www.mapageweb.umontreal.ca/melancon/docs/melancon_annecdotes_2003.pdf>; <http://hdl.handle.net/1866/14091>.

Accouplements 96

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Sur Twitter, chez l’excellent @machinaecrire, le 14 juillet 2014 :

Dans la Presse+ du jour, chez Stéphane Laporte :

Stéphane Laporte, la Presse+, 18 août 2017

Les grands esprits se rencontrent.