Les zeugmes du dimanche matin et de Gabrielle Roy

Gabrielle Roy, la Détresse et l’enchantement, éd. de 1986, couverture«Ce n’était pas seulement parce que nous venions de mettre le pied dans le quartier sans doute le plus affligeant de Winnipeg, cette sinistre rue Water voisinant la cour de triage des chemins de fer, toute pleine d’ivrognes, de pleurs d’enfants et d’échappements de vapeur, cet aspect hideux d’elle-même que l’orgueilleuse ville ne pouvait dissimuler à deux pas de ses larges avenues aérées» (p. 12-13).

«Il est vrai, nos publics, avant la télé, avant la Culture et les ministères des Affaires culturelles, étaient peu exigeants» (p. 146).

«Chaque phrase sombrait dans une sorte de doux bredouillement un peu timide. Puis le vieil homme avait de nouveau retrouvé le fil en sondant apparemment les plis soyeux de sa barbe, comme quelque vieux nid tout plein de jongleries, de souvenirs et de mots tendres» (p. 150).

«Un médecin coréen venu jusque-là Dieu sait du bout de quelle vie la soigna presque mieux qu’elle ne l’avait jamais été, l’apaisa avec des paroles sages et des remèdes pas trop durs» (p. 168).

Gabrielle Roy, la Détresse et l’enchantement, préface de Jean-Claude Guillebaud, avertissement de François Ricard, Paris, Arléa, 1986 (1984), 505 p.

L’oreille tendue de Christophe Bernard

Christophe Bernard, la Bête creuse, 2017, couverture«François a tendu l’oreille. Même accent de Yankee. Il en avait la chair de poule sous son veston, et pas parce que le tweed en était encore humide.»

Christophe Bernard, la Bête creuse, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 14, 2017, 716 p., p. 162.

Ôtez-vous de là !

Panneau «Interdit de klaxonner»Le klaxon — dont on se souviendra qu’il s’agit d’une antonomase — existe évidemment dans le français du Québec. L’Oreille tendue — attention : aveu devant — aime assez se servir du sien.

Notons cependant trois choses.

Ce substantif rime, au Québec, avec Boston (prononcé -ton), et non pas avec Washington (prononcé -tonne) : clacson, donc, et non clacseunne (selon le Wiktionnaire) ou clacsonne (chez la Jeanne Cherhal de «Bingo», en 2014).

(Non : Boston ne rime pas, ici, avec Washington, mais c’est une autre histoire.)

Il peut avoir pour synonyme criard : «Le char louvoyait contre une lame de fond que le camion, le criard collé, venait de soulever en se tassant juste à temps» (la Bête creuse, p. 136).

À l’usine du père de Martine Sonnet, «On disait plutôt klaxon que sirène» (Atelier 62, p. 75).

Ce sera tout pour aujourd’hui.

Illustration disponible sur Wikimedia Commons

Références

Bernard, Christophe, la Bête creuse, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 14, 2017, 716 p.

Sonnet, Martine, Atelier 62, Cognac, Le temps qu’il fait, coll. «Corps neuf», 1, 2009 (2008), 193 p. Ill.

Fusibles en tous genres

Pierre Bouchard, Je sais tout, 2014, p. 72, détailLe fusible des francophones est la fuse des anglophones ? Au Québec — où l’on peut entendre qu’il y a une fiouse à changer dans le panneau électrique —, on ne se contente pas de cela.

Soit la phrase suivante :

«Monti, en se pliant, lâcha une fiouse furtive. Une chaude. Et de voir les États-Uniens virer de même au vert sans risquer une plainte, pas le moindre pouah, il se délecta bien gros de ça. Il avait encore un cœur d’enfant» (la Bête creuse, p. 191).

«Furtive», «chaude» et fétide, cette «fiouse», que Monti vient de «lâcher», est une flatuosité humaine. (Il y en a une animale dans le Numéro 6 d’Hervé Bouchard [p. 20].)

Par un curieux déplacement anatomique, la fiouse peut aussi désigner le visage. Ainsi, qui se fait péter la fiouse souffre de coups au haut du corps.

Pierre DesRuisseaux connaît un autre sens pour cette expression : «Péter une fiouse. Perdre l’esprit, tout sang-froid» (p. 151). Cette fiouse-là est donc un câble ou une coche — bref, les plombs.

C’est comme ça.

Illustration : Je sais tout de Pierre Bouchard (p. 72).

 

[Complément du 5 octobre 2018]

On peut aussi se péter la fiole. Exemple ici.

 

Références

Bernard, Christophe, la Bête creuse, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 14, 2017, 716 p.

Bouchard, Hervé, Numéro six. Passages du numéro six dans le hockey mineur, dans les catégories atome, moustique, pee-wee, bantam et midget; avec aussi quelques petites aventures s’y rattachant, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 80, 2014, 170 p.

Bouchard, Pierre, Je sais tout, Montréal, Éditions Pow Pow, 2014, 106 p.

DesRuisseaux, Pierre, Trésor des expressions populaires. Petit dictionnaire de la langue imagée dans la littérature et les écrits québécois, Montréal, Fides, coll. «Biblio • Fides», 2015 (nouvelle édition revue et augmentée), 380 p.

Variations sur le casque

Casques de football miniatures

Soit la phrase suivante, tirée du roman la Bête creuse (2017) :

«Un casque de bain gueulait, proche de la vitre, dans son casque de moto» (p. 127).

Ce casque de bain occupe, tel le tata d’hier, un des barreaux inférieurs de l’échelle de la bêtise. Oui, il s’agit d’un être humain. (Pas le casque de moto.)

Le français du Québec connaît d’autres usages populaires du casque.

Qui se fait parler dans le casque ne l’apprécie généralement pas : on se fait alors dire ses quatre vérités, rabrouer, voire crier dessus. Cela peut être partagé, comme chez la dramaturge Anne-Marie Olivier :

«Si t’es pas capable de te servir de ta tête, sers-toi de tes muscles, juste de tes muscles, pis après tout ça, on va se parler, on va se parler dans ‘face, on va se parler dans l’cass’, parce que le pire dans tout ça, c’est que je t’haïs pas, gros cave — mais arrête. Arrête d’avoir peur de tout ce qui est pas toi (Venir au monde, p. 54).

Qui en a plein son casque en a assez, marre et jusque-là. Exemples ici.

P.-S.—On notera que casque se prononce volontiers cass.

P.-P.-S.—Du groupe musical Avec pas d’casque, il a jadis été question .

Références

Bernard, Christophe, la Bête creuse, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 14, 2017, 716 p.

Olivier, Anne-Marie, Venir au monde, précédé d’un «Mot de la metteure en scène», Véronique Côté, suivi de «Contrepoint. Tenir bon», par Catherine-Amélie Côté, Montréal, Atelier 10, coll. «Pièces», 14, 2017, 101 p.